ANNALES EUROPÉENNES, ET DE LÀ SOCIÉTÉ DE FRUCTIFICATION, PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION DE M. RAUCH, A.NCISK OFFICIER DO GÉNIE, MEMBRE DES SOCIÉTÉS GEOGRAPHIQUE, PHIÎ.A.KTROPIQOE , ETC. , ETC. TOME HUITIEME. XXIX e LIVRAISON. — mai i8a5. Cet Ouvrage , national et européen , embrasse , avec le» plus intéressans phénomènes qui se montrent dans le monde physique , la régénération de toute la nature végétale ; les climatures et les sai- sons; la multiplication des animaux et des oiseaux; la repopula- tion des eaux en poissons nouveaux ; enfin , tout ce qui consti- tue les solides richesses qui assurent la force , la vie et la gran- deur des nations. Nota. La collection de la première année ayant été épuisée , elle a été réimprimée avec promptitude , afin de ne laisser aucune demande en retard. A PARIS, Chez M. RAUCH, ancien Officier du Génie , Directeur des Annales , Place Royale , n. 20 ; Et C. J. TROUVÉ, Imprimeur-Libraire, rue des FlUs-Saint- Thoraas, n. 12. ife^Hfe*^* IMPRIMERIE DE C. J. TROUVE ANNA.Lt S pari, dilïicullé administrative, impossibilité pé cuniaire?.... C'est un peu tout cela, et surtout l'absence des propriétaires. Mais il est hors de mon sujet d'aborder cette question j je ferai connoitre postérieurement ce qu'on fait , à cet égard, en ce moment, et ce qui, selon moi . vaudroit mieux. Avant de commencer quelques améliorations possibles dans la Camargue, il faut chercher à remédier à la cause première de la langueur de son agriculture ; je veux parler de la stagna- tion des eaux, d'où résultent des myriades d'in- sectes désolans, une insalubrité, je pourrois dire une infection, qui la rendent inhabitable , q ai font continuellement diminuer la population laborieuse , empêchent l'établissement de nou- veaux colons, et font fuir bien loin de celle terre de désolation les propriétaires aisés. Vainement proposera-t-on des procédés plus ou moins ingénieux pour fertiliser ce sol ; on n'arrivera à aucun résultat satisfaisant, si on ne commence par l'assainir. Heureusement les moyens qui peuvent le rendre plus saluhre sont aussi les plus propres à le rendre plus fertile. (Quelque jour, ajoute l'auteur, un gouvernement réparateur jettera sur nous un regard de bien* veillance et de pitié ; quelque jour le digne EUROPÉENNES. 17 héritier tic Henri IV daignera reprendre et mettre à exécution les grandes vues , les pensées paternelles de son aïeul en notre faveur. Je fonde mes cspe'rances sur les lumières de l'administration supe'ricurc, sur le zèle éclairé des administrateurs et des ingénieurs locaux, sur l'importance de l'objet, et sur ce que j'ai déjà obtenu de M. le directeur-général des ponts et chaussées, pour l'assainissement du territoire de Saint-Gilles, qui n'est qu'une foible partie du Delta. Dans le xvr siècle ^ la Provence fut ravagée par quatorze pestes et cinq épidémies ; dans le xvn e , par cinq pestes et trois épidémies: dans le xvm e , par onze épidémies, outre la fameuse peste de 1720. Tous ces fléaux ont eu leurs foyers, ou du moins un de leurs plus puissans moyens de propagation , dans l'air infect qui s'exhale de nos marais. M. de Rivière se livre ensuite à de judicieuses observations sur la déclivité du sol , et établit , quoiqu'elle soit très- foible , qu'on ne trouveroit d'obstacle au dessèchement de la Camargue qu'à cause des eaux pluviales. Il tombe annuellement 4o centimètres d'eau , terme moyen, dans cette contrée, dont un tiers bien souvent dans l'espace de quinze jours , en 3. 2 l8 ANNALES octobre ou en novembre, sans que, durant ce temps, il en soit absorbé une grande quantité par i'évaporalium Toute File peut donc en re- cevoir alors i3 centimètres sur toute sa surface , qui, réduits par l'imbibition à environ 10 centi- mètres, recouvriroientles étangs, qui sont à peu près le tiers de l'île, d'une couche d'eau de 3o cen- timètres, lesquels, ajoutés aux 25 centimètres dont leur sol est déjà supérieur au niveau de la mer, comme nous l'avons. dit plus haut, n'éle- veroient qu'à 55 centimètres la surface supé- rieure de l'eau qu'ils contiendroient. Le sol çlcs marais seroit encore de 25 centimètres plus élevé , par conséquent évacué peu de jours après la cessation des pluies , si les émissaires , appelés vulgairement vidanges , étoientbien entretenus. Les étangs eu)v-nièmes, formant une vaste surface liquide, continuellement agitée par les vents, seroient bientôt en grande partie desséchés : car l'évaporation totale de l'année, dans ce pays, est évaluée à 1 mètre 20 centimètres dans des cir- constances ordinaires ; ce qui donne 10 centimè- tres par mois ; tandis que la quantité moyenne d'eau qui tombe n'est pas de plus dc4ce-nii- mètres. Il y a donc chaque mois 6 cenlimèh es an profit de l'évaporation, et bien davantage clans les étangs. EUROPÉENNES. J f) On voit facilement , d'après le calcul de M. de llivièrc, qu'au bout de trois ou quatre mois, tout seroit à sec dans l'île. Dès-lors, plus de lièvres intermittentes occasionnées parla stagna- tion des eaux, puisque la fange des marais ne fermente que pendant la chaleur, et que, des le mois de mars , tout seroit complètement des- séché. Persuadé de l'immense nécessité d'opérer promptement le dessèchement de la Camargue, M. de Rivière l'envisage sous le double rapport de la salubrité et de la fertilité. En effet, la su- perficie de la Camargue est évaluée à 55 mille hectares, dont 11 mille de terres cultivées, 18 en pâturages salés, y en marais, et enfin 19 mille en étangs salés, absolument improduc- tifs, qui seroient rendus à la fertilisation, et con- vertis au moins en pâturages. Ces vues philan- tropiques ne peuvent manquer, sous un gouver- nement éclairé, de recevoir leur pleine exécu- tion. M. de Rivière aura alors la double satis- faction de s'èlre rendu utile à son pays et à ses concitoyens ; c'est à la fois servir la patrie et l'humanité. Je pourrois en terminant, continue M. de Rivière, m'étendre sur les ressources immenses que piéscnici oient ù l'agriculture la Camargue 2. 20 ANNALES et les terrains analogues régis comme je le pro- pose. Mais on pré voit assez, sans que je le dise, que les terres actuellement cultivées rendroient deux l'ois plus qu'elles ne rendent aujourd'hui ; que les pâturages, dont il faut en ce moment une grande quantité pour obtenir un mince re- venu, deviendroient d'excellentes terres à fro- ment ; que les marais et même les étangs scroient convertis en prés, ou du moins en vastes pâtu- rages marécageux ; qu'en cet état , ils ne seroient point malsains, à cause du renouvellement conti- nuel des eaux que nous y avons établies ; qu'ils fourniroient une abondante nourriture à nos beaux troupeaux de bêles à laine, à notre sin- gulière race de bœufs sauvages , plus robuste , plus sobre, plus intelligente et non moins do- cile au jongque l'espèce commune; à la race de chevaux, tout aussi extraordinaire, qu'ont laissée chez nous les Sarrasins , qui s'est conservée pure depuis leur invasion, qui a toutes les qualités et tous les défauts des chevaux africains, mais qui dégénère de jour en jour, par notre négligence et par la misérable existence à laquelle nous la con- damnons. On obtiendroit évidemment l'amélioration et la multiplication de tous les bestiaux qui dépais- sent dans nos pâturages; on pourroit aussi tenter EUROPEENNES. 2 1 riniroduciion de quelques espèces qui nous sont étrangères. Combien de cultures, combien de productions nouvelles seroient susceptibles de réussir dans ce sol singulier, soumis à un régime particulier! Et sans parler de plusieurs autres plantes exo- tiques , que la position méridionale de l'île per- meltroit de cultiver, seroit-il difficile défaire croître dans ces étangs, aujourd'hui si impro- ductifs, le riz , pour lequel nous payons à l'agri- culture étrangère un énorme tribut? On sait qu'il prospère surtout dans les terrains saïans, et qu'on fait beaucoup plus de cas de sa qualité quand il provient de ces terrains, que lorsqu'il a été recueilli dans une terre ordinaire. Mais comment prévoir, comment énumérer tous les avantages , tous les élémens de prospé- rité agricole et industrielle que procureroient à notre Delta l'assainissement , l'amendement et l'irrigation économique de toute sa surface , l'in- faillible et rapide accroissement de sa popula- tion , cl enfin la facilité de transporter à peu de frais tous ses produits, partout où les appelleroit la consommation? Le désir de faire connoîlrc aux savans une contrée presque ignorée , et cependant bien in- téressante,; l'espoir de fixer sur elle les regards 2 2 ANNALES des agronomes, des capitalistes et surtout des ad- ministrateurs ; un sentiment profond de commi- sération pour les souffrances de mes concitoyens, vivement excité par le souvenir de mes propres malheurs, voilà, dit M. de Rivière, les motifs qui m'ont engagé à écrire et à répandre dans le public le Mémoire qu'on vient de lire. J'ai cru devoir remplir mon devoir de maire, en appelant l'attention des hommes instruits sur des marais qui infectent ma commune, et mon devoir de- sujet , en fournissant à notre Roi l'occasion toujours précieuse à un Bourbon de faire une grande et bonne chose. Ouvrir à nos bâlimens de commerce une roule directe et sûre, pour communiquer en tout temps de Celte à Marseille, de l'ouest à l'est t T c îa France , sans avoir à franchir le golfe de Lyon (si fréquent en naufrages pendant les équinoxes, si dangereux en tout temps ) ; faire naître l'abon- dance et la santé dans un pays où régnent la mi- sère et la lièvre; enfin, réaliser en France les merveilles de la Basse-Egypte, n'est-ce pas une entreprise digne d'être proposée an peiii-ii!s de Hènri-lé-Grand (i) ? (\) La Com, de Fruclîfn ^éntfrale , qui ap- proche de 11il'uiuu\ moment de so oisalion, pourra réalise] les vœux |)a'.riotiqu< Rivière EmiOI'EENNES. 20 Suite des lettres de l'est. — Do Girehé. Le lendemain , nous passâmes sur la rive op- po-se'e pour visiter les ruines de Kurnu. Tous les hiéroglyphes ont un caractère guerrier ; comme ceux de Karnac et de Luxor, les chapi- teaux des colonnes sont parfaitement simples et d'ordre dorique. Non loin de Kurnu , sont les fragmens d'une énorme statue formée d'une seule pièce de granit. Le buste a 55 pieds de hauteur; la largeur des épaules est de 25, et la statue entière en porte 80. Tombée sur la face , ses traits sont presque effacés ; son épaisseur est prodigieuse. A un mille et demi de distance , sont les ruines d'un temple et d'un palais qui appar- tinrent jadis à Médinet-Abou. Le portique du temple conduit à un vaste carré entouré de larges corridors; les chapiteaux des colonnes sont très- ornés , et les plafonds qu'elles supportent ri- chement peints. Les bas-reliefs conservent leurs vives couleurs , où le bleu et le rouge dominent. Le palais ruiné a un aspect agréable et gai , ll\. ANNALES comme si le temps eut voulu épargner sa gra- cieuse clëcance. Assis sur les bords du Nil , Médinet-Àbou a sans doute joui des fraîches retraites, des fon- taines et des bois toujours verts qui les embel- lissoient alors; mais ces lieux ne présentent maintenant qu'une nature aride et un sol dessé- ché , où l'on cherche en vain le plus léger signe de végétation. La chaleur étoit extrême , et le sable mouvant sur lequel nous marchions , la rendoit plus in- supportable encore. Le cimetière de l'ancienne Thèbcs est situe près de là : des fosses et des voûtes innombrables sont dispersées dans cette partie du désert, et s'étendent jusqu'aux précipices. Ce vaste séjour de la mort ne ressemble à aucun de ceux que nous ayons vus jusqu'alors. Partout un sable de feu brille parmi les rocs noirs et dépouillés; les momies ont été arrachées de leurs tombes par la main avide et sacrilège des Arabes, qui déchirent les corps pour en enlever la résine , qu'ils ven- dent ensuite au Caire à un très-haut prix. Cependant les voyageurs et les savans ont aussi participé à ces actes irréligieux. L'aspect de ce lieu attriste et révolte le cœur : le bord des fossés csi jonché d'ossemens et de morceaux de chair EUROPÉENNES. 25 joies eà et là. Les pauvres Egyptiens, qui dor- moient en paix depuis tant de siècles, ont été impitoyablement exliume's ; les restes du guer- rier, du sage et du citoyen , sont confondus et privés de sépulture sous un ciel brûlant : aucun sanctuaire de -la mort n'est resté inviolable. Je ramassai un pied cfui. à en juger par sa forme et sa petitesse , avoit sans doute appartenu à une dame égyptienne : il avoit peu souffert du temps, quoiqu'il fût diminué de grandeur ; la ebair, presque sècbe, conservoit une forte odeur de momie. Très de là s'étend une vaste plaine, où l'on voit les deux statues colossales de Memnon. Taillées dans un bloc de granit , elles ont près de Go pieds de bauteur, et se dis- tinguent de très-loin. D'une structure grossière, elles sont assises, et dans une position aisée et tranquille; leurs gigantesques mains sont pla- cées sur leurs genoux. L'inondation avoit atteint ces énormes statues, et, couvrant en partie leurs sièges de pierre, lesfaisoientparoître entièrement isolées. Elles offroient l'image du sévère et an- tique génie de la plaine , qui voit passer les siècles sur sa tète sans ressentir leur pouvoir. Nous arrivâmes le lendemain à Esné. La cbaleur étoit excessive , et on ne pouvoit y résis- SU \w.M.i:s ter qu'en so baignant au lever et au coucuer du soleil. Le temple est situé au centré de la ville; son portique, un des mieux eonserve's de l'Egvpte, est encombré de monceaux de ruines. Comme ceux iïEdfou, les chapiteaux des colonnes sont très-diversifiés, et font un effet délicieux; ils représentent des feuilles , des fleurs et des tiges de plantes et d'arbres, comme la vigne, le lotus, le palmier, etc. À mesure que nous avancions vers la cata- racte, nous observâmes que la couleur des lia- bilans devenoit plus foncée, jusqu'à ce qu'elle fût entièrement noire. Nous atteignîmes Edfon, ou Apollinopoiis magna. Son temple est une noble ruine, dont la vaste étendue domine le Nil et les plaines qui l'environnent. Les piliers qui soutiennent la porte ont So pieds de hau- teur; le mur extérieur du temple en a l\20. On entre ensuite dans une aire immense, autour de laquelle règne un vaste corridor supporté par une simple colonnade. \ is-à-\ is, est le portique, avec un triple rang de colonnes, dont les cha- piteaux sont semblables à ceux d'Esn»'. Ce grand et magnifique temple est parfaite- un ni conservé : les villai; :! bâti de misé- râbles cabanes dans les coui .1 sur le faîte. EUROPÉENNES. 2 7 Le bruit d'une multitude d'outils retentit dans toutes les parties de l'édifice. Toutes les avenues sont encombrées de cabanes rustiques , qui affoiblissent la majesté de celte ruine su- perbe. Le village où nous arrivâmes le lendemain , étoit agréablement situé dans un bois de pal- miers; ses petits jardins avoient un charme et une fraîcheur difficiles à rendre. Nous rencontrâmes là un Grec qui paroissoit avoir beaucoup voyagé. Il avoit avec lui une jeune iille abyssinienne, sortie depuis peu de son pays, qu'il avoit achetée pour lui-même, dans l'intention, sans doute, de la vendre plus tard. Elle étoit d'une couleur très-sombre , mais point jolie, comme la plupart de ses compatriotes. Nous arrivâmes un matin à un village cophte, et trouvâmes le peuple d'une civilité remar- quable. Le vieux seheik nous pressa d'entrer dans sa demeure, et de partager son repas. Nous lûmes aussitôt environnés d'un groupede peuple, où nous vîmes les plus belles femmes d'Egypte. Les mariages trop précoces détruisent malheu- reusement leurs attraits: étant toujours exposées aux ardeurs brûlantes du midi, leurs yeux de- viennent hagards avant l'âge de trente! ans. La pudeur est si rigoureusement observée 2 8 ANM1I.ES dans ce pays, que les paysannes n'osent venir puiser de l'eau dans le Nil , sans être couvertes d'un voile épais qui dérobe leurs traits et leur taille. Dans L'après-midi, nous visitâmes l'île Elé- phanline. Quoique Dcnon en ait fait des descrip- tions un peu exagérées , on ne peut nier que ce ne soit un lieu enchanteur. Son étendue est d'un mille de longueur, sur un quart de large ; la partie septentrionale est un désert en miniature ; au plus haut point, s'élève la plus belle ruine d'un petit temple, et sur le sol aride et stérile, sont des rochers épars ça et là. Le reste de l'île est couvert de jardins, de chaumières, de pal- miers et d'arbres fruitiers qui s'étendent jus- qu'aux bords du Nil. Une scène magnifique frappa nos regards au soleil couchant. Le haut de la rivière est chargé d'îlots; sur la gauche, sont les ruines de Syéné; la rive droite est bor- dée de larges amas de sable doré qui s'étendent au loin. Eu bas d'Essoucn , des chaînes de mon- tagnes noires et stériles recevoient les teintes brillantes et pourprées du crépuscule, et tout prit à nos \cux un aspect frappant et mélanco- lique. Celui qui n'a jamais parcouru les vastes et brulans déserts de l'Egypte, ne peut avoir qu'une foible idée du ravissement avec lequel EUROPÉENNES. 2Q on salue un groupe d'arbres ou Un tertre de gazon. Comment exprimer le vif plaisir qu'on éprouve en approchant d'une chaumière, d'une fontaine ou d'un bosquet? N'en doutons pas, la terre de la Palestine étoit belle et riche; mais, pour y pénétrer, les Israélites traversèrent d'immenses plaines de sables; et leur extase, qu'ils décrivent avec d'ardentes expressions, fut sûrement causée par la comparaison qu'ils établirent entre les sites qu'offroit la terre de promission , et les déserts arides qu'ils avoient parcourus. Le lendemain matin , nous visitâmes l'île de Philac î il falloit traverser une plaine sablon- neuse, où de nombreux rochers empilés l'un sur l'autre, formoient des masses énormes. Un bras du Nil fait un circuit, comme pour en- tourer ce singulier morceau de terre. Moins grande de moitié que l'île Eléphantine, celle-ci n'est ombragée que par quelques palmiers; mais sa surface romantique est entièrement couverte de rochers et de mines superbes. On voit celles de plusieurs temples , dont un seul a résisté au temps. Les colonnes d'un des corridors ont les mêmes chapiteaux que celles de Tentjra , la tôte d'Isis. Un Arabe habitoit avec sa famille quelques-unes des pièces du temple : il fut très- JO ÀNNAT.r.S mécontent d'apprendtfe cpie nous desirions péné- nélrer dans son harem, cl tira son long couteau, '•il protestant qu'il puniroit à l'instant le moindre attentat. A chaque pas, on Joule quelque fragment d'antiquité. Cette île célèbre est une terre sanc- tifiée, et vouée à une religieuse retraite. Enfer- mée dans un bras du IN il, et jonchée de ruines mémorables , sur le devant , s'étendent dès plaines et des montagnes; cl les longues colon- nades qui couronnent les rochers jusqu'au bord de la rivière , font l'effet d'un panorama. La solitude, le silence, qu'interrompt seule- ment la chute des cataractes , et un ciel toujours pur, donnent aux nuits un charme magique et inexprimable. Lassé du monde, l'homme qui veut s'entourer de la belle nature et des siècles passés, peut venir à Philae, il y trouvera le bonheur. Le lendemain, nous retournâmes à iîléphan- iine. Semblable à une habitation ombragée au sein d'une terre aride, l'île olfroit nue délicieuse lie traite. Après avoir erré dans des plaines de sable et de rochers, fatigué et languissant, on contemple les riches bocages et la brillante ver- dure de celle île comme les bords d'une mer > rageuse. EUROPEENNES. 01 Un groupe d'arbres csl piaulé près de la ri- vière, à côlé des cabanes; sur le Lord opposé , s'elè\e un rang de montagnes de sable, et le canal qui coule entre elles est coupé par quel- ques rochers cl une petite île verte; ù gauche, sont les ruines de deux temples. Le soleil , à son coucher, s'abaissoil sur cette scène romantique, qui olïroit le plus beau spectacle. A quelques milles au-dessus d'Essoucn , les cataractes s'étendent jusqu'à ia largeur entière du canal, et tombent en cascade sur les rochers; on les entend à une assez grande distance. Etant au terme de notre voyage, nous par- tîmes avec le courant, cl arrivâmes bientôt à Esné , où sont quelques centaines de mamelucks au service du pacha. Nous nous trouvâmes un jour à l'entrée d'une vallée bordée de précipices. Un petit monastère s'élevoit au milieu , et le cimetière adjacent pa- raissoil dévasté. Ne recevant aucune réponse à nos demandes multipliées, nous entrâmes par une des fenêtres, et traversâmes des appartenions silencieux et déserts; Le cimetière contient plu- sieurs tombeaux, avec des inscriptions en mé- moire des pères qui moururent dans celte soli- tude, où le pied humain semble n'avoir jamais pénétre. 02 ANNALES De retour à Tbèbes, nous sortîmes un malin pour visiter les tombeaux des rois. Nous eûmes à traverser une plaine sablonneuse, et à gravir la pente d'une montagne pour y arriver. Les sépulcres sont situés dans une espèce d'ampbi- tbéâlre formé par les sommets pointus des mon- tagnes. Au milieu, est une descente profonde comme un abîme, au bas de laquelle est l'entrée de ces demeures de la mort. Un passage étroit conduit aux différentes pièces. La surprise et l'admiration qu'on éprouve à la vue de ces magnifiques sépultures se conçoi- vent difficilement; je n'ai rien vu qui leur soit comparable. Les ebambres , au nombre de qua- torze, sont taillées dans le roc; les murs et les pla- fonds sont couverts de bas-reliefs, qui , n'ayant point été exposés au contact de l'air extérieur, sont parfaitement conservés. Les figures qu'ils représentent ont 5 ou 4 pieds de bailleur. Ces sujets retracent les progrès des arts ou les pro- ductions de la terre. Ici , on voit une longue procession religieuse ; là , un monarque assis sur son tronc, environné de la splendeur royale , qui donne audience à ses sujets ; plus loin , c'est une scène de mort ; enfin , divers animaux de grandeur naturelle. On rc- EUROPÉENNES. 53 marque aussi des serpens dont les différentes nuances sont parfaitement rendues, et surtout le boa constrictor, d'une taille étonnante. Les femmes que ces peintures représentent ont une grande ressemblance avec celles de l'Egypte mo- derne : visage ovale, peau presque noire, lèvres épaisses , expression douce , gaie et toul-à-fait africaine. Dans quelques-unes des salles, l'ou- vrage paroît avoir été abandonné avant d'être fini , les sculptures n'étant exécutées qu'en partie. . v. L'ambition d'un monarque, pour éterniser sa mémoire , ne pouvoit choisir un lieu d'une splendeur plus extraordinaire. Un vent impétueux relarda notre retour à Girché , et obligea le vaisseau à s'arrêter pendant deux jours. Un après-midi, je me dirigeai vers un village voisin , et m'assis derrière un palmier, avec un volume des Nuits arabes. Aussitôt deux paysans vinrent se placer devant moi. Le livre étoit au-delà de leur compréhension; mais la figure d'une belle princesse orientale sur le fron- tispice les intéressoit vivement. L'un d'eux , vieillard portant une longue barbe , faisoit les signes les plus expressifs d'admiration , et des étincelles de plaisir s'échappoient de ses yeux. Ils m'invitèrent à entrer dans le village , et me firent 3. 3 5/|. ANNALES asseoir sur le plancher d'une chaumière , en me présentant des dattes et du miel. Bientôt un groupe de femmes voilées s'as- sembla par curiosité à l'entrée de la porte. Les Arabes sont, en général, beaux, grands et bien faits ; les femmes possèdent presqu'universelle- ment le même avantage. Un petit garçon nu vint aussi dans la hutte. Destiné depuis l'enfance à être fakir ou prêtre arabe, il paroissoit chéri de tout le village. On entendit alors des sons de musique, et un spectacle singulier frappa mes regards : une procession défila devant moi ; un jeune homme ouvroit la marche , et portoit un pavillon rouge et blanc ; il étoit suivi d'un Arabe d'une figure vénérable et d'une taille élevée, qui jouoit du tambourin ;venoient ensuite des joueurs de cimbales et de castagnettes; ils chantoient tous d'une voix discordante, etavoientau milieu d'eux un fakir, qui sembloit être l'objet de cette fêle. D'une figure ouverte et colorée, sa barbe noire tomboit sur sa poitrine, et son épaisse che- velure étoit dans le plus grand désordre. Il mar- quoit avec sa tête les temps de la musique, et joignoit sa voix à celle des autres. Il entra dans la cabane pu jVtois; niais il vil avec dégoût la figure de la belle femme que les d<'ii\ Arabes avoient admirée avec tant de plaisir, et m'apprit EUROPÉENNES. 55 qne le coran interdit toutes les peintures de ce genre. Les femmes de ce pays rendent les senli- mens qu'elles éprouvent avec une forte expres- sion de vérité. Souvent j'ai vu les regrets d'une mère privée de ses enfans; j'ai entendu les cris d'une épouse désespérée sur le tombeau de son mari; mais les chrétiennes le cèdent aux mu- sulmanes pour l'énergie touchante et passionnée de la douleur. Les hommes restent calmes et impassibles; mais l'âme des femmes turques est le centre des fortes sensations; c'est le profond sanctuaire de la tendresse. A Kéné, nous visitâmes une seconde fois le temple de Tentyra. Les colonnes du portique sont en belles pierres blanches , et ont a3 pieds de circonférence. Après avoir vu ceux deThèbes, d'Esné et d'Edfou , on contemple avec une ad- miration toujours nouvelle cette ruine élégante et superbe , la plus remarquable de toutes. Le beau zodiaque qui ornoit le plafond d'une des pièces de l'intérieur a été enlevé par les Français , et apporté à Paris. Les édifices égyp- tiens sont rarement revêtus de marbre; leurs matériaux sont de belles pierres blanches ou rouges; on y emploie aussi le granit. INous arrivâmes le lendemain de bonne heure à la ville d'Aboutyg. Un convoi funèbre passoit ; 3. 56 ANNALES les hommes marchoient à trois ou quatre de front , et chantoient d'une voix lugubre ; le prêtre ouvroit la marche ; le corps étoit place' sur les épaules de six porteurs; les femmes le suivoient , en faisant retentir l'air de leurs la- mentations. Ayant loué une couple d'Anes , je me dirigeai vers M an falouf, suivi d'un jeune matelot arabe du vaisseau. Nous traversâmes plusieurs jolis villages ombragés par de frais bocages de pal- miers , et entrâmes dans une plaine de sable, bordée sur la gauche par une chaîne de monta- gnes libyennes. Nous vîmes bientôt un petit hameau cophte entouré de hautes murailles ; il consistoit en cinq ou six chaumières, au centre desquelles s'élevoit un large et beau palmier so- litaire. Les pauvres habitans me conduisirent dans un petit bâtiment rustique qu'ils nomment leur église, et où un demi-jour pénètre à peine. Un rideau cache l'entrée d'une pièce de l'inté- rieur, où ils conservent et étalent avec emphase deux mauvaises peintures à l'huile, dont une re- présente la Vierge et son fils, et l'autre l'image d'un saint. Leur ayant demandé s'ils avoient des ivres , ils apportèrent trois larges et anciens volumes écrits en caractères cophtes. Les mœurs de cette petite communauté ainsi EUROPÉENNES. O7 isolée d,u monde sont pleines d'innocence et de simplicité. Le patriarche du hameau , vieil- lard vénérable, nous donna en partant sa béné- diction avec la plus touchante ferveur. Le premier objet qui fixa notre attention fut un très-beau cimetière arabe, au milieu d'un désert de sable. Les tombes sont blanches , et de trois ou quatre pieds de hauteur ; au centre, est un petit réservoir, dont les eaux rafraîchissent le voyageur errant dans ce vaste domaine de la mort. Vers le soir, les minarets de Syout s'offrirent à nos regards enchantés. En entrant dans la ville , la profonde solitude que nous avions par- courue fît soudain place au mouvement rapide et aux cris des différens peuples qui s'agitoient dans les rues : des Arabes, des Turcs, des Nu- biens et des Albanais remplissoient la ville et le bazar. Le voile de la nuit couvroit la cité, lorsque les muezzins, du haut des minarets, annoncèrent aux croyans que l'heure des prières éloit sonnée. Je pénétrai dans une mosquée éclairée très- im- parfaitement par un petit dôme qui se trouve dans le milieu. Ces peuples s'imaginent qu'un demi-jour est favorable aux méditations reli- gieuses. 38 AN TALES Laissant les plaines fertiles de Syout, nous fûmes bientôt en vue d'une grande caravane arrêtée dans le désert. C'étoient des Arabes de l'Egypte ultérieure qui amenoicnt un grand nombre d'esclaves noirs au marché du Caire. Un morceau de toile bleue distinguoit la tentedu chef de toutes les autres. Les chameaux éloient couchés sur le sable, cl les Arabes formoient des groupes en fumant et causant , tandis que les infortunés esclaves erroienl çà et là, ou pré- paroient leur grossier repas. Arrivés à Hadamouni , nous visitâmes les ruines du temple d'Hermopolis : le portique seul subsiste encore; les colonnes, en belles pierres de taille, excèdent, parleur circonfé- rence, toutes cellesde l'Egypte; elles ont 33 pieds do tour sur Go de haut; celles de Karnac ont beaucoup plus d'élévation. Nous choisîmes le soir d'un beau jour pour passer sur l'autre côté du Nil, et visitâmes les ruines tVyintinoé , bâtie par l'empereur Adrien: mm v voit encore quelques colonnes en granit, d'une forme gracieuse et élancée; leur hauteur esl de /|0 pieds; des chapiteaux d'ordre corin- thien les surmontent. Nous continuâmes notre excursion jusqu'aux pyramides de Saccara, qui s'élèvent à quelques milles de distance. La mon- EUROPÉENNES. 3c) tée de la grande pyramide offre plus de difficultés que celle de Gisèh. On ne peut en atteindre le sommet qu'en grimpant sur des masses et des fragmensde pierres dediiférentes grandeurs , un des côtés extérieurs étant écroulé du faîte à la base* La perspective qu'on découvre du haut de la pyramide , quoique d'un caractère différent , est aussi étendue, aussi magnifique que celle qui s'offre à la vue du sommet de Gisèh. {La suite de la Lettre h une prochaine livraison.) Sur l'utilité de L'importation et de l'éducation en France des bêtes a laine de race perfec- tionnée; par M. Ternaux l'aîné. Afin d'apprécier plus complètement les avan- tages qui résulleroient de l'importation et de l'éducation des bêtes à laine de race plus per- fectionnée que celles qui existent généralement en France, j'ai besoin de rappeler en peu de mots l'emploi que l'on y fait de la substance filamenteuse que ces animaux produisent. Cet emploi se divise en deux branches aussi 40 ANNALES distinctes qu'importantes : l'une pour les étoffes feutrées ou draperies, l'autre pour celles que l'on appelle étoffes rases. Les draperies, et peut-être aussi les étoffes croisées, dont le poil ne paroît pas, durent leurs premiers succès au célèbre Colbert : ce fut lui qui fit venir à Abbeville, à Sedan, à Carcas- sonne, des fabrieans bollandais, en possession de faire alors les plus belles draperies. Ces der- niers avoient eux-mêmes enlevé celte industrie aux Florentins , et chacun sait que c'est à ce genre de travail que les Mcdicis durent le com- mencement et une partie de leur fortune. Cet habile ministre sentoit tellement l'im- portance de ces manufactures pour la prospérité de la France, qu'il ne se contenta pas de les y avoir introduites , mais qu'il leur prodigua les secours et la protection qui sont dus à toute industrie naissante; et c'est peut-être ici le cas de révéler un fait trop peu connu, et qui cepen- dant mérite d'autant plus de l'être , qu'il prouve que ce n'est pas toujours à force d'argent que l'on excite la production, mais (rue les ressources du génie sont souvent plus efficaces. En effet, malgré les secours pécuniaires que Colbert avoit accordés à M. Cadot , auteur de Ja manufacture de draps depuis appelés pa- EUROPÉENNES. fal gnons, elle étoit près de succomber sous le poids des sacrifices qu'il avoit fallu faire pour former des ouvriers, et soutenir la concurrence avec les mêmes espèces de draps qui se fabriquoient à Leyde, en Hollande. Les dépenses de la guerre avoient épuisé le trésor , on ne pouvoit plus y recourir, lorsque Colbert engagea Louis XIV à se faire faire un habit de drap vert rayé et léger, et de dire devant sa cour, au moment de partir pour la chasse, qu'il trouvoit cette étoffe jolie. Dès-lors les courtisans, et, à leur imitation , les courtisans de ceux-ci s'empres- sèrent de s'en revêtir avec une telle fureur, que cette espèce de drap , dont le ministre avoit eu soin de faire fabriquer une ample provision par la manufacture qu'il vouloit soutenir, se vendit à des prix si élevés, que le bénéfice qu'ils donnèrent dans cette circonstance releva la fabrique de Sedan près de s'éteindre , et de plus j donna naissance à celle de Reims , où l'on fabriqua pendant long-temps cette même étoffe sous le nom de silésie. Il est d'autant plus doux de vous citer cette anecdote , qu'elle ne doit pas s'effacer de la mémoire des hommes industriels , comme de celle des hommes d'Etat qui savent faire tourner ^2 ANNALES au profit de l'utilité publique les choses qui eu paroissent les plus éloignées. Revenons maintenant à la fabrication des étoffes drapées. Il est incontestable que les villes d'Europe où elles se fabriquent avec le plus de perfection , sont celles de Sedan et de Louviers. C'est dans la première que se font les plus beaux draps teints en pièces, et notamment les noirs, comme c'est à Louviers que l'on fait ceux teints en laine ; et les bleus sont particulièrement ceux qui offrent le plus de perfection. Depuis lon^-temps cette industrie s'est propagée et mul- tipliée dans plusieurs autres villes et départe- mens du royaume; et presque partout on em- ploie présentement les moyens mécaniques pour les principales opérations, telles que la filature, le feutrage , le lainage ou garnissage et la tonte. Parmi ces mécaniques, les unes sont d'invention française, les autres d'invention anglaise. C'est un fait bien reconnu dans toutes ces manufactures, et mieux constaté encore dans celles qui travaillent avec le plus de perfection, que plus la laine est fine, plus elle est suscep- tible de faire des draps lins, doux, brillans. soyeux et d'un bon usage. La raison en est que plus les filamens sont courts , et présentent moins de pointes sous un moindre volume, ou EUROPÉENNES. 45 sous un moindre poids, plus ils sont propres à s'enlacer les uns dans les autres; ce qui est indispensable pour l'action du foulage. En effet, plus ils sont fins, plus ils peuvent se serrer, se rapprocher en plus grande quantité' dans un espace donné , et par conse'quent plus la filature doit acquérir de finesse et de force. Du con- cours ou de la réunion de ces deux propriétés dans la laine fine et courte, il résulte que l'opé- ration du garnissage , qui se fait après le fou- lage, au moyen du chardon, produit, sur une moindre étendue , une plus grande quantité de petits poils serrés les uns contre les autres, qui contribuent à faire des draps doux, moelleux, brillans , fins à l'œil et au toucher, et d'un bon usage. . Si la laine courte et fine , même un peu molle , est exigée pour toutes les étoffes drapées, la laine longue, forte et nerveuse, quand bien même elle seroit un peu grosse , n'est pas d'une moindre nécessité pour les étoffes de laine rases, telles que les burats, les étamines, les bombar- sins, la lepinc, le maroc, les tapis de toute espèce. On pourroit encore ranger dans cette catégorie tout ce qui sert à la passementerie et a la bonneterie, même le mérinos . quoique, pour ce dernier genre d'étoffe, une laine qui 44 ANNALES réunit la longueur à la finesse soit préfe'rable ; la bonté de ce tissu consistant surtout dans la facilite que les filamens ont de se rapprocher à •chaque lavage. Comme l'exception à faire à la règle générale pour cette dernière étoffe , relativement à celles qui sont drapées ou rases , nous mèneroit trop loin aujourd'hui et m'écarteroit de mon sujet, je me propose de vous présenter à cet égard une notice particulière. L'obligation d'avoir des laines longues, fortes et nerveuses , quoique grossières , pour la per- fection des étoffes de laine rases, ainsi que je viens de le dire, provient de la nécessité de les filer très-fin ; et, pour y parvenir, au lieu d'en- chevêtrer les filamens les uns dans les autres , comme pour les étoffes drapées, par l'opération du cardage, il faut, au contraire, les ranger parallèlement entr'eux par celle du peiguage. On doit sentir qu'alors plus ils sont longs, plus la laine a de nerf, plus Je lil a de force, quoique lin , cl plus aussi l'étoffe peut être serrée en chaîne, frappée en trame, et présenter ainsi un grain plus (in après le lis.sage ; condition abso- lue pour ces sortes d'étoffes, et pour ainsi dire la seule que l'on exige» On a cru devoir faire précéder cet aperçu sur EUÎIOPÉENNES. 45 l'emploi des laines , autant pour faire ressortir la nécessité de procurer à notre industrie, tout en enrichissant notre agriculture , une plus grande quantité' de bêtes à laine , que pour faire sentir l'importance qu'il y a pour l'une et pour l'autre de ces branches de la prospérité publique , de perfectionner les deux différentes races de bêtes à laine, chacune dans un genre qui lui est propre, néanmoins différent l'un de l'autre. Si les faits résultant de l'ordonnance dti i4 mai i823, qui assujétit les laines étrangères à des droits considérables à leur entrée en France, ont évidemment prouvé que nous manquons de cette matière première dans toutes les qualités, et particulièrement dans les espèces les plus communes, pour satisfaire à la consommation de nos manufactures d'étoffes rases, de bonne- terie , de passementerie , de tapis , il n'est pas moins démontré que la France est dépourvue principalement des espèces qui contribuent davantage à la perfection des étoffes drapées. En effet, pour les laines surfines, nécessaires à la confection des plus belles draperies , celles des races de Saxe , même de Moravie et de quelques autres parties de l'Allemagne, 1 em- portent autant en finesse et en douceur sur les 46 ANNALES laines de France, que celles-ci sont supérieures aux laines d'Espagne sous les mêmes rapports. Ce qui prouve plus que tous les raisonnemens et les suppositions, c'est que, bien que les laines de la Pe'ninsule aient plus de ressort et d'élasti- cité que les autres, les fabricans mettent néan- moins dans leurs achats un prix plus élevé aux premières. Les prix courans qu'elles obtiennent chacune dans le commerce, non-seulement en France, mais encore dans l'étranger, sont éche- lonnés généralement de la manière suivante sur tous les marchés. Il est constant que , sur celui de Paris , le plus considérable du royaume, tandis qu'il est diffi- cile d'obtenir 10 fr. par kilogramme de la plus belle laine d'Espagne, on vend facilement 20 fr. le kilogramme les plus belles laines mérinos de France, et plus aisément encore 00 fr. les plus belles laines de Saxe. Si , pour ces dernières, le prix de la cote ne semble pas aussi élevé, c'est parce que, lavées à froid , elles subissent un dé- chet de 00 à 55 pour 100 au dégraissage , tandis que celui des autres espèces varie seulement depuis 10 jusqu'à i5 pour 100. J'établis les dif- férences de 10, 20 et 5o sur une supputation de laines lavées et dégraissées au même degré , EUROPÉENNES. l\.J c'est-à-dire prêtes à être employées pour la filature. Si , pour les laines qui doivent subir l'opéra- tion du feutrage, les produits de notre agricul- ture sont très- inférieurs à ceux de la Saxe, de la Silésie, de la Moravie , etc., la même infériorité se fait vivement sentir sur nos laines longues , propres au peignage , et nécessaires pour le second genre d'étoffe auquel on emploie cette substance filamenteuse. Les laines de Hollande , et surtout celles d'Angleterre, sont bien supérieures aux nôtres dans ce genre. C'est à la beauté , à la longueur, au brillant et à la force des laines , à l'immen- sité de ses produits en ce genre , que l'Angle- terre est redevable des deux branches les plus importantes de son agriculture et de son indus- trie. Or, nous pouvons facilement partager ces avantages avec un peu de calcul, de soins et de bonne volonté de la part de ceux qui sont appelés à rendre des services à leur patrie par leur zèle et leurs lumières, sans pour cela négliger leurs propres intérêts* Nos cultivateurs, en générai, ne sont pas assez, éclairés, d'une part, et voient trop l'avantage du moment , de l'autre , sans calculer l'avenir. Il faut donc suppléer à ce qui leur manque, et 48 ANNALES voici l'acheminement qui pourroit nous con- duire à rendre à la patrie un service impor- tant. Il est actuellement bien démontré , pour toute personne qui asuivi l'éducation des bètes à laine, que la grande race anglaise s'accommode aussi bien des terrainsgras, fertiles, des herbages épais, des pâturages un peu humides , et même des brouillards; qu'une telle température et une semblable nourriture sont contraires aux bêtes à laine fine , petites et délicates. Celles-ci sont promptement atteintes de la pourriture; et, tandis que cette petite race s'élève parfaitement dans les terrains secs et sablonneux, où. la nour- riture est légère et même un peu rare , les autres ne pourroient pas y vivre avec économie. Nous ignorons jusqu'à quel point la Saxe, ainsi que les autres contrées de l'Allemagne, pourroient voir se naturaliser les grandes races anglaises, si elles y étoient importées; mais il est certain que la petite race des mérinos , même la race d'Espagne, n'a pu généralement pros- pérer en Angleterre, malgré toutes les précau- tions qui ont été prises , et les peines que se sont données plusieurs agronomes très-distingués. La France, plus heureusement située que ces pays, renferme les élémens tout-à-fait propres EUROPÉENNES. /^ à ces deux genres d'économie agricole; et, si elles ne s'y sont pas développées jusqu'ici avec un succès égal à celui oblenu dans chacun des deux états précités, la faute doit en être attribuée aux motifs que nous avons indiqués , et surtout à la manie de rechercher dans l'animal la beauté des formes plutôt que l'utilité de ses produits, et aussi à ce que les cultivateurs ne consultent pas assez les localités où ils forment des trou- peaux. Le besoin d'obtenir des laines plus fines que celles que nous avons pour nos manufac- tures de draps de Sedan , de Louviers et autres, ou d'avoir des laines plus longues et plus propres au peigne pour les manufactures de Reims , d'Amiens, de Roubaix, etc. , doit déterminer les agriculteurs et les personnes qui cherchent à rendre leurs spéculations et leurs travaux aussi profitables à la société qu'utiles pour eux-mêmes, à s'occuper de l'introduction des bêtes à laine de race perfectionnée, et de les élever ensuite dans toute leur pureté : alors notre industrie, actuellement tributaire obligée de l'Allemagne pour l'emploi des laines superflues^ de l'Angle- terre et de la Hollande pour celui des laines longues , ne le sera bientôt plus d'aucune nation. Ce sont ces motifs qui m'ont, déterminé à faire venir de la Saxe et de la Silésie, en échange 3. 4 I 5o ANNALES de boucs et chèvres de Cachemire, un certain nombre de béliers et de brebis choisis dans .les plus beaux troupeaux de la Saxe. Ces animaux sont au nombre de cent têtes, que je désire, aussitôt leur arrive'e à Saint-Ouen , faire con- noîlre à la Société, par l'organe des commissaires que je la prie de nommer à cet effet. Ils y re- connoîtront que la laine des pattes et de toutes les autres parties du corps est presque aussi belle que celle de l'épaule et du flanc de l'animal. C'est également par cette raison que j'ai cru devoir prendre part à une entreprise qui s'est formée pour l'introduction des bêtes à laine longue, dont la vente publique se fera à Saint- Oucn dans le mois de mai prochain , avec celle des animaux venant de Saxe, et celle des chè- vres et boucs de Cachemire. Un objet très-important pour les propriétaires, et qui le sera plus tard pour les manufacturiers, avoit attiré la foule à Saint-Ouen. On y a vendu des béliers et des brebis de la race électorale de Saxe et du Leicestershire. Celte dernière espèce surtout, à peu près inconnue en France, étoit l'objet d'une curiosité particulière; cependant la vente a été au-dessous de ce qu'on pouvoit espérer. Des béliers de Saxe et d'Angleterre ont été adjugés pour 5 ou 600 fr. , c'est-à-dire pour EUROPÉENNES. 5l un prix inférieur à ce qu'ils ont coûté. En les cédant à perte, M. Ternaux a donné une nou- velle preuve du noble désintéressement qui préside à toutes ses actions. Il contribue ainsi à propager en France des races dont l'utilité sera , d'année en année, mieux appréciée, à mesure que les manufacturiers sauront employer le produit des ricbes toisons qu'on naturalisedans notre pays (1). Aspect rustique de Bogota. M. Stuart Cochrane, de la marine royale anglaise , qui a visité la capitale de la Colombie (i) En mettant le plus agréable empressement à offrir à nos lecteurs ce rapport d'une grande importance nationale , nous regrettons que M. Ternaux, si riche en expérience sur la matière, n'y ait pas ajouté la balance commerciale, c'est-à- dire les sommes que la France paie en tribut à l'industrie étran- gère pour l'acquisition des laines nécessaires à nos manu- facture». Un pareil tableau seroit de nature à faire encore plus vivement sentir à nos agronomes tout ce que , par une industrie perfectionnée , il leur reste à acquérir de richesse et de prospérité. Nous émettons ce vœu , parce qu'il peut conduire plus promptement à nous approprier ce que notre heureux sol rend si facile à réaliser. 4. 52 ANNALES en 182&, confirme tout ce que l'on a dit sur cette ville. Bogota est dans cet état de rustique simplicité' qui règne dans nos villes de province les plus antiques. Dans plusieurs rues peu habi- tées , les bœufs et les vaches trouvent un pâtu- rage abondant. Les rues sont pourtant tirées au cordeau, et quelques-unes ont au milieu un large courant d'eau; mais il n'y a pas dans toute la ville un égout. L'éclairage est très-pauvre; dans chaque cjuadra ou place carrée , une lan- terne en papier ne sert qu'à rendre les ténèbres plus visibles. Un vice-roi disoit : « Il y a quatre polices à Bogota : la pluie qui lave les rues, les gallinazos ( les vautours ) qui enlèvent les cada- vres d'animaux morts , les ânes qui dévorent les mauvaises herbes , et les cochons qui dévorent ce que vous savez. » Sitka, ou Novo- Arkhangelsk. Un journal russe contient la description sui- vante de Novo- Arkhangelsk , colonie et port de mer de la Compagnie américaine russe, dans une île sur la côte nord-ouest de l'Amérique , sous EUROPÉENNES. 53 le 5^ e degré de latitude nord. Le climat y est plus doux qu'en Livonie : le froid excède rare- ment i5 degrés; mais les pluies et les brouil- lards épais, qui ont lieu presque chaque jour, incommodent beaucoup les étrangers ; cepen- dant il y règne fort peu de maladies. Le sol de l'île est , en général , rocailleux , et par consé- quent peu propre à l'agriculture. C'est avec beaucoup de peine que les colons cultivent des pommes de terre sur la côte. Les rochers ne sont couverts que de mousse, sur laquelle croissent de grands sapins et des mélèzes en telle quantité , que l'île entière ressemble à une foret impéné- trable. Les indigènes se sont établis sur la côte ; ils ne se nourrissent que de poisson et de quelques racines. Leurs vêtemens sont faits de fourrures précieuses de loutres, de zibelines et de renards ; mais , pour la plupart , ils vont nus, même par un froid de 6 degrésetplus, etse baignent chaque jour dans la mer. Ils sont audacieux, rusés, et savent très-bien manier l'arme à feu. L'occasion les rend voleurs très-adroits. Ils se peignent le visage de rouge, de noir et de vert, et se garnis- sent la tête de petites plumes blanches d'oiseaux. Les femmes les t plus distinguées se fendent la lèvre inférieure, et passent dans l'ouverture un 54 ANNALES morceau de bois qui fait pendre la lèvre, et lui donne quelquefois une longueur considérable: plus la lèvre est longue , plus la femme passe pour belle. L'île est dépourvue de vivres, et ils y sont très-chers. Il n'y a pas de blé, à cause du mauvais état de l'agriculture , et l'on ne cultive d'autres légumes que les pommes de terre et les carottes. Les pâturages manquent tout-à-fait; par conséquent il n'y a ni bêtes à cornes, ni moutons, ni chevaux. Le pain et la viande y sont apportés par mer. Le pays le plus proche dont on puisse tirer des approvisionnemens est la Californie, qui en est éloignée de trois cents lieues. Effet de la vapeur pour l'extinction des incendies. Le feu ayant pris dernièrement en Angleterre à la cheminée d'un bâtiment contenant une ma- chine à vapeur, fut éteint presque instantané- ment par un voisin , qui se rendit aussitôt à l'atelier, et, au moyen du mécanisme de la ma- chine, dirigea la vapeur de la chaudière sur la cheminée. Cette circonstance mérite d'au- EUROPÉENNES. 55 tant plus l'attention des physiciens , qu'elle est propre à diminuer l'inquiétude que cause le voisinage des machines à vapeur, et qu'elle sug- gère un moyen efficace d'éteindre les incendies, en détournant convenablement la vapeur de la chaudière par le moyen d'un tuyau et d'un ro- binet que l'on tourneroit à volonté. FABLE. Les arbres , ne pouvant trouver un roi parmi eux , dirent : A nous refuser on s'obstine ; Eh bien ! qui couronnerons-nous ? Lors , accroché par une épine , On se retourne , on voit le houx. — Arbre épineux , que voulez-vous ? ■ — Moi? qu'on me place sur le trône; Mes droits , messieurs , sont évidens : Si quelqu'un touche à la couronne , Il ressentira mes piquans. Dieu me la doit, Dieu me la donne , Cèdres altiers , soumettez-vous ! Le roi des arbres , c'est le houx. •é» 56 ANNALES Pont de rocher en Virginie. Ce pont naturel est, selon M. Jefferson, der- nier président des Etats-Unis d'Amérique, une des merveilles de la nature. Il est situé sur le sommet d'une montagne, qui paroît avoir été fendue dans toute sa longueur par quelque grande convulsion du globe. Il est élevé de 200 pieds, et long de 90; sa largeur est de (]o pieds, et son épaisseur vers le milieu de l'arche est de 4o pieds. Les deux extrémités sont recouvertes d'une croûte terreuse, sur la- quelle s'est établie une végétation de grands arbres. Le reste, ainsi que les parois de la mon- tagne, est formé d'un roc calcaire très-dur. Quoique les deux côtés du pont soient pourvus de parapets en pierres , les passans ne peuvent porter leur vue sur l'abîme qui est sous leurs pas, sans éprouver d'horribles vertiges; mais autant la vue du haut en bas est pénible , autant eelledu bas en haut est imposante. Le spectateur est en extase devant cette arche, qui semble s'élancer vers les cieux. EUROPÉENNES. 6j Ce pont se trouve en Virginie, dans le comté de Rockbridge, auquel il a donné son nom; il offre un passage facile pour traversser une val- lée , qui ne peut l'être ailleurs qu'avec beaucoup de fatigue. Hué, capitale de la Cochinchine. M.White, capitaine américain , qui a fait le voyage de Cambodje et de Cochinchine, a reçu de M. Vannier, ingénieur français, devenu amiral au service du roi de ces pays, la descrip- tion de Hué, ville de résidence, où les étrangers ne sont pas admis, et que même lord Macarlney demanda en vain la permission de visiter. Cette ville est un ouvrage étonnant, et seroit jugé tel même en Europe; elle est située sur une rivière fermée par une barre , et accessible aux gros vaisseaux uniquement dans les hautes eaux ; elle est entourée par une digue de neuf milles en circonférence, et large d'environ cent pieds. Les remparts sont en briques unies par un cimentdontlesucrefaitpartieavecrasphalte; ils ont soixante pieds de haut. Les piliers des portes, 58 ANNALES qui sont en pierre , ont soixante - dix pieds de haut. Par-dessus les arches, qui sont de la même matière, s'élèvent des tours hautes de quatre-vingt-dix à cent pieds, et où l'on monte par deux beaux escaliers , l'un de chaque côté de la porte, en dedans du rempart. La forteresse est d'une forme carrée, et est bâtie sur le plan de Strasbourg, capitale de V Alsace (1). Elle a vingt-quatre bastions , chacun monté de trente- six canons , et la distance entre chaque bastion est de douze cents perches cochinchinoises , chacune de quinze pieds : les plus petites pièces sont de dix-huit livres de balJes , et les plus grandes sont de soixante-huit (2) ; elles sont coulées dans la fonderie royale. Le nombre total de canons à monter, quand les ouvrages seront achevés , est de douze cents. Les casemates qui sont dans les forts sont à l'épreuve de la bombe. (1) Ni la citadelle de Strasbourg ni le corps de la place ne présentent une l'orme carrée. (a) On sait que les Turcs ont aux Dardanelles des pièces qui reçoivent des boulets de granit de quatre-vingt-dix livres déballes. EUROPÉENNES. 5g Sur l'état actuel des Lesguis , peuple caucasien . Lorsqu'on sort de la Cakétie pour gagner le pays des Lesguis , on a d'abord à traverser l'Alazane ( en tartare Canichu) : c'est le Lebas des anciens. On trouve sur ses Lords Gavaze , dernier village géorgien , situé au nord de Téflis. Le pays occupé à présent par les Lesguis, Didaizf et Cenzoukoozj , peut avoir soixante werstes d'étendue depuis Belakany jusqu'à la Capitschoj. Cette rivière sépare leur territoire des Etats du sultan d'Elisouy. Les montagnes du Caucase leur servent de frontière au nord. , Dans l'été, les Lesguis quittent les plaines pour mener paître leurs bestiaux dans les mon- tagnes. Dans cette saison , ils en descendent souvent pour aller ravager la Cakétie et Kinsk. L'hiver, au contraire, on n'a pas à redouter leurs irruptions ; ils vivent tranquilles dans leurs, villages, presque tous situés dans les déniés des montagnes : ce sont Belakany , Sablouaky , Ka- 60 ANNALES teehy, Kapizdora, Coradjilli, Mczcchki, Go- gami , Tscbory, Zaeatoly, Tala , Monchkachki , Tsclierdacki , Sapinschki , Aliasouri , Mam- ritchki, Djenichki, etc. Ces villages composent la république fédéralive des Le s gui s. La nation des Lesguis s'est accrue , à diverses époques, de tous les déserteurs des empires turc, russe et persan; on peut même la regarder comme la réunion desLrigands des régions voi- sines : ils ont tous embrassé la religion mahomé- tane; des Géorgiens même ont suivi ce funeste exemple, par l'espoir d'obtenir un meilleur traitement des Lesguis, maîtres des pays qu'ils occnpoicnt jadis (i). On appelle ces Géorgiens ingalos , ou nou- veaux convertis : leur laclie condescendance ne leur a pas beaucoup servi ; ils sont traités par leurs nouveaux maîtres aussi durement que les tartares de Bortsclialy , de Kazacbk et de Schamschadil , qui, de leur plein gré, sont venus demander des fers aux Lesguis. Les Lesguis se contentent de payer à la Russie une redevance modique en soie ou en argent (i) On voit sur la route de Belakany les ruines de plu- sieurs villages géorgiens saccagés par les Lesguis , Cavlon- bany , Lagadechky , etc. EUROPÉENNES. 6l (8,^00 puds d'argent ) , pour jouir impunément d'une indépendance Lien funeste à leurs voisins. Rien ne gène leur liberté : ils n'ont ni beghs ni princes; leur administration est toute muni- cipale : chaque village est gouverné par un kemchki , magistrat chargé de régler les affaires de la commune. Ses fonctions ne durent qu'un an; mais lorsqu'il sait plaire au peuple, ou par une conduite irréprochable , ou souvent par l'intrigue, il conserve sa place, non-seule- ment pendant sa vie, mais elle devient comme héréditaire dans sa famille. Les richesses , les alliances, la bravoure, une famille nom- breuse donnent beaucoup de droits à l'élection de cette magistrature. Le conseil communal est convoqué tous les ans pour nommer le kemchki, pour discuter les intérêts du village, et régler la répartition de l'impôt. C'est le djamate , ou assemblée géné- rale, qui reçoit et discute les communications de la Russie : cette puissance a ordinairement assez d'influence pour en modifier à son gré les décisions. Lorsque l'affaire est de haute importance , et qu'elle intéresse toute l'union, elle est soumise au jugement de l'assemblée d'un village re- nommé par les richesses ou les lumières de ses 62 ANNALES habitans, comme Tschary, par exemple, quoique assez souvent on préfère convoquer toute la na- tion dans un lieu qu'on appelle Achkdouc , entre Mouchkachky et Tschebancol. On ne manque pas, à cette occasion, d'y agiter les grandes questions de la guerre , de la paix et des finances, et de travailler à calmer les haines qui s'élèvent souvent entre les villages de l'Union. On pourroit s'imaginer d'abord qu'il ne règne aucune espèce de justice chez un peuple per- suadé qu'un meurtre ne peut être expié que par un nouveau meurtre , et que c'est un devoir de venger les injures de ses proches et de ses amis : au contraire, cette coutume barbare est un frein pour arrêter des crimes qui seroient punis de représailles. Il faut croire cependant que les Lesguis sont susceptibles d'être amenés au bien et à la civilisation par d'autres moyens : leur gouvernement fédéral prouve une intelligence peu commune; leur soumission à des tribunaux indique une sagesse naturelle, capable de réfor- mer plus tard leur législation encore barbare. En effet, le kemchki , assisté d'un conseil formé des vieillards les plus sages, se réunit tous les jours à la porte de la mosquée pour juger les différends des particuliers, et pour régler les EUROPÉENNES. 63 affaires contentieuses de la commune. Un debiria ou greffier prend note des délibérations , et en transcrit le résumé sur un registre : c'est le mullah ou prêtre de l'endroit qui remplit ordi- nairement ces fonctions. N'a-t-on pas lieu d'être surpris d'en trouver de semblables établies chez les peuples du Caucase ? Les délibérations ont lieu en langue tartare (turki) ; on se sert de l'arabe pour la correspondance. Le code d'un peuple à demi-sauvage doit être simple ; celui des Lesguis est fort court , parce que peu d'hommes sont criminels à leurs yeux. Le vol, l'assassinat, l'adultère, sont les seuls crimes qu'on punit de mort. Ordinairement la partie plaignante préfère recevoir une amende plutôt que de laisser conduire le coupable au supplice ; mais pour l'adultère, la justice est inexorable : si l'époux insulté n'a pas usé du droit dont l'arme la coutume de tuer les cou- pables , le djamate condamne la femme à être lapidée, et l'homme à être fusillé. Il arrive fré- quemment que les condamnations restent sans effet , par la fuite des accusés ; dans ce cas , on confisque leurs biens, on rase leurs maisons. Les djamates ressemblent beaucoup à ces assembléesoù lesGermains discutoientles affaires de leurs tribus : les vieillards , assis par terre , 64 ANNALES les jambes croisées, environnent le président; les jeunes gens, placés derrière eux, se tiennent debout, appuyés sur leurs fusils ou sur de gros bâtons. Lorsqu'on est parvenu à apaiser les cris de cette assemblée tumultueuse , un vieillard se lève, parle du motif de la réunion. Si l'on a à répondre à une dépècbe du gouvernement russe , l'orateur se contente d'élever la lettre que le djamate a reçue. A cette vue, le plus pro- fond silence s'établit; chacun écoute attentive- ment la lecture de la lettre : le contenu ne manque pas de causer une grande rumeur, sur- tout si on y demande l'extradition de quelque coupable. Les jeunes gens, toujours portés poul- ie parti de la violence, poussent des vociféra- tions, et cherchent à étouffer les représentations des vieillards; souvent l'assemblée se sépare sans avoir pris aucune résolution. Le pays des Lesguisest très-fertile; il produit des fruits de toute espèce : les habitans en con- servent pendant tout l'hiver. Il y a beaucoup de raisins. Fidèles à la loi de Mahomet , les Lesguis ne fabriquent pas du vin, ils se bornent à faire du vinaigre et du buza. On récolte en abondance du froment, du riz et du coton : les Lesguis en négligent pourtant un peu la culture , pour s'occuper de celle des EUROPÉENNES. 65 mûriers; ils obtiennent ainsi une quantité con- sidérable de soie qu'ils vendent aux Arméniens. L'excédant de leurs récoltes passe chez les mon- tagnards (gloucadotzj). La ville deTeflis achète les fruits qu'ils recueillent. Quelquefois la rigueur des saisons punit les Lesguis de leur coupable imprévoyance : leurs recolles sont consommées ou vendues, et une année de disette vient frapper leurs campagnes : leurs serfs seuls ont alors à gémir, car ils ont recours à leurs provisions , et s'en emparent, au risque de les laisser périr de faim. Les Lesguis élèvent de nombreux troupeaux de bœufs, de buffles et de moutons ; ils ont peu de chevaux. Les Arméniens leur apportent les étoffes né- cessaires pour se vêtir : cependant leurs femmes, dans les longues soirées d'hiver, tissent un drap grossier dont ils se servent pour leur habille- ment : les tapis qu'elles fabriquent sont remar- quables par l'éclat et la solidité des couleurs. Les Lesguis proprement dits forment une population de vingt-huit à trente mille âmes; en cas de guerre , ils peuvent mettre sur pied six mille hommes : on comprend dans ce nombre lesTartares qui leur obéissent ; pour les ingolos , ou les Géorgiens convertis, il ne faut 3. 5 66 AffNALES pas les compter, car ils scroient disposés plutôt à trahir qu'à servir leurs tyrans. Les Lesguis sont bien armés; et, ce qui vaut mieux, ils sont remplis de courage et d'audace. Les Lesjmis sont sunnites; leurs mullahs savent tous l'arabe. Plusieurs d'enlr'eux font Je voyage de la Mecque; à leur retour, ils jouissent delà plus haute considération. On les appelle gadjy (hadjis). Un bandeau blanc, dont ils enveloppent leur leie . sert à les distinguer, et à leur attirer les hommages de ceux qu'ils rencontrent. La ferveur que les Lesguis montrent pour la loi de Mahomet leur inspire naturellement un mépris profond pour la religion des chrétiens; et , quoique les ingalos l'aient abjurée depuis un siècle, ils n'en sont pas moins exposés à toutes h\s vexations imaginables, parce qu'on suppose qu'ils y sont secrètement attachés : en effet, on soupçonne que quelques-uns d'entre eux con- duisent leurs enfans dans la Gaketie pour les y faire baptiser. Aussi toutes leurs démarches sont-elles sévèrement, observées : le moindre usage qui rappelle ceux des chrétiens est consi- déré comme une apostasie, et puni avec la der- nière rigueur. Les ingalos ne sont , à proprement parler. EUROPÉENNES. 67 que les serfs des Lesguis : ils ne peuvent être vendus qu'avec la terre sur laquelle ils habitent. Ils sèment et ils récoltent pour leur propre compte, avec l'obligation pourtant de payer au propriétaire une redevance qui s'élève parfois à plus de cinquante ducats. Cette servitude , qui, au reste, est la même qui pèse sur les Géorgiens chrétiens, ne seroit rien , si elle ne lenoit les ingalos dans la dépendance d'un peuple impi- toyable. Les isaouls , ou percepteurs, exigent le tribut avec une cruauté inouïe; leurs visites sont encore moins à craindre pour les malheu- reux ingalos que celles des propriétaires : ceux- ci n'épargnent aucun genre de tyrannie ; ils prennent tout ce qu'il leur convient, et, s'ils ne trouvent rien de mieux , ils enlèvent les enfans , qu'ils vont vendre dans des contrées éloignées. Fatigués d'un joug aussi affreux, les ingalos abandonnent leurs propriétés, se sauvent chez le suhan d'Elizouy; ils fuient des maux pour en trouver de pis encore. Les maisons des Lesguis sont en pierres; elles sont couvertes d'un toit en chaume très-haut, pour y élever des vers à soie. D'autres habitans vivent dans des tours très-élevées , où ils se dé- fendent souvent avec succès contre leurs enne- 5. 6^ ANNALES mis. 11 y a des cheminées dans toutes ces mai- sons. On e'tend des tapis sur le plancher pour en cacher les inégalités. Des enfoncemens pra- tiqués dans les murs servent tantôt de canapés, tantôt d'armoires où l'on place la vaisselle. On ne trouve nulle part de chaise ni de lahle ; on s'asseoit et l'on mangfe par terre. Les Lesguis ne connoissent pas l'usage des vitres ; ils ferment leurs fenêtres avec des volets; ce qui oblige, lorsqu'il pleut, d'avoir du feu , même en plein jour, pour voir clair. Leurs mets sont simples, mais abondans; on ne se sert ni de fourchettes ni de cuillères pour les porter à la bouche ; on mange avec les doiiits. Le dîner se compose ordinairement d'un pilau , d'un rôti de mouton fumé, d'une soupe, d'une omelette, enfin de légumes assaisonnés de vi- naigre. On commence parles fruits. La femme seule s'occupe du ménage. Ainsi que tous les voyageurs l'ont remarqué chez les peuples barbares, l'épouse n'est que la première servante du maître de la maison. Chez les Les- guis, c'est elle qui prépare les repas; elle veille aussi à l'écurie, nettoie les armes, apporte de l'eau aux voyageurs, et leur lave les pieds. Heureux les étrangers qvii ont reçu cette mar- que d'hospitalité ! dès ce moment . ils sont sous EUROPÉENNES. 69 la protection de la famille du mari ; ils n'ont plus à craindre d'insultes ; les chemins sont sans danger pour eux; leur vie est à l'abri des poignards des assassins. Extrait d'une Lettre sur la Sardaigne. Un tiers de l'île est couvert d'épaisses forets. Un cinquième de ce tiers est glandifère. La figure du chêne est généralement courbe, et, sous ce rapport, fort précieuse pour la mem- brure des bâiimens. M. Rachia, capitaine-in- génieur, qui , en 1820, a été chargé de recon- noître les forets de l'île, a démontré l'utilité qu'on en pourroit retirer, tant pour la marine mi- litaire que pour la marine marchande. D'après les calculs du même ingénieur, l'exploitation des forets les plus rapprochées du littoral pour- roit aller au-delà de 80,000 plants, c'est-à-dire à 1,600,000 pieds cubes, dont la valeur sur le continent seroit au moins de 5, 600, 000 fr. Les coupes qu'on a commencées dans les trois der- nières années , et les expériences qui ont eu lieu en France et en Angleterre ont prouvé , de la -\ 70 . AH N AL ES manière la moins équivoque, la précieuse qualité de ces bois pour les constructions maritimes. Dans l'espace d'un siècle , l'ile a doublé sa po- pulation : de vastes déserts ont été défrichés et rendus à l'agriculture ; des bosquets d'oliviers ont succédé aux forêts qui couronnoient les col- lines des environs de Sassari. Celte ile, une des plus grandes et des plusfer- tilesdc la Méditerranée , est peut-être celle où les trésors de la nature se sont le mieux conservés; ces beaux bois qui abritent et ombragent encore le tiers de sa surface , sont la source de son abon- dance en poissons , de la richesse de ses pâturages et de ses précieuses productions. Elle produit des vins excellens , qui peuvent aller en comparaison avec les meilleurs vins d'Espagne et des Cana- ries; ils supportent la navigation, et acquièrent, en vieillissant, une telle qualité, qu'ils devien- nent de véritables vins de liqueur , comme les vins de Chypre, de IVIalaga, etc. (1). La qualité («es huiles de Sardaigne ne le cède pas aux meilleures de Gênes et de Provence. Le tabac qu'on cultive dans plusieurs endroits (i) Voir lome I er , page i54 , ce que nous avons dit de la Sardaigne , et surtout de ses riches pèches du thon , en- rr>ic attire par les grands bois qui couvrent cette île. EUROi'EEINJNES. 71 de l'île, acquiert une qualité supérieure, re- connue pour une des meilleures de l'Europe; et, lorsqu'il est réduit en poudre, sans aucun mélange de drogue, il devient égal au tabac d'Espagne ou de la Havane; et généralement toutes les productions ysont de première qualité. La France est loin d'avoir encore le tiers de sa surface en Lois; elle n'en possède plus que la seizième partie : aussi est-ce en détruisant l'harmonie qui esistoit entre les syphons et les abris de la terre avec les puissances de l'atmos- phère, que nous avons provoqué le désordre dans les élémens , dans le cours des saisons, etla diminution des productions naturelles , que tous les efforts de l'art ne sauroient jamais suppléer. Description statistique de V A s promonte ( Apremont ) et de ses environs. L'Aspromointe (Apremont) est l'extrémité méridionale de la chaîne des Apennins , dans la Calabre ultérieure, aux confins du royaume de Naples. Celte extrémité , voisine de^Rcggio et du fameux écueil de Scylla , court le long du dé- y 2 ANNALES troit de Messine. On remarque dans cette partie extrême de la chaîne le Nardello , Y Onzurto , et le Montalto qui en forme la som- mité. L'élévation de l'Aspromonte, au-dessus du niveau delà mer, est au total de 5, 080 palmes. Cette montagne est couverte de bois de pins , de sapins, de hêtres, de chênes , d'yeuses ou chênes verts , et de châtaigniers , entretenus avec beaucoup de soin. Les eaux abondantes qui en découlent entretiennent aussi dans les vallées de beaux pâturages, mais dont on n'obtient pas les avantages que l'on devroit en retirer. L'insouciance des propriétaires, l'ignorance de leurs agens, le défaut d'une population inté- ressée, par la propriété, au bon emploi de ces pâturages, abandonnés à l'état presque sauvage de parages communs, ne laissent croître qu'un bétail si peu nombreux, que l'usage de la viande de boucherie est extrêmement rare dans cette contrée. Toutes ces causes, réunies à l'op- pression des paysans par les agens des grands propriétaires, réduisent cette partie de la popu- lation à l'étal le plus misérable. L'agriculture est en assez bon étal dans les plaines aux environs de cetie ville. Les princi- paux produits consistent en oranges , en limons, en miVriers et en chanvre', qui abondent surtout EUROPÉENNES. jZ dans les campagnes voisines de la mer. Ces pro- duits et ces essences, surtout l'essence d'écorce de citron, iont l'objet d'un assez grand com- nierce pour Reggio : celui de la soie y étoit autrefois plus considérable. Le produit de cette industrie étoitévalué, année commune, àquatre- vingt-dix mille livres pesant; il n'excède guère maintenant cinquante mille livres. De V 'influence de la Religion chrétienne sur les institutions sociales ; par M. H. Audibert : discours qui a remporté le prix d'éloquence a la Société royale des Bonnes- Lettres , le 25 mai 1826 (1). La simplicité de douze pêcheurs , sans secours et sans art, a changé la face de l'univers. Bossuet. Couverts de leurs armes , mais toutes fra- cassées, et telles qu'on les rapporte du combat, (i) Ce sujet exerce une si grande influence sur le bonheur des peuples ; il a un rapport si direct avec la religieuse solennité qui vic«t de se passer dans l'antique basilique de 7^ ANNALES des guerriers se pressent autour d'un immense butin. Ces dépouilles viennent de s'amonceler dans une plaine aux portes de Soissons , sous les pas fugitifs de quelques tribus d'Alains accourus des bords du Liger, et rejeie's dans le fleuve. Les Francs vainqueurs, carc'étoient eux, balancent encore le javelot et la tramée qui ne les quitte jamais, près de ce butin dont le partage sert de récompense et de court intervalle à leurs vic- toires. Un guerrier domine cette fête des camps. A sa chlamyde parsemée d'abeilles , à ses cheveux tressés, et retenus sur le front par trois cercles d'or , à sa voix forte et nourrie dans l'habitude du commandement, la taille haute, une hache à la main, le regard fier, l'attitude imposante, si jeune, qu'il seroit à peine un homme s'il n'étoit un héros , ïee chef des Francs , lo succes- seur des Ricimer, des Marcomir et des Teu- dômc, Clovis enfin, le superbe Clovis laisse aisément deviner en lui la majesté du rang su- prême. Au milieu de ce butin, où l'or et le fer sont Keiins, au sacre de Charles X , et il est traité avec un mérite si particulier, que nous croyous faire plaisir à nos lecteurs en leur donnant cette suave composition de M. Audibért. EUROPÉENNES. 75 confondus , où des captifs, jetés sous le pied des chevaux, attendent un maître comme dernière espérance ; où , dans des chars traînés par des taureaux, on a entassé les ornemens du festin et les vêlemens tissus peut-être pour un triomphe ; là , parmi tant de richesses, le signe des chrétiens brille en pierres précieuses de l'éclat le plus vif. Les Alains le dérobèrent sans doute dans l'un des temples consacrés à celui qui , faisant de sa croix un autel, en fut tout à la fois la victime et le dieu. Devant ce signe , Clovis a vu plus d'une fois Clotilde, sa royale compagne , baisser un front sur lequel ont coulé les eaux saintes du baptême. « Je réclame cette croix; qu'elle soit ma part, dit-il, en agitant sa hache menaçante. » Il la prend, et la remet à l'un de ses gardes, qui se dirige aussitôt vers les murs de la ville. Du haut de ces murs, Clotilde, entourée d'une cour brillante et nombreuse, assistoit à cette pompe guerrière. Elle étoit modeste sous la pourpre des rois, comme on l'est sous la bure de l'artisan ; elle étoit simple avec le sceptre , comme le sont les bergères avec leur houlette : mais sa simplicité avoit quelque chose de ces bergères qui , à la voix du Très-Haut , chassent devant elles les conquérans; mais sa modestie 76 ANNALES rappeloit cette vierge visite'e par un ange, et recevant de lui la promesse qu'elle enfanteroit un fils qui seroit tout ensemble prophète et roi , pontife et Dieu. C'est dans les mains de Clotilde que cette croix précieuse est déposée. Clotilde la recon- noît avec une pieuse joie pour celle dont sa fer- veur avoit paré un cloître voisin , où, plus chré- tienne que reine, elle va prier pour un époux qu'il lui tarde de voir prier lui-même. La nuit cependant est venue. Les Francs se sont dispersés. Clotilde attend son époux : il paroît; il est encore tout en armes. « Je vais m'éloiguer de toi, Clovis. dit-elle, mais pour un seul moment. Cette croix , que tu n'as pas laissé profaner par la main du soldat , est trop long-temps absente de l'autel où chaque jour je porte ma prière. Jamais je n'eus tant besoin d'implorer mon Dieu. Des peuples guerriers ont franchi nos frontières et nos fleuves ; pour me rassurer, il ne faut rien moins, Clovis, que ton courage et le Ciel. >• Puis, comme par une illu- mination soudaine, Clotilde presse son époux de la suivre. «Viens, ajoulc-t-ellc, viens de tes vaillantes mains protéger cette croix qui protège le monde; tu veilleras sur ma prière; Clovis, le EUROPÉENNES. JJ vrai Dieu , le Dieu bon , accueille tous ceux que lui amènent les dangers ou le malheur. » Elle achève à peine, et déjà tous deux sont sortis du palais. Tout est simple, tout est facile quand on marche dans les de'crets du Très-Haut: les remparts tombent , le jour s'arrête , la bouche des foibles devient éloquente , la main du berger atteint le front des géans ; et voilà tout à l'heure qu'un farouche Sicambre est conduit aux pieds du Christ par un être timide et tremblant. Arrivés au cloître, les époux sont reçus par un religieux qu'on eût dit placé là pour les at- tendre. La vue de ce religieux porte dans l'âme du monarque un sentiment qui lui étoit encore inconnu : le respect. Cette pâleur, celte séche- resse de visage , l'horreur de ce cilice qui couvre le corps, de cette ceinture de fer qui serre les reins, la retraite, la solitude, tout parle, tout crie , tout est animé dans cet homme. Chez lui , les passions ont été si bien vaincues, que, même avant de la quitter, il n'a déjà plus rien de la terre. « Depuis long-temps , Clovis, dit le vieillard, j'espérois ta présence. Le christianisme autour de toi s'étend chaque jour davantage. Du peuple il a passé dans l'armée ; il est monté dans tes conseils; enfin, s'élevant toujours , et prenant 78 ANNALES place à tes cotes, il se trouve jusque sur ton trône. Refuseras-tu d'être sa dernière conquête? L'Occident te demande un Constantin. Le lieu saint qui le reçoit ne diroil-il rien à ta pensée ? Ce n'est point le hasard qui t'a pris par la main , car les actions de ceux qui régnent ne sont pas ainsi abandonnées. Pasteurs des peuples, les rois s'en font suivre ; et Dieu , pasteur des rois , les guide à son tour, pour que peuples et rois marchent d'un pas et plus ferme et plus sur. » — « Sans donner à ma présence en ce lieu une cause divine, vieillard, si, par ta bouche, je puis connoître les changemens heureux que ta religion apporte dans les Etats, comme roi, je ferai tourner au profit de ma politique cet entretien par lequel le hasard semble vouloir m'inslruire. Mes yeux même ne se refuseront pas aux clartés de ton culte, si ce culte, en effet, porte avec lui la lumière. Je ne le cacherai point» je suis las de baisser le front et d'avilir mon intelligence devant un javelot que nos prêtres plantent dans la terre au fond des forêts. Ma raison cherche ailleurs la Divinité ; mon à me la demande plus haut. Cependant , dépositaire du destin de mes peuples , c'est par leur intérêt surtout qu'il faut me convaincre. Dis-moi : quel est le christianisme? quelle est son influence sur EUROPÉENNES. 79 les institutions, sur les lois, sur les socie'te's elles-mêmes? Ton culte est une révolution ; il ne s'agit de rien moins que de changer le monde. Voyons : en nous promenant sous les portiques du cloître, nous respecterons la prière de Clo- tilde. » — « Ce culte , Glovis, devant être universel > t a pour chaque homme un langage particulier. Terrible ou consolant, simple ou sublime, le christianisme arrive par mille chemins divers aux esprits incultes comme aux intelligences éclairées, à la raison des rois comme au bon sens du peuple. Ma parole sera donc, sans effort, à la hauteur de ton diadème. Au nom des lois et des institutions , j'invoquerai dans Glovis leur protecteur suprême. Je parle au roi ; l'homme en lui m'écoutera plus tard. Je l'éclairerai pour le rendre digne du Ciel , comme j'espère rendre le monarque digne de la terre. » Connois donc le christianisme : il convertit en se révélant; l'obscurité des oracles est la langue des dieux imposteurs. La bouche de mon Dieu est , au contraire , pleine de vérité ; et , de même que sa main , en passant sur la terre , a déchiré le bandeau des aveugles, de même la religion qu'il nous a laissée donne aux intelli- gences la lumière. 80 ANNALES » Le christianisme est empreint des deux ca- ractères qui se manifestoient dans Jésus-Christ. Ouvrage d'un Dieu législateur, il est tout à la fois un culte et une législation. Par l'un, il rapproche l'homme de la Divinité; par l'autre, il unit l'homme à ses semblables. Le chrétien est formé, en naissant, pour être citoyen de cette vie et citoyen de l'éternité. » Quelle société avoit vu son harmonie réglée par la présence même de celui qui règle les grandes harmonies du Ciel ? Tout sage qui jusqu'alors avoit réparé l'ordre des Etats, con- damnoit lui-même son ouvrage, en doutant de sa durée. IN 'est-ce pas Lycurgue qui fait jurer qu'on ne touchera pas à ses lois avant son retour, et qui, maître de ce serment, fuit et ne repa- roît plus? foiblesse! le législateur est obligé de cacher sa mort , pour que sa législation puisse vivre. » Dans Rome, le règne de son Romulus est à peine fini , que déjà il faut retremper ce peuple, à qui ses dieux ont promis une immortalité qu'ils n'auront pas eux-mêmes. Numa lui donne des lois, et Numa se cache dans une pieuse impos- ture : c'est une nymphe qui l'inspire. Il avoit deviné que la loi, pour être quelque chose, a besoin de se couvrir des respects dus à la Divi- EUROPÉENNES. 8l I nité. Aussi Rome Laissa la tête en voyant sortit' d'un bocage ce Moïse païen. « Pour la terre arrachée au mensonge , les temps sont accomplis où le vrai Dieu est venu faire des lois, et les proclamer lui-même. Ce Dieu, homme, roi, législateur et victime, est arrive' sans royaume, sans armée , sans sceptre, sans tonnerre ; toute sa puissance est dans sa parole. — « Voilà la vérité , a-t-il dit , celle qui renferme tous les biens nécessaires à la grande société du genre humain. » Aussi rien de plus simple que les discours de Jésus : les enfans le comprennent, et viennent à lui. Les autres législateurs parlent avec autorité, il parle avec, douceur. Ni le marbre, ni le bronze ne recueillent ses paroles ; il lui suffit de graver sa morale et ses préceptes dans le cœur de quelques disciples) pauvres comme le maître. Il en a choisi douze; c'est tout ce qu'il en faut pour instruire et changer le monde. Ils se mettent en roule après le grand sacrifice. Le grand sa- crifice arrive. « Tu n'es qu'un homme », dit-on à Jésus; et cet homme monte sur le rocher qui couronne la vallée de Tophcth , tombe de la Cioix dans le sépulcre, et se relève Dieu. »Dcs ce moment , la société chrétienne existe. Les droits du fondateur de celte législation nou- 3. 6 #2 ANNALES vellc ne pouvant plus être pesés, comme s'il s'agissait d'un de nos semblables venant nous dicter des lois, voilà l'autorité. » Nul ne se crovant plus sage que la sagesse suprême, ne tentera de renverser l'ouvrage éta-' bli : voilà la durée. » Se soumettre à un autre, c'est s'abaisser; en cédant à Dieu , on s'élève : voilà l'obéissance , mais grande et noble. » Ce qui étoit vrai pour les uns , ne l'étoit pas pour les autres; désormais, la vérité étant la même pour tous, puisque tous reconnoissent celui qui l'a révélée, voilà l'universalité. » Four faire accepter des lois, il faut une force quelconque; et qui la possède, peut en abuser pour lui ou pour ceux qui l'aident. Mais Dieu, en qui toute force réside, ne tenant rien des autres, peut à ebacun faire sa part: voilà la justice. » Les codes bumains, où sont enregistrés les cbàtimrns . sont laits pour réprimer le crime : le code divin est fait pour inspirer la verlu ; ceux-là vengent la société ; celui-ci lui conserve son innocence : voilà les mœurs. » Eniin . ce farouche patriotisme) nourri de la haine contre l'étranger, cède à cet amour commun et fraternel , dans lequel sont embrasses EUROPÉENNES. 83 tous les chrétiens de toutes les patries : voilà la guérie plus dilïicile ; la voilà surtout plus humaine. Oh ! qu'elle est tout à la fois simple et suhlime, l'organisation de celte société des- tinée à former un jour un royaume, dont les limites iront toucher toutes les extrémités de la terre ! Qu'il est aisé d'y reeonnoiirc ia puissance du grand Architecte, qui, du doigt , traçant au soleil sa route dans l'espace, lui a dit : « Tu ne t'égareras jamais ! » » Ils sont partis les douze disciples , porteurs du nouveau code des nations. Forts de leur foi- blesse, les voilà s'acheminant, sans se douter que le but de leur voyage est d'aller placer la croix sur la couronne des Césars; les maîtres du monde seront soumis aussi bien que le monde. Chose admirable ! Rome , par !a victoire , s'étoit approprié , non-seulement les trésors, les terres, les cités des vaincus , mais encore leurs arts , leurs lumières et jusqu'à leurs religions. Elle concentroil ainsi dans ses murs la civilisation de l'univers, pour la pousser en avant avec bien plus de force. Le génie de la Grèce respiroil dans ses marbres et dans son éloquence; à coté de l'égyptien Séiapis, Bacchus l'indien avoit pris place au Panthéon. Les vaisseaux enlevés à Cartilage poitoient pour enseigne la louve de 6. 84 ANNALES Rotuulus ; le bronze , mêle d'or, venoit de Co- rinlhe , pour se façonner en lauriers sur le front des empereurs ; la pourpre de Tyr, parure des rois, ornoit la toge des patriciens; tout à la fois vaste citadelle dressée au milieu des nations pour les contenir, vaste musée enrichi de tous les monumens de l'intelligence humaine , vaste olympe , où tous les cultes de la terre scmbloient avoir envoyé une députalion de leurs dieux , Rome la superbe, Rome avoil tout ramassé sur un point, pour que le christianisme, comme d'un seul coup, pût conquérir tant de conquêtes. C'est là qu'il marche en foulant la poussière des idoles brisées ; c'est là que , placé au plus haut sommet de l'esprit humain, il jette de toutes parts les flots de sa lumière inattendue, et vient avec sa miraculeuse civilisation remplacer la civilisation des hommes, qui s'etface et qui s'éteint, emportant avec elle sa législation op- pressive et ses dieux corrupteurs. » A-t-il eu besoin du fer ou de la révolte? Au contraire, on a prêché la paix et l'obéissance. Comment donc se fait-il des sujets? En allant à tout eue qui souffre. Il n'avoit pas de légions; mais le cœur des soldats se donnoit à lui. Les forces matérielles de la société le suivent bientôt, car il parle à l'intelligence. 11 passe de l'esprit EUROPÉENNES. 85 de l'homme qu'il change , aux institutions dont il change l'esprit. Cela est si vrai, qu'on essaya iàe proscrire les chrétiens , sans qu'on pût pros- crire le christianisme. On les frappoilen masse, et toujours quelqu'un se présentoit , qui , faisant une croix de deux morceaux de bois grossier, conservoit le saint étendard. Eût-il été le der- nier chrétien , l'eût-on également mis sous la hache , il auroit encore laissé un néophyte dans le licteur même qui , soudainement illuminé par la grandeur du trépas de sa victime, auroit pris la croix, et seroit venu demander à mourir à son tour au nom d'une religion pour laquelle il faisoit métier de donner la mort. Ja Telle est la marche du christianisme : vic- torieux , parce qu'il pose partout où il arrive les hases d'une société complète ; éternel , parce qu'il sera impossible de lui substituer quelque chose de meilleur. Nous l'avons vu en Italie; nous le retrouvons, tant il est rapide, en Grèce, où Paul convertit Corinthe ; en Afrique , où Tertullien se mesure avec les faux dieux , et les écrase; aux murs de Bysance, où il est allé chercher l'Empire romain qui s'y étoit réfugié, croyant rajeunir en se donnant une ville nou- velle; en Judée, où le Calvaire est devenu le Gapitole du monde régénéré. Il vient de naître,. 86 ATÎNALES il est partout : en Palestine, en Syrie, en Egypte, L'Arménie a son tour ; l'Inde , la Perse , les Sarmates , les Daces, les Maures, lesGétuliens l'ont aussi embrassé. Le voilà maintenant dans les Gaules ; des voix inspirées attendrissent , a l'ombre des forets, les mêmes bommes que le Druide efTrayoit de ses sanglans mystères. Toi- même et tes Francs , Clovis , semblez être venus des bords encore sauvages du Danube, pour les écouter, les croire et vous incliner. » — « Ta confiance appelle la mienne , inter- rompit vivement Clovis ; ces prêires dont tu me parles avoieutété dénoncés à ma vengance : on vint me dire qu'ils éteignoient l'ardeur guer- rière de mes peuples. Le chrétien , m'assuroit- on , n'a plus ni patrie ni courage. Privé du combat, au lieu de lauriers, on le couvre de cendres. Ma colère alloit réveiller les supplices ; mais un jour , dans la chaleur d'une bataille indécise, il falloit lin dernier etTorl. Quelques- unes de mes légions en abusèrent. Pour marcher, elles m'imposèrent des conditions : d'avance, elles me firent payer la victoire. Je triomphai. En revenant du carnage , j 'aperçus une cohorte presque toute mutilée : « Soldats ! m'écriai-ie , que voulez- vous pour tantd'exj:e.>ils? » — « Rien, me répondirent-ils : notre récompense nfest pas EUROPÉENNES. 87 de ce monde. Dieu nous a dit de te défendre, toi , le roi. Notre sang t'appartient : Dieu nous en tiendra compte.... » C'éloient des chrétiens. Maintenant, continue; un tel exemple m'avoit disposé à t'entendre. » — « Tu as donc vu, reprit le vieillard ; l'un des effets du christianisme sur les hommes. Il en est d'autres. Je ne t'ai encore parlé que de son esprit général; maintenant, descendons à son action salutaire sur les institutions humaines. Voyons d'abord comment il fait la royauté : tu la connois telle qu'on la reçoit sur un bouclier, apprends ce qu'elle est par l'Evangile. » Puisque la justice vient de Dieu , la royauté doit avoir la même origine. Les rois tiennent donc leur puissance de Dieu. Quand elle vient du peuple , un caprice peut la donner, un crime la reprendre ; quand elle descend du Ciel , si nos passions murmurent, c'est d'en-bas. L'homme même sous la couronne est sauvé de notre co- lère. Qu'une main hardie écarte la pourpre et l'or, c'est un chrétien qu'elle trouve , c'est un frère. A ce nom, l'audace comme la haine . tout expire. » Mais Dieu seul est éternel. Comment re- trouver quelque peu de cette éternité dans un trône voisin d'un tombeau? Le christianisme v 88 ANNALES a pourvu : la tombe se remplit, sans que le trône reste vide. Jusqu'alors , l'adoption et l'hé- rédité n'avoient été que d'orageux essais; les monarchies chrétiennes seules ont fait de la lé- gitimité un dogme , qui , remis à certaines familles , ne laissent jamais s'anéantir ni se dis- siper la splendeur souveraine. Loin de détruire ou d'interrompre la royauté, c'est, en quelque sorte, la mort qui la perpétue. En frappant le roi, elle fait un roi nouveau. La royauté ainsi combinée n'est pas sans quelque ressemblance avec le genre humain lui même. Les générations passent et s'écoulent avec unedévorante rapidité; mais en passant, elles le renouvellent, et c'est ainsi que^ toujours le même, il est toujours vivant sous les yeux du Créateur. » Tout est-il fait pour la royauté , et rien pour le peuple? Eli quoi! ce qu'elle gagne n'est-il pas déjà pour eux un bienfait? Il en est d'autres encore. Sous l'influence de l'esprit chrétien , le roi sera aimant, parce que l'amour est le fond de la morale de Jésus-Christ ; débonnaire, parce que le despotisme n'est pas même une triste nécessité; clément, parce que sa religion or- donne jusqu'au pardon des offenses; noble, gé_ néreux , Io\;il , parce qu'il gouverne des hommes affranchis par cet évangile, qu'un apôtre appeloit EUROPEENNES. 89 loi parfaite de liberté' (1) ; laborieux et vigilant, parce qu'il répond à Dieu de l'ordre établi par I ieu même; paternel , parce que la société est constituée comme une famille; et, pour tout exprimer en un mot , la royauté n'est qu'une puissance universelle de faire le bien. Chose plus remarquable, au milieu d'une telle puis- sance, si quelqu'un est oublié, c'est le roi, seul homme dont l'existence appartienne au bonheur de tous les autres. Pour le bien public, il con- serve une volonté si grande , qu'il arrête la mort , lui qui ne peut arbitrairement disposer de la vie. Un mot de sa bouche, et l'échafaud a perdu sa proie : c'est seulement lorsque, trop sévère, la loi punit en gémissant, et remonte vers sa source pour être adoucie ; c'est seule- ment alors que le monarque est au-dessus d'elle. II y a quelque chose de Jésus dans une sem- blable royauté. Jésus n'a frappé personne, même parmi ceux qui le frappoient; il a touché, au contraire , le fils mort de la veuve pour le ressus- citer. Le roi qui fait grâce rend aussi un fils à sa mère, puisqu'il rend un enfant à la patrie. » Jusque dans la cérémonie religieuse qui (1) Ep. Jacob. QO ANNALE3 consacre la majesté souveraine , c'est le bonheur du peuple qui en est le véritable objet. Il rem- plit tout entier le serment royal. L'huile sacrée impose des devoirs aux rois, comme l'eau salu- taire en impose aux chrétiens. Tu le vois, Clovis, la royauté a aussi son baptême. » Qu'elle embrasse de choses celte religion toute sociale ! La royauté d'abord , puis l'Etat tout entier qu'elle fait entrer, en s'associant à lui , dans le respect des hommes. Pour le sauver de la destruction, sa main chaste la nettoie de. l'injustice^ des violences, de la fraude et de la tyrannie. C'est une solennelle consécration qu'elle lui a donnée. De cette sorte , les initiés au gouvernement des hommes, dans lequel ils représente. il Dieu même, prennent de leur des- tination une grande et noble idée. » Des principes aussi sublimes ont particu- lièrement pour objet d'élever ceux qui sont grands déjà par la fortune, par la naissance. Toute institution civile ou politique doit vivre également de ces principes, et les répandre à son tour. Alors elles épurent l'homme puissant; elles le rendent digne d'occuper une place supé- rieure dans Tordre de la création ; elles le pé- nètrent de la certitude imposante qu'il n'agit que par un pouvoir délégué; et c'est lorsqu'il EUROPÉENNES. Ç)l 4 devra rendre compte de sa conduite au seul fondateur, au seul maître suprême fie la société'. » L'iniluencc de ces mêmes principes , sans confondre les rangs , produit une noble égalité, et parcourt les divers degrés de la vie sociale pour les ennoblir tous. Sans force , sans résis- tance, elie subjugue l'orgueil; elle enlève au pouvoir sa rudesse , et conduit naturellement le souverain lui-même à fléchir sous le joug de l'estime publique. » La religion, après l'avoir envisagée ainsi dans son effet moral, ne nous paroilra pas moins bienfaisante, lorsque nous la verrons agir avec tous les caractères de l'autorité. Deux nations prennent les armes; sont-elles idolâtres _, il fon- dra qu'elles défendent leurs dieux , la patrie et la liberté. Point de pitié : on égorge les enfans, on traîne les femmes dans les bras du vainqueur, on promène la charrue sur la cendre de la ville conquise. Sont-ce, nu contraire, deux peuples chrétiens? Tout change : la religion divine mé- diatrice intervient pour apprivoiser la guerre elle-même. Le Christ a donné des entrailles à la victoire. Celui des deux peuples qui succombe conserve la vie, la liberté, ses lois, et toujours les autels , où vaincus et vainqueurs viennent se réunir pour prier. La guerre, chez lescbré- 92 ANNALES tiens, n'est qu'un différend, un simple duel entre deux armées. Le fond de la société n'est ni ébranlé, ni même atteint. Chez les nations idolâtres, la guerre est l'extermination même. Les Grecs, si policés, considéroient tous leurs ennemis comme des barbares ; ils les dégradoient par ce nom ; ils les jetoient hors du monde social, pour avoir le droit de les détruire. Parmi nous, le baptême est une sorte de civilisation universelle ; quiconque l'a reçu, est homme devant un homme. » Du champ de bataille , cette religion arrive sur le marché public auprès de l'esclave. « Tu m'appartiens, lui dit-elle; cet homme qui veut l'acheter m'appartient aussi ; vous êtes tous deux chrétiens. A quel litre l'un vient-il attentera la liberté de l'autre? A-t-on oublié que Dieu pour- suivit de sa colère les lils de Jacob , qui s'étoient faits les marchands de l'un d'enlr'eux? Point de servitude ! les eiifans de Dieu ne saur oient être les esclaves de l'homme. A la face du plus fort et du plus superbe, on est en droit de lui dire : «Tu es mon frère; si lu l'oublies, je suis au- dessus de loi : car je resle chrétien , et tu cesses de l'être. » » Active et vigilante , nous la voyons accourir au devant d'un père armé contre son lils. — One EUROPÉENNES. 90 fais-ln ? s'écrie-t-elle. — Sa vie est à moi. — Sa vie est à Dieu. — L'Etat me la donne. — Dieu la garde; j'abolis une loi de sang; je te fais, par mon autorité sacrée , protecteur et non bourreau des tiens. Tremble pour les jours de ton fils , au lieu de les lui ravir. Qu'il cesse de te regarder avec terreur, pour qu'il puisse le voir avec amour. — Qui es-tu, pour me parler ainsi? — La Religion chrétienne : tombe à mes pieds ; maintenant te voilà père. » Elle dit, et déjà nous la trouvons auprès d'une femme dégradée, au milieu de ses com- pagnes, nombreuses épouses d'un seul homme. Chassée, puis rappelée,, vendue ou prêtée, n'est- elle pas une créature sortie de la maison du Seigneur? Femme, dont la noble tête fut trop long-temps humiliée, une place plus relevée t'appartient dans la famille, où souvent la vie paie la vie des enfans qui l'augmentent. Le christianisme le veut ainsi : les lois obéiront. » Tu n'iras plus également, au jour du ma- riage, implorer Junon, compagne incestueuse d'un Dieu adultère. La vierge chrétienne, re- cevant un époux au pied de nos autels, trouve dans le Ciel une vierge à qui peuvent s'adresser leb soupirs et le trouble de sa pudeur. » Le mariage se ressent de cette pureté primi- 9^ ANNALES tivej il demeure chaste ei pieux. Combien csl admirable tout ce que fait la religion pour lui imprimer l'ordre, pour perpétuer sa durée! Chaque fois que le mariage crée une famille nouvelle , c'est presque un petit royaume qui se trouve fonde : il a ses lois, il a ses coutumes ; l'autorité s'vpartageenlie deux époux. L'amour, h qui il n'est plus permis de s'égarer, les nuit , et se plaît à descendre sur l^s enfans , jeune peuple d'où sortiront à leur tour les souverains d'une foule d'autres familles. Gloire et riehesses, chagrins et plaisirs, chacun jouit ou soutire pour soi et pour les autres. C'est l'asseml Jage de plu- sieurs vies qui vivent dans une seule ; et , pour n'en pas troubler le cours, l'Kglise, si bien pé- nétrée de l'esprit de Jésus-Christ, a 'interdit le divorce , monstre antisocial qui dissout la fa- mille. Il n'est pas jusqu'aux serviteurs auxquels on n'ait songé : nous avons des maximes par lesquelles et les maîtres sont justes, et les ser- viteurs affectionnés. Jésus-Christ lui-même s'est chargé' d'amortir la sévérité des uns, et de sou- tenir (a fidélitédes autres. «Maîtres, a-t-ildit, vous avez, un maître au Ciel ; serviteurs, servez connue si v.-us apparteniez à Dieu, ear votre récompense vous est kasuri <•. » » Ce n'est pas seulement dans les lois, daiis les EUROPÉENNES. 95 institutions, en un mot , dans le mécanisme général des Etais, qu'on sent l'action du chris- tianisme; mais, 'comme la vie, il circule dans toutes les veines du corps social : compagnon' de l'homme, il marche avec lui ; à la naissance, il nous reçoit ; à la mort , il nous assiste ; au comhat, il hénitnos drapeaux ; dans nos misères, il a des palais pour le pauvre et pour le malade. Il m'est facile de dire tout ce que fera le chris- tianisme, car je sais tout ce qu'il est. On le trouvera partout : on le verra au milieu des glaces voisines du ciel , portant l'hospitalité dans des lieux qui ne sont pas même habités par des hommes; on le verra au pied de l'échafaud, prenant dans ses bras le criminel que la malé- diction populaire pousse à la mort. C'est ainsi que, ne bornant pas sa sollicitude à veiller sur l'ensemble de la société, il va cheprlieretprendre chacun de ses membres pour l'envelopper. Par les vertus privées, il donne un gage des vertus publiques. Jl a un tel besoin de justice, il veut tellement fortifier les tribunaux humains aux- quels il l'a remise, que lui-même a son tribunal de tous les jours, où tous les individus sont appelés; où non-seulement le crime, mais la pensée du crime, doit comparoîlre ; où les finîtes qui n'ont pas de témoins viennent se dénoncer; ' 96 ANNALES enfin } tribunal de précaution, où l 'innocent n'est pas même dispensé de venir pour s'assurer de son innocence. m Toujours sous l'influence de cette religion, la propriété est devenue sacrée. Songe à Rome : un tribun , armé de la parole , demande au nom du peuple le partage des terres. Sorte de con- quérant dans la cité , il lui faut des dépouilles et le pillage. Il s'en va flattant la misère, caressant la bassesse, promettant à la faim , cherchant le succès de son éloquence dans le désespoir pu- blic; et son triomphe appelle l'un sur l'autre de nouveaux triomphes, c'est-à-dire de nouveaux pillages. Voilà donc la révolte qui remplace le travail, et l'anarchie qui remplace la société. Le sol tremble moins sous le pas des chrétiens : un seul mot le raffermit; mais ce mot est venu de la bouche de son législateur : « Tu ne convoi- teras jamais le bien d'autrui. » » Puisque nous sommes dans la ville païenne, continuons à la parcourir. INe frémis-tu pas en rencontrant sur la voie publique le nouveau-né, qui ne trouve pas même dans la vie la pitié de sa mère? Ne frémis-tu pas à l'aspect de ce vieil- lard battu de verges pour un peu d'or qu'il ne peut rendre? Le malheureux trouble la foule de ses cris; il lui faut une émeute; il faut que EUROPEENNES. gj? la force de la mullilude le protège contre la loi. Ne frémis-tu pas bien plus encore à la vue de ces esclaves massacre's sur le tombeau d'un maître? Tu détournes les yeux de ces spectacles; c'est pour en rencontrer un plus horrible : pressés , entassés dans un temple , là sont encore des esclaves , expuant sous la main des bour- reaux , parce que leur nombre surcharge la cité, comme un luxe inquiétant. » Partout, dans la législation païenne, la force lève une télé insolente. Le glaive des préto- riens fait les empereurs ; un citoyen tient dans les fers des milliers de citoyens ; le riche écrase le débiteur pauvre, le mari chasse sa femme, le père tue ses fils; il fut même une république où la jeunesse égorgeoit , comme devenue inu- tile, la vieillesse languissante. En proclamant la justice, le Christ, d'un mot, a tout affran- chi : la foiblesse , triste partage du grand nombre , ne s'y trompa point ; elle sentit que ce culte étoit fait pour elle , et que le monde alloit enfin respirer. >' Il respira : les bûchers et les bourreaux dis- parurent ; les reproches dont on accabloit les chrétiens se dissipèrent : on les accusoit de fuir les hommes. Eh ! pourquoi? parce qu'on les forçoit de se réfugier dans les catacombes. C'est 3. 7 C)8 ANNALES avec une société toute formée qu'ils sortirent de ces abîmes, pour prendre possession de Rome. La terre put savoir alors pourquoi le christia- nisme est une sorte de vie sociale ; on en reconnut trois causes : par la fraternité, il unit les hommes entr'eux; par l'obéissance, il rend le pouvoir facile; et, en le faisant dériver de Dieu, il le met à l'abri des naufrages publics. Telles furent ses réponses aux ennemis suscités pour sa gloire. Toi-même. Clovis, tu saurois à présent le dé- fendre. Je t'ai fait voir quel législateur est descendu du Ciel pour en apporter la s.-igesse ; je t'ai montré les rois consolateurs des misères publiques, la liberté toute naturelle, le despo- tisme devenu inutile , la concorde née du pré- cepte qu'il faut aimer les autres comme nous- mêmes , la paix des familles assurée par la bonne foi des mariages , les nations réconciliées , l'esclavage aboli, la propriété tellement proté- gée , qu'on a interdit jusqu'au désir du bien étranger. Enfin, sans te remettre sous les yeux tous les détails de cet immense t;ibleau , sache que, pour consacrer cette législation, ouvrage d'une puissance toute divine, un grand saerifice fut nécessaire; et, comme il n'y avoit pas d'ho- locauste assez grand pourle consommer, Jésus- Christ se donna lui-même : l'autel lut à Jérusa- EUROPÉENNES. yy lem; mais le sang de la victime baigna l'uni- vers. » Maintenant, c'est à toi de juger : tel est le plan vaste et magnifique de cette société, qu'on pourroit appeler une république céleste. Sans art, sans éloquence, j'ai laissé ses beautés im- mortelles le frapper de leur seule autorité; je n'ai fait que soulever le voile. Ainsi, dans le temple, à Jérusalem, la main d'un lévite in- conuu, enfant ou vieillard, suffisoit pour ouvrir le sanctuaire, et montrer l'arche sainte placée sous la garde des chérubins. » Il achève , et tout rentre dans le silence. Les rayons du christianisme ont soudainement pé- nétré l'esprit de Clovis. Pour peindre ce qu'il éprouvoit, qu'on se représente un homme dont la vue, jusqu'alors obscurcie, s'ouvriroit au moment où la nuit commence à disparoître. Il n'aperçoit rien encore ; il croit que ses yeux n'ont fait que changer de ténèbres. Bientôt ce- pendant le jour s'annonce par ses premières clartés; la lumière semble couler et s'étendre; tout se détache , tout s'anime , tout existe. Quel enchantement! Quoi ! se dit-il , j'étois, sans les voir, au milieu des prodiges du monde! Si la cloche sainte n'eût retenti aux oreilles de Çlovis , Clovis seroit demeuré comme ense- 7- ^00 ANNALES veli dans ses pensées. « Cette cloche m'appelle f reprend le vieillard : mes compagnons de soli- tude viennent prier pour les chrétiens que le sommeil délasse. Ainsi , la terre n'est jamais sans commerce avec son Dieu : si quelqu'un souffre, nous demandons la fin de ses misères; si quelqu 'autre oublie leCréateur, nos cantiques suppléent à l'oubli de la créature. Tandis que 7 dans un culte grossier, c'éloit la flamme des réchauds qu'on ne laissoit point éteindre chez nous, dont le culte est fait pour l'àme et pour l'intelligence, c'est le feu des prières qu'on ne laisse jamais mourir. » Au milieu de l'obscurité profonde, les lampes de l'autel forment autour de la croix de Clotilde une sorte d'auréole. Rangés en cercle , des reli- gieux de tout âge entonnent les louanges du Très-Haut. L'un d'eux accomplit le sacrifice divin. Pour seul spectateur, onvoitunSicambre, dont la bouche répète, par un mouvement in- volontaire, des prières qu'il ne comprend pas encore. Combien ce sacrifice lui paroît pur ! Ici , point d'animaux égorgés ; ici , la main du prêtre ne s'égare pas dans des entrailles fumantes. Gloire au Messie ! il a tout lavé, jusqu'aux parvis des temples. Ainsi, ctette nuit s'achève, celte nuit qui est à elle seule une révolution ; EUROPÉENNES. iOl etClovis, ens'éloignant, reconduit sa compagne chrétienne , qui jamais ne lui sembla si belle. Vastes contrées de la Gaule, que tant de peuples différens déchirent, à la voix mater- nelle de la religion chrétienne , tous ces peuples vont se réunir dans votre sein, pour ne plus former qu'une seule nation, la plus grande des nations. Quand le christianisme paroît , trône et patrie, pouvoir et liberté, tout se combine, tant il est un vrai ciment pour l'édifice social ! Une fois entrés dans cet édifice, les Francs cl Clovis ne seront plus les conquérans, mais les citoyens de la Gaule. Elle leur donne sa re- ligion; c'est leur nom qu'ils lui donnent : dé- sormais ce sera la France. C'est ainsi que les préires de Jésus-Christ traversent le monde en semant la liberté. L'Orient la reçut des apôtres ; l'Occident la reçoit de leurs successeurs. Avec elle, des villes sortiront du désert; les peuples se mettront en communication et en travail ; les foreis , arrachées au druide, donneront des épis ; les institutions, les lois, les mœurs , s'adouci- ront pour se mettre en harmonie avec l'homme devenu chrétien; de pieux cénobites défriche- ront les terres, cultiveront les sciences , et de toutes parts on verra leurs mains occupées à 102 ANNALES bâiir cette civilisation nouvelle. Mais il est temps qu'une si grande révolution commence. Du cloître , Clovis s'est élancé sur un champ de bataille, car c'est là qu'il règne. Vainement il se jette au milieu des dangers, l'Eternel le suit, le presse, lui parle , et le remplit de son image. Aux yeux du monarque, ce n'est plus sur un autel que brille la croix , mais c'est en lames de feu , dans les nues entrouvertes. Clovis est entré dans la route où marchèrent les Josué, les Saiil et les David. Le Dieu fort l'échauffé de sa puis- sance. Cependant tout ployoit , tout s'ébranloit ; les Francs, vaincus, presque dispersés, connois- soient enfin la terreur. Un cri a tout changé. « Dieu de Clotilde , couvre-moi de ton bouclier ; vainqueur aujourd'hui, demain je suis chré- tien. » La foule, aussitôt ralliée, l'œil en feu, se retourne, et accueille le cri de son roi, comme un signal donné par la victoire. Temple du Christ , élevé dans les murs de Reims, ouvrez vos portes à ces guerriers qui , sous le poids des trophées , demandent une autre gloire. Prêtres et lévites, conduits par Clotilde, vêtue de blanc et les lis sur la tete, apportez la palme qui brilloit aux mains des Machabécs. Les Francs, en sortant du carnage, EUROPÉENNES. Iû3 viennent à la fontaine, où, pour laver toutes les souillures, il ne faut qu'une goutte d'eau et le nom du Seigneur. Entonnez les saints eanti- tiques; que les peuples accourent, qu'ils saluent le monarque de leurs longues acclamations. La joie d'un royaume est une sorte d'élection popu- laire, qui, si elle ne donne pas la royauté, semble la confirmer du moins. Le voilà qui s'avance, le premier Roi très-chrétien. « Sicambre, s'écrie un nouveau Samuel, brûle ce que tu as adoré , et adore ce que tu as brûlé. » A cette voix , Clovis s'étonne ; il regarde , il re- connoît dans Rémi , dans le saint évèque dont il va recevoir l'huile du Ciel, le même vieillard qui , sous les voûtes d'un cloître, lui entrouvrit les grandeurs du christianisme. • Un vieillard, une femme, tels sont les seuls instrumens de cette miraculeuse révolution. Dieu a coutume d'en agir ainsi , comme s'il vou- loit faire sentir que toujours les choses humaines sont remuées d'en-haut. Trois fois il a fallu sauver la France, trois fois c'est une femme qu'il a choisie : Clolilde arrache le royaume à l'idolâtrie; Jeanne d'Arc l'arrache à l'étranger; et, de nos jours, une veuve, perdue dans ses douleurs, trouve, pour nous arracher à l'hydre - 104 ANNALES des factions, le courage de conserver dans ses entrailles la race chrétienne de Clovis. Extrait d'une lettre écrite par M. Biot, membre de V Institut et du Bureau des longitudes , et datée de Naples le 3i mars 182 5. Avant de quitter le continent pour aller en Sicile , et de là en Espagne, où m'appellent les ordres du Gouvernement français, je vais vous rendre compte de l'heureux succès qu'ont ob- tenu jusqu'à présent les opérations qui m'ont été confiées Je devais d'abord aller mesurer la longueur du pendule à seconde en divers points de la Lombardieel de l'IUvrie , afin que ces ob- servations, jointes à celles que nous avons pré- cédemment faites en France, à Bordeaux, à Figeac, et à Clermont en Auvergne, pussent faire connoître de la manière la plus exacte comme la plus complète l'intensité de la pesan- teur sur toute la grande chaîne de triangles que les ingénieurs français ont établie depuis Bor- deaux jusqu'à Fiume, en suivant le 45' paral- lèle. J'ai en effet exécuté ces observations avec EUROPÉENNES. lo5 mon Hls , à Milan . à Padoue, à Fiume ; et , tant par les soins que nous y avons mis que par la perfection des instnimens dont nous faisions usage , je suis convaincu qu'elles ne laisseront rien à désirer du côté de la précision. L'extrême faveur que la recommandation des ministres du Roi nous avoil obtenue auprès des autorités au- trichiennes , et les facilités de toute espèce qui nous étoient offertes , m'ont donné l'espérance de pouvoir faire davantage en déterminant l'azi- mutli du dernier côté de la chaîne des triangles, élément sans lequel toute la triangulation du parallèle devenoit sans application actuelle, et que cependant les ingénieurs français , arrêtés dans leurs travaux par les événemens politiques, n'avoient pas eu la possibilité de déterminer. Ouoique cette observation, extrêmement déli- cate et pénible, n'eût pas été spécialement com- prise dans rues instructions, cependant _, comme elle éloit une portion si essentielle de la triangu- lation du parallèle, j'ai pensé que je devois y consacrer une partie de mon temps , de mes ressources. Mais, pour exécuter ce travail, il a fallu élever des cabanes , y établir des signaux , y placer un instrument des passages que j'avois apporté de Paris à travers les Alpes , fonder , pour ainsi dire, un observatoire aussi exact, et 106 ANNALES peut-élre plus solide , dans sa courte durée , que ceux de Londres; enfin, il a fallu y rester pen- dant quarante jours, isolé dans la solitude la plus profonde, et passant continuellement, moi et mon fils , d'un genre d'observation à un autre, aussi long-temps que nos forces nous le vouloienl permettre. Ces fatigues, alors pénibles', nous semblent légères aujourd'hui qu'elles sont terminées, et que nous en avons obtenu les plus beureux résultats. Nous allons partir d'ici dans trois jours, munis de toutes les recommandations possibles du Gou- vernement napolitain pou ries autorités de Sicile, et nous allons nous établir pour mesurer le pen- dule dans l'île de Lipari. Ce point, situé entre deux volcans en activité, Stromboli et Volcano, situé d'ailleurs sur la grande chaîne volcanique qui semble se continuer de l'Etna au Vésuve, m'a paru le lieu où l'on pouvoit le plus espérer de voir se manifester sur le pendule l'affoiblis- sement de pesanteur que doivent probablement occasionner les immenses cavités creusées depuis des siècles sous cette portion du globe par les déjections de l'Etna. El si les autres parties de l'Italie oin-ent déjà dans leur configuration ou leur consliluion intérieure ces déviations sen- sibles aux lois générales de la figure du globe, EUROPÉENNES. IO7 combien ne doit-on pas présumer, à plus forte raison , qu'elles se manifesteront dans des îles où se réunissent les deux circonstances uniques en Europe : d'offrir le plus haut degré d'une action volcanique, actuellement en activité, et d'être en même temps au niveau même de la mer en- vironnante ; de sorte que les effets du vide causé par les éruptions successives s'y doivent montrer avec la netteté la plus parfaite , sans être , comme dans les expériences faites autrefois par Bouguer dans les Cordillères, mêlés et confondus avec Paffoiblissement de la gravité résultant d'une grande élévation. Ces motifs indiquoient les îles Eoliennes comme le point le plus convenable pour l'observation du pendule dans les contrées volcaniques, La goélette que M. le ministre de la marine a mise à ma disposition , m'offrant la facilité de m'y rendre , je n'ai pas hésité à choisir celte station , où je présume que nous devrons rester environ trois semaines. Après cela , nous irons à Palerme attendre Un vent favorable pour nous rendre à Majorque, et de là à Formentera , puis à Barcelonne , et enfin à Marennes, extrémité là plus occiden- tale du parallèle sur lequel a été faite la grande triangulation que nous avons rejointe à Fiume : car, bien que la station de Marennes soit peu lûS ANNAL L> distante de Bordeaux, où nous avons autreiois observé le pendule, cependant, comme elle forme une des extrémités du parallèle, qu'on peut espérer d'y porter aujourd'hui encore plus d'exactitude, et qu'enfin l'expérience de Bor- deaux présente une anomalie dans sa pesanteur, assez remarquable pour mériter qu'on la vérifie d'une manière incontestable, il est à désirer que le pendule soit mesuré de nouveau à Ala- rennes avec toute la précision que nous pouvons actuellement espérer. Ce dernier résultat, joint à ceux que nous avons déjà obtenus sur tout le reste du parallèle entre Bordeaux et Fiumo, aussi bien que sur le grand arc du méridien qui s'étend depuis les Baléares jusqu'aux îles Shetland, formera l'ensemble le plus complet de notions exactes , relativement à la constitution du continent de l'Europe; et ainsi se trouvera «utièrement terminée cette grande mesure de Ja terre, à laquelle les savans français ont con- sacré tant de fatigues, de veilles et de voyages. Published evcij sandaj moming, rit A. and \Y. (iAi-it;\AN(, librury. SouiiCii nu Nl&iiK. — Nous apprenons avec uu grand plaisir l'arrivée en Angleterre du EUROPEENNES. IO9 major Denliam et du lieutenant Claperton , qui quittèrent ce pays en 182 1 , cl entreprirent un voyage d'observations dans l'intérieur de l'Afri- que centrale. Ils apportent des notions certaines sur la source, le cours et le terme du Niger, qui lurent, pendant plus de deux mille ans . un objet de recherches géographiques. La lumière que notre moderne et illustre voyageur Mungo-Park a jete'e sur ce sujet, est plus de'cisive que toutes celles qui ont paru depuis ce long période. Après avoir traversé plusieurs royaumes de l'Occident et de l'Afrique intérieure, il arrive à Ségo , la capitale de Bam- bara , où il admire « le vaste et majestueux Ni- ger , réfléchissant le soleil levant ; il est aussi large que the Thames à Westminster, et coule lentement vers l'est. » Ce fleuve marque son cours sous Silla et du dessus de Bammakoo , dans l'espace environ de 1 ,000 milles, et il devient na- vigable pendant 5oo milles. Il paroît cependant que ce n'est que le commencement de ce cou- rant superbe, dont la trace fugitive est envelop- pée dans un mystère toujours croissant. Jackson, Hornsmann,Tuchey, Bowditeh, Bitchie, Lyon, Laing , et maintenant Denham et Claperton ont joint leurs persévérans efforts pour augmenter les notions que nous possédions déjà sur les 110 ANNALES courans d'Afrique les plus célèbres. Le major Denham et M. Claperton affirment avec certi- tude que le lac de Tyad ou Tsad est un grand lac d'eau douce , sans issue, et où vont se jeter deux grandes rivières, dont une, le Sbary, coule de la même chaîne de montagnes, où le bras occidental du Nil (aulrement le Nil-Blanc) prend sa source. Le Shary couit dans une direc- tion presque septentrionale de sa source au lac ; tandis qu'il csi prouve que l'autre rivière , ap- pelée le Yao, y entre par son côté JN.-N.-O. , et vient du couchant, sans être cependant la continuation du Jolibar, ou xivière du Timbuc- too. Ces voyageurs confirment leréciidu prêtre mahomédan , qui parle d'une rivière de commu- nication entre Cano et Nyfle. Cauo est en lati- tude rodeg. N., long. 9E.J etSuccaloo, qu'ils visitèrent ensuite, est en lat. i2deg. IN .,5 long. E. Cette ville est la capitale d'une grande nation, dont , jusqu'à présent, nous avions ignoré l'exis- tence. Cependant le souverain du pays (dont le nom est Bello ) vit nos compatriotes avec un grand plaisir. Ceux-ci remarquèrent avec surprise que sa maison étoit fournie de vaisselle anglaise, qu'il avoil sans doute acquise par la voie du trafic des habitans du fond de Bénin. 11 exprima EUROPEENNES. 111 l'espérance qu'il conservoit qu'on trouvât un moyen pour faciliter le commerce entre ses sujets et l'Angleterre. D'après les observations recueillies par MM. Denham et Claperton , il paroît que la rivière du Timbuctoo court S.-E. à Nyffe, dans le sud , et se jette dans la crique du Be'nin. Ce fait est d'une grande importance, car il ouvre une communication avec l'Atlantique , et facili- tera grandement l'exécution de l'objet proposé par le major Laing, dans le cours de l'hiver sui- vant , ou au printemps. En traversant le désert, nos voyageurs éprou- vèrent une réelle privation d'alimens; mais ils sont arrivés heureusement avec une santé pas- sable , ayant moins souffert du climat , dans cette difficile et périlleuse entreprise, qu'aucun de leurs prédécesseurs. Partout ils furent bien accueillis des indigènes, qui leur firent divers présens pendant leur retour en Angleterre. Ils recurent six autruches vivantes, et un très-beau cheval envoyé à S. M. le roi d'Angleterre par un prince du pays (i). (i) Cette notice sur le Niger et la rivière de Timbuctoo fait désirer une relation plus lucide , que donneront bientôt, il est à espérer, MM. Denham et Claperton. 112 ANNALES COIN SOMMATION DE TAIilS. Produits agricoles. 58,ooo,ooo fr. 5oooc,ooo 8,000,000 1,000,000 40,000,000 Paiu. Vir. Eau-de-vie. Vinaigre. Viande. Vo'aille et gi- bier. Poisson. Beurre. OEufs. Fromage. Lait. Suif. Cuir. Cire. Huile. Cidre et Bière. Foin. Paille. Avoine. Bois à brûler. i5, 000, 000 Bois de cons- truction. 4'5oo,ooo Charb. de boi s. 7.5"o.ooo Total. 6,000,000 5oo,ooo 7, 000, 000 4,ooo,ooo i.5oo,ooo 6,000,000 4,000,000 6.000.000 i,5oo,ooo 0,000,000 ,").000,000 3,5oo,ooo 3,5oo,ooo 6.5oo,ooo •226,000,000 fr. Produits industriels. Draps. 10.000,000 fr. 1 0.000,000 fr. 10,000.000 fr. Toiles , batis- tes , etc. i5,ooo,ooo Soieries. Merceries. Fournil es. Papier. Fer 3,ooo,ooo 3,ooo.ooo 1,000,000 4,000,000 2,000.000 Charb. déterre. 2,000,000 Ardoises, tuiles. briques 2.000,000 Savon. 7.000,000 Total. 49' °o,ooofr. Produits maritimes. Marée. 4' 000 ' 000 ^ r Sel. 2,000,000 Drogues médi- cales. 3.ooo,ooo Couleurs , ver* • nis. 4' 000 > 000 Soude, Potasse. 2,000,000 Cuivre , Etain, Plomb. 3,000,000 Epiceries di- verses. 10,000,000 Café. 10,000.000 Sucre. 27.000.000 Total. 65. 000, 000 fr. — * Total génér. 34o,ooo,ooo fr. EUROPÉENNES. Il5 Emploi de l'huile de cyprès contre les vers. L'emploi que l'on fait des feuilles de cyprès dans la France méridionale, en les mettant dans le linge et les habits pour les préserver des vers , fit penser à M. Liclitenstein, négociant à Mont- pellier , que le cyprès contenoit une huile vola- tile mortelle pour les insectes. En conséquence , il distilla les feuilles, et en obtint une huile dune odeur très-forte, qui fut trouvée en effet mortelle pour les vers. Il envoya de cette huile ù son frère, le professeur Lichienstein , direc- teur du cabinet d'Histoire naturelle à Berlin, qui essaya d'en faire usage pour conserver des objets empaillés, et la trouva très -utile pour cet objet. Il conclut de cette expérience que l'huile de cyprès pouvoit être également efficace pour chasser les vers des intestins. Il remit une bouteille de cette huile à M. Hufeland. On assure que ce médecin en a constaté l'efficacité contre plusieurs sortes de vers; mais, jusqu'à présent, M. Hufeland n'a rien publié à ce sujet. M.. Otto , à Copenhague, a reçu une petite fiole 3. 8 Il4 ANEALES d'huile de cyprès. Par la forte odeur qu'elle exhale, elle paroît à ce médecin ressembler à l'huile anglaise, w arme- sud- o il , spécifique qu'on obtient par la distillation du chenopodium anthclminticum j mais elle a une couleur plus foncée , comme l'huile de l'origan , crétique. Enfin, pour l'effet, M. Otto la compare à l'huile distillée de valériane , dont l'efficacité contre les vers a été constatée depuis plusieurs années par" le professeur danois Wends. Bœuf extraordinaire. Cet animal , âgé de quatre ans, pèse quatre milliers. Il a 6 pieds de hauteur, 12 de Ion* guérir pi 56 de çifCotjferebcë. Sa tête a 4 pieds de long et 2 7 de large; son poitrail a 4 pieds de large; s p s jarrets portent 26 pouces de tour. Ce boeuf, d'une grosseur si extraordinaire, et qui fait l'admiration des connoisseurs , est ori<;in:iire de la Suisse. Tl consomme par jour cent vingt livres de foin , deux mesures de son, v.ngt-quatre livres de pain et une mesure d'avoine. EUROPÉENNES. Il5 La nature lui a donné une extrême douceur. Il est remarquable par la beauté de sa robe et par sa force extraordinaire. À l'âge de dix-liuit mois, il faisoit seul, attelé à une charrue, le service de trois chevaux ; et, à trois ans, il trai- noit une guimbarde, à laquelle on empîoyoit six chevaux, la guimbarde pesant huit mille. {Journal du Rhône. ) Lac intermittent en Russie. La petite rivière de Tarnaiva , qui se jette dans le Dniester à Kitaïgorod , traverse le cercle d'Uschylzk au gouvernement de Podolie, depuis le village de Tynma jusqu'à Dunaïowtez. (Quel- ques verstes au-dessous de Tynma , elle forme un lac qui a une verste de longueur sur une lar- geur de deux cent soixante pas. Ce lac garde ces limites pendant sept ans. Alors l'eau dimi- nue , et au bout d'un mois elle disparoît toul-à-fait. La Tarnawa ne se montre que quel- ques verstes plus loin. Le terrain que recouvroit le lac étant d'une terre très-légère , ne peut, dans les deux premières années, être ensemencé qu'en 8. Il6 ANNALES seigle , en chanvre et en Lie de Turquie; mais, depuis la troisième jusqu'à la septième, toutes les espèces de grains y réussissent parfaitement Lien. La septième année révolue, l'eau com- mence à reparoîlre; un nouveau lac se forme à la même place , et ayant les mêmes dimensions que le précédent. Cette intermittence existe depuis un temps immémorial. La terre de Tynma a appartenu au prince Charles de Nassau , si célèhre , à la fin du dernier siècle, par ses voyages et son esprit aventureux. Les importations de la France, jointes à ses exportations, disoit, il y a quelques jours, un journal anglais , ne s'élèvent qu'à 85o millions, tandis qu'en 1824, les nôtres ont dépassé le triple de cette somme ; et cependant les revenus agricoles et industriels de la France sont de six milliards et demi , tandis que sa situation géo- graphique est admirable. Un commerce exté- rieur aussi insignifiant ne peut qu'être le résultat de notions fausses en économie politique , chez un peuple si distingué par son intelligence na- turelle. Cet état de choses ne peut pas durer ; et, EUROPÉENNES. H7 quand un changement arrivera, la marche de la France sera pendant quelque temps plus ra- pide que la nôtre, en raison des obstacles plus nombreux qui l'auront arrêtée jusqu'alors (1). ( The New- Times du 4 mai.) Un vigneron du canton deLausanne, Samuel Tesluz de Yillelte , ayant été estropié , il y a trois ans, par une arme à feu qui éclata entre ses mains, il fallut lui couper une partie de l'avant-bras gauche. L'industrie d'un habile mécanicien genevois vient de rendre en partie à ce jeune père de famille l'usage de son bras pour quelques-unes de ses fonctions. M. Taillefer a adapté à l'avant-bi as mutilé un cylindre de fer de quelques pouces de longueur, terminé par une forte vis, à laquelle s'ajustent successive- ment plusieurs instrumens, au moyen desquels Testuz est en état de bêcher, de râteler, de (i) Le Gouvernement français paroît occupé à préparer tous les élémens nrcessaiies à réaliser tous les genres de prospérités que comportent son sol et sa situation phy- sique. Il8 AKNALFS tailler la vigne, de battre le briquet, de se servir à table simultanément du couteau et de la fourchette , etc. La simplicité' même des inslrumens fait l'éloge de leur inventeur. M. Taillefer n'a eu aucun modèle; invention, exécution, tout lui appar- tient On ne sauroit trop appeler l'attention pu- blique sur le rare mérite de ce mécanicien et sur son invention précieuse. M. Taillefer, qui a déjà construit, à l'imitation d'un ouvrage an- glais , une jambe mécanique , au moyen de laquelle le blessé court, monte et descend sans canne , travaille en ce moment à une mécanique dont les mouvemens remplaceront presque tous ceux de la main naturelle. Ce chef-d'œuvre est destiné à une paysanne vaudoise. Les jour- naux , si souvent appelés à retracer l'image des maux de l'humanité , sont trop heureux de pouvoir de temps en temps signaler des travaux et des découvertes qui la consolent et l'honorent. De la pointe d'Okamundel et de la ville de Dwarka dans l'Inde. Dans le sud-ouest de la province de Guzurat, EUROPÉENNES. 1 1 9 est une péninsule appelée Kattiwar. A son ex- trémité, elle se nomme Okamundel , c'est-à-dire district sauvage. Ce district, que possède actuel- lement Moulou-Manick, seigneur de vingt-un villages et d'une population de douze milleàrutçs, est sacré chez les Indous, parce que, suivant la mythologie, le dieu Chrishna y a demeuré après son expulsion de Malhura. Aussi environ vingt mille pèlerins y font-ils chaque année leurs dévotions. Après s'être baignés, et avoir payé pour cet acte, ils portent dés offrandes à la grande idole, se rendent ensuite _, avec un certificat , à la pagode d'Axamra , où ils se font imprimer avec un fer rouge une marque sacrée sur le bras ou sur une autre partie du corps. De là ils s'embarquent pour l'île de Bâte , y font de nou- velles offrandes , et reçoivent la bénédiction finale. Ces pèlerinages rapportent àl'Okamunuel environ 18,000 liv. sterl. par an. La craie qu'on y] trouve est censée y avoir été déposée par Chrishna ; on en fait une grande exportation ; les marchands la colportent dans toute l'Inde. Les Brahmes s'en servent pour les marques sacrées du front : ils savent la distinguer, dit-on , de toute autre craie, comme ils prétendent distin- guer l'eau du Gange de toute autre. 120 ANNALES Economie domestique et rurale. Manière de faire du Savon à froid. Les paysans de la A irginie ont une recelte pour faire du savon qui mérite d'être générale- ment connue. Voici la description qu'en donne la femme d'un fermier : « Je mets mon baril (un baril à poisson ordi- naire) dans la cave où il doit rester; je le rem- plis presque entièrement de fort basilic sauvage (ley ) , et j'y ajoute une forte quantité de graisse, mais sans la fondre. Je remue le tout une ou deux fois par jour. Au bout de quelques jours, je juge si j'ai mis trop ou trop peu de graisse , et j'ajoute, soit de la graisse, soit du basilic, suivant le cas. En deux ou trois semaines, ce mélanire devient d'excellent savon. » On l'appelle savon fait à froid. Au moyen de ce procédé, on sVpargnc la peine, la dépense et les embarras d'une cuisson , et on fait ce savon à sa commodité et quand le besoin l'exige. EUROPEENNES. 121 Petit voyage en barque , de la côte d'Islande a file nommée en islandois Grimsey, et en danois G rimsoe j par M. F. Faber, quartier- maître. Il s'agit dans ce morceau d'une petite île située à près de dix-neuf lieues marines au nord de Fliol-Horn , un des caps septentrionaux de l'Islande, et à douze environ au-delà du cercle polaire. Il est fait mention de Grimsoe dans les Propages de Olaftsen et Povelsen, t. 2 , p. 6a4 > et dans ceux d'Olavius, t. 2, p. 320 à 324; mais ces voyageurs n'en ont parlé que sur la foi d'autrui ; et, de me'moire d'homme, il n'avoit paru dans celle île aucune personne étrangère à l'Islande. Lorsque M. Faber s'y rendit, vers la fin de mai 1820, dans une petite barque de pèche à six rameurs, qui partoitdu gollenommé Oèfïord pour aller pêcher des hakall (squalus carcharias) dans les eaux de cette île, étant amateur de zoolo- gie , son objet êloit d'étudier les oiseaux de mer dont cette île est remplie , et qui y déposent leurs œufs dans celte saison. Il étoit à peine à trois 122 ANNALES lieues marines de cette île, qu'il vit de nom- breuses bandes de ces oiseaux nager autour de son embarcation. Ce fut le 28 mai qu'il débarqua sur la cote de Grimsoe. Il trouva l'île encore couverte d'une couche épaisse de neige, laquelle ne commença à fondre qu'au commencement de juin. Il n'y a sur ce triste rocher que huit misérables cabanes de terre, dont leshabitans, au nombre d'une cinquantaine , sont d'une pauvreté extrême , et sont même exposés à toutes les horreurs de la famine lorsque l'hiver se pro- longe, et que les glaces flottantes venues du Groenland les tiennent bloqués, et les privent des ressources que leur offre la pêche. Du temps d'OIavius (1770 à 1780), ils avoient encore trois vaches, quatre-vingts moutons et même un cheval déjà âgé de trente ans, et qui étoit re- gardé, dit cet auteur, comme une espèce d'an- tiquité. M. Faber ne trouva plus dans celte île que quelques moutons. Mais une industrie qui s'étoit perfectionnée étoit la chasse aux oiseaux et aux œufs dans les rochers. Les insulaires s'étoient procuré des la- nières de peavi de bœuf, dont ils se servoient en guise de corde , pour se faire descendre du haut des falaises taillées à pic , ainsi que cela est rap- porté de quelques autres îles dans les relations EUROPÉENNES. 120 de voyage. On sent assez quel danger accompagne une telle chasse; aussi celui qui s'y expose reçoit-il une part double du butin , le reste étant mis en commun. Notre voyageur vit périr un jeune homme, qu'un quartier de rocher avoit frappé à la tête, dans cette position, en se détachant. Le corps de ce jeune homme lut déposé , suivant l'usage du pays, dans l'église. C'étoit là que M . Faber s'éloit logé , et il convient qu'une telle compagnie lui rendit encore moins agréable le séjour froid et humide de ce local ; aussi se dé- cida-t-il à retourner en Islande dès le 20 juin. Il avoit cependant eu le temps de se procurer des échantillons de différens oiseaux qui nichent sur cette île , et qui y élèvent leurs petits. Ce sont de nombreuses espèces à'uria, alccijCarbo, larus, le procellaria glacialis , mais surtout une mul- titude incroyable de larus tridactylus. Il observe, au sujet de Yuria, que ce joli oiseau sait dérober ses œufs aux recherches, en les déposant dans le creux des rochers et entre les quartiers de roches qui se sont détachés des falaises. L'auteur auroit pu donner plus de détails qu'il ne l'a fait sur cette île , où il n'est, pas probable qu'aucun voyageur instruit retourne de sitôt , et il est a regretter qu'il ne l'ait pas fait. La pensée s'arrête avec un intérêt mêlé de compassion sur ces huit 1 1!\ ANNALES familles européennes, luttant sur ce rocher isole contre toutes les horreurs du froid etde la misère, surtout lorsqu'on voit, par la relation de M. Faher, que ces hommes, que leur isolement préserve de tant de vices, sont disposés à l'hospitalité, et ne murmurent point contre la Providence. ANNONCES. Le Nouveau Géographe manuel , contenant la description statistique et historique de tous les pays du monde , leur climat , leurs pro- ductions , leurs Gouvernemens , le caractère de leurs habitans y etc. ; la description des principales villes , et leur distance de Paris ; les routes et distances de ces villes entre elles; une Notice sur les départemens de la France et leurs chefs -lieu x ; la concordance des calen- driers ; une Notice sur les lettres de change , bons au porteur, billets à ordre, etc. j le système métrique ; la concordance des an- ciennes et nouvelles mesures ; les changes ^t monnoics étrangères , évaluées en francs et centimes; les haut urs des lieux L s plus élevés du glo ' e ; les lieux originaires des principales productions de la terre , etc., etc. : EUROPÉENNES. 12a ouvrage indispensable à tous les voyageurs , négocians , et utile à toutes les personnes qui veulent avoir une idée générale de la terre, de ses divisions , de ses produits et de son com- merce; par Alex, de Villiers, chevalier de la Légion-d' Honneur, membre de F Athénée des Arts (i). Le Géographe manuel de l'abbé Expilîy ob- tint dans son temps un succès prodigieux. Tout le monde apprécia l'utilité d'un abrégé géogra- phique, qui, débarrassé d'une aride nomencla- ture de noms, ne donnoit de cette science que la partie la plus intéressante et la plus utile à connoîlre. Mais, depuis la publication de cet ouvrage, de nombreux événemens politiques ont entièrement changé la face de l'Europe ; des possessions lointaines ont, ou changé de maître, ou formé des Etats indépendans ; enfin , de nouveaux royaumes ont apparu sur la carte du monde , lorsque d'autres ont cessé de compter au nombre des puissances. Ces diverses considérations ont engagé l'auteur à donner au public un nouveau Géographe ma- (i) Un volume in-18 de 4°° pages, orné de 7 cartes. Prix : 3 fr. 5o cent. A Paris, chez Roret, libraire, rue Hautefeuillc. 126 ANNALES nuel. Eu suivant la même marche que son pré- décesseur, M. de\ illiers a di<. beaucoup en peu de mous : les articles demandoient de la préci- sion , il y a joint l'exactitude; il a donné sur chaque pays les notions les plus utiles à eon- uoître, sa situation géographique, ses produits, les objets d'exportation ou d'importation , sa population , ses principales villes , une notice sur sa capitale, et un précis historique sur son gouvernement et la famille qui y règne. L'auteur, dans la seconde partie de son inté- ressant Manuel, donne divers tableaux dont l'usage est indispensable, tels que le tableau com- paratif des monnoies françaises et étrangères , suivant leur valeur légale ; les tableaux, des foires et principaux marchés de l'Europe ; la pesanteur spécifique des grains; les heures de la pleine mer dansles principaux portsde l'Europe; les mesures itinéraires des différons peuples du globe , etc. L'auteur n'a point cherché a faire parade de science , en entrant dans des discussions appro- fondies, qui auroient embrouillé les résultats qu'il donne. Son but a été de publier un ouvrage utile, sous un format peu coûteux. L'on trouvera dans ce volume un précis de ce que la géographie offre de plus intéressant et de plus nécessaire dans le commerce de la vie. EUROPEENNES. 12 7 Précis de l'épizootie ou fièvre muqueuse sjmp- tomatique qui règne sur les chevaux dans un grand nombre de départemens de la France; son traitement, ses causes , etc. j par J. Fon- rouge, artiste vétérinaire , élève de l'Ecole d'Jlfort. Au moment où une maladie, que l'auteur appelle fièvre muqueuse symptomatique , exerce ses funestes ravages sur les chevaux dans les diverses contrées de la France, parti- culièrement en Normandie , où l'auteur croit que cette épizootie auroit pris naissance près de Rouen , cette brochure ne peut manquer d'ins- pirer tout l'intérêt que réclament les circons- tances actuelles. L'auteur commence d'abord par examiner quels sont les signes extérieurs et symptoma- tiques de l'invasion , ceux de l'état et de la ter- minaison de ce cruel fléau. Il arrive successive- ment à l'altération intérieure aperçue à l'ou- verture des animaux morts de cette Jièvre mu- queuse ou gastro-entérite; et ce n'est que d'après des observations puisées dans le traitement même que cet artiste a exercé sur quantité de 128 ANNALES EUROPÉENNES. chevaux de son département, qu'il tire la con- clusion que la cause de cette gastro-entérite épi zootique est dans l'air; que de mauvais ali- mens, après l'influence atmosphérique, ne peu- vent que la hâter ; qu'elle n'est pas généralement contagieuse , mais qu'elle le devient quand elle prend unedirection funeste, et qu'elle se termine par la gangrène; enfin, qu'une température chaude seroit pour elle un nouvel aliment qui menaceroit d'envahir la France entière, si de prompts remèdes, ainsi que le prescrit M. Fon- rouge, ne lui étoient opposés. Cette brochure , que les cultivateurs , pro- priétaires de chevaux, de bestiaux, sont inté- ressés à connoîlre, se vend à Nevers, chez Bonnot, rue de la Tartre , et chez Roch , libraire. Prix : 1 fr. 2 5 cent. Imprimerie de C J. Trouvé, rue des Filles-Saint-Thomas, n. 12. A Heidelberg , chez MM. Mohv et Winter. A Lausanne, chez M. Fischer. A Leipsick , chez M. Barth. A Londres , chez MM. Bossange , Masson et Comp. A Mayence , chez M. Florian Kapfenberg. A Moscou , chez M. Gauthier. A Munich , chez M. Fleschman. A Neuchâtel , chez M. Gerster. A Nuremberg , chez M. Schrag. A Strasbourg , chez MM. Pluchart et S. Florent. A Vienne , chez M. Artaria. A Vurzbourg , chez M. Schrag. A Zurich, chez M. A Turin , chez M. Charles Bocca. Avertissement essentiel concernant les Abonnemens relatifs aux Annales Européennes. Une correspondance coûteuse et incommode pour MM. les Abonnés , ayant souvent donné lieu à des incon- véniens dans la régularité des abonnemens, on a, pour y obvier , arrêté le mode suivant : Le Souscripteur s'engage pour six mois ou pour un an ; s'il n'envoie passa renonciation à la réception du cinquième ou du onzième Cahier de l'année , l'abonnement sera con- sidéré comme renouvelé pour le même espace de temps qu'il avoit été fait. Par ce moyen , on mettra MM. les Abonnés à même de payer sur les lieux, en leur évitant une correspondance incommode et des frais de port. Cette obligation étant dans l'entier avantage de MM. ]es Abonnés , puisque le bureau des Annales supportera seul les charges de l'escompte, embrassera tous les abonns- mens qui se trouvent déjà être dans pareil cas. I & * # * & * * TABLE DES MATIERES CONTENUES DANS CE CAHIER. i. Mémoire sur le Delta du Rhône et la Camargue; par M. de Rivière , maire de Saint-Gilles. Page i 2. Suite des Lettres de l'Est. Sur les ruines de la Haute- Egypte. 3. Sur l'utilité de l'importation et de l'éducation en France des bêtes à laine de race perfectionnée; par M. Ternaux l'aîné. 4- Aspect rustique de Bogota. 5. Sitka, ou Novo-Arkhangelsk. 6. Effets de la vapeur pour l'extinction des incendies. -]. Fable. 8. Pont de Rocher en Virginie. 9- Sur la ville de Hué , capitale de la Cochinchine. io. De l'état actuel des Lesguis , peuple caucasien. ii. Extrait d'une lettre sur la Sardaigne. 12. Notice statistique de l'Aspromonte et de ses environs. i5. De l'influence de la Religion chrétienne sur Us institu- tions sociales. i4- Extrait d'une lettre écrite de Naples, par M. Biot, membre de l'Institut et du Bureau des longitudes. i5. Notice de MM. Denham et Claperton, sur les sources a3 39 Si 5a 54 55 56 57 59 69 ni 4 73 104 du Niger et la rivière de Timbuctoo 16. Tableau de la consommation de Paris. 17. Emploi de l'huile de cyprès contre les vers. 18. Boeuf extraordinaire. 19. Lac intermittent en Russie. 20. De la pointe d'Okamuodel et de la ville de Dwarka dans l'Inde. 2 t. Manière de faire du savon à froid. 22 Petit voyage en barque , de la côte d'Islande à l'île nommée en islandois Grimsejr, et en danois Crimsoe ; par M. F. Faber, quartier-maître. 108 112 n3 ,14 n5 118 120 121 a3. Annonces. 124 et suiv. »«€» fr» pour un an; de 22 fr. pour six mois. On souscrit chez tous les Libraires de Paris et des Départemens. Chez MM. les Libraires étrangers : A Aix-la-Chapelle, chez M. S. A. Mayer. A Amsterdam , chez M. G. Dufour. A Bâle , chez M. Hosto. A Bamberg , chez M. Kuchs. A Berlin , chez MM. Dunker et Humblot. A Berne , chez M. Th. Korn. A Bonn , chez Marcus. A Bruxelles , chez M. J. Franck. A Cologne, chez M. Bachem. A Darmstadt, chez MM. Heyer et Zeske. A Elberfeld , chez M. Burchler. A Florence , chez MM. Molini et Landi. A Francfort, chez M. Herman. A Fribourg , chez M. Aloïs Eggendorfer. A Genève , chez MM. Mauget et Cherbulier. A Hanovre , chez MM. les frères Hahn. ANNALES EUROPÉENNES, ET DE LA SOCIÉTÉ DE FRUCTIFICATION , PUBLIÉES JJOUS LA DIRECTION DE M. RAUCtf, ATTCIEN OFFICIER DU GENIE, ETC» XXX e LIVRAISON. CONSIDERATIONS Sur F état actuel de l'Agriculture en Europe , et particulièrement en France. Article rédigé par feu M. A . Thouïn , et extrait du nouveau Cours complet d'Agriculture théorique et pratique. . L'histoire de l'agriculture est appuyée sur des faits trop incertains pour pouvoir acquérir une authenticité incontestable . 3 - 9 l30 ANNALES Veut-on remonter à son origine? elle se perd dans l'obscurité des siècles, et il n'en reste de traces que dans les livres de mythologie. Desire-t-on connoître ce qu'elle ctoit dans des siècles moins reculés ou dans des temps moins incertains ? les historiens ne s'en occupent point, ou s'ils en parlent , c'est d'une manière si vague et avec des expressions si générales, que l'on ne peut s'en faire une juste idée. L'agricul- ture des Romains est la seule qui ait eu ses his- toriens particuliers, ou du moins elle est la seule dont l'histoire, suffisamment détaillée,, soit parvenue jusqu'à nous. C'est en vain que les empereurs successeurs d'Auguste, dontle trésor s'épuisoit parces achats de grains; c'est en vain, dis-je, que Perlinax, Aurélien, Constantin, Yalentinien, Théodose et Arcade, tentèrent de remettre en vigueur et rendirent les lois les plus propres à faire renaître les beaux jours de l'agriculture romaine : elle étoit entièrement déconsidérée dans l'opinion publique ; elle n'étoit plus pratiquée avec cette intelligence qui avoit fait sa prospérité, et le sol italien , jadis si fécond , étoit devenu stérile. Pline, frappé du contraste de Rome de son temps et de Rome ancienne , se demande quelle étoit la cause de la fertilité de son sol. « Il nous EUROPÉENNES. l3i » donnoit, dit-il, des fruits en abondance; la » terre prenoil , pour ainsi dire, plaisir à être » cultivée par des mains couronnées de lauriers, » et décorées de l'honneur du triomphe ; et , » pour correspondre à cet honneur, elle mulli- » plioit de tout son pouvoir ses productions. Il » n'en est plus de même aujourd'hui : nous » l'avons abandonnée à des fermiers merce- » naires; nous la faisons cultiver par des esclaves » ou des forçais, et l'on seroit tenté de croire » qu'elle a ressenti cet affront. » Si , de celte manière, les Romains ont perdu leur agriculture ; s'ils ont échangé les paisibles jonissanc.es de la campagne contre tes brillantes illusions delà gloire militaire etla soif insatiable de l'or, il faut convenir au moins qu'ils ont mis autant de zèle à instruire les peuples conquis dans tous les arts utiles, et principalement à les familiariser avec les bonnes pratiques de culture, qu'ils en avoient eu à les naturaliser sur leur propre territoire. Que l'on parcoure l'Espagne , la France, l'Angleterre, l'Allemagne, partout on trouvera le type de l'agriculture romaine qui s'y est conservé, malgré les nombreuses révolu- tions que les Etats ont éprouvées pendant et depuis la chute de l'empire romain. C'en étoit fait peut-être de l'art agricole; la 9- \Zl ANNALES tradition des bonnes pratiques se fût insensi- blement perdue ; le nom même de charrue eût peut-être été oublié, si de vertueux cénobites, qui s'étoient rendus respectables aux yeux mêmes des barbares , n'eussent osé conserver ce dépôt précieux , avec les débris des sciences et des lettres qu'ils avoient su déterrer au milieu de ces ruines. Mais il a fallu bien du temps pour ré- parer les ravages du vandalisme ; c'est seulement dans les xv e et xvi 9 siècles de notre ère, et après neuf siècles d'ignorance et de barbarie, qu'on le vit renaître, pour ainsi dire, de ses cendres, dans les nombreux monastères que la piété avoit fondés dans une grande partie de l'Europe , ac- quérir de l'importance dans l'opinion des princes et des peuples , et s'élever ensuite , mais avec le temps, à un degré de perfection supérieur, même à celui qu'elle avoit obtenu pendant la plus grande prospérité chez les Romains. Mais, pour avoir une juste idée de l'état actuel de l'agriculture chez les Français , il est préalablement nécessaire d'établir les véritables rapports sous lesquels on doit envisager cet art , dans l'état de civilisation, de population et d'in- dustrie , auquel presque tous ces peuples sont parvenus aujourd'hui ; leur exposé servira de jus- tification au jugement que nous allons en porter. EUROPÉENNES. lOJ Les différens peuples de l'Europe ne sont pas tous aussi favorablement places pour avoir une agriculture ni aussi étendue ni aussi florissante, et qui puisse devenir pour chacun d'eux la source principale de ses richesses : car aucun ne peut réunir sur son territoire ni le même chô- mât , ni les mêmes qualités du sol , ni la même population , ni les mêmes mœurs , ni la même intelligence, ni les mêmes capitaux disponibles , ni des débouchés aussi avanta- geux; en deux mots, ni les mêmes besoins, ni les mêmes ressources. Par les mêmes rai- sons, les différentes localités d'un grand Etat continental , d'un Etat que l'on pourroit regar- der comme essentiellement agricole , ne doivent pas présenter toutes ni les mêmes cultures, ni une agriculture aussi florissante. Enfin, l'agriculture ne peut avoir une cer^ taine importance parmi les autres moyens de prospérité d'un Etat, ni acquérir généralement un certain degré de perfection, qu'autant que les circonstances locales permettent que l'agrif culture soit exercée et recherchée par des hommes instruits, aisés et de bonne volonté. Ces principes sont puisés dans la nature des choses ; car si l'on demande aux peuples les plus septentrionaux de l'Europe quels sont leurs 1 34 ANNALES principaux moyens d'existence , ils répondront : Lâchasse et la pèche. Si l'oninterrogeensuiteles Anglais, les Hollandais, les villes anséatiques sur les principales sources de leurs richesses , ils diront unanimement : C'est le commerce. Enfin, si l'on fait les mêmes questions dans différentes localités d'un grand Etat, les réponses seront, ou 3 'agriculture, ou le commerce, ou les manufac- tures, etc., suivant leur position et les autres circonstances locales. Il faut donc, d'après ce principe, se borner à examiner l'agriculture, dans chaque Etat, d'après ses besoins et ses ressources particulières. Mais si l'agriculture a perdu son importance primitive et absolue par l'effet naturel des pro- grès de la population et de la civilisation , elle conserve encore une importance relative assez grande, surtout dans les Etats essentiellement agricoles, pour y être un objet particulier de sol- licitude de la part d'un gouvernement. Cet art est d'abord la manufacture générale des subsis- tances de l'immense population qui, dans un grand Etat, ne cultive pas on ne se livre pas à la culture des céréales et des cultures indus- trielles, fournissent encore à la consommation générale, au commerce, aux manufactures et aux autres arts des plantes alimentaires, de la EUROPÉENNES. l35 viande , des boissons , des huiles , etc. , et un grand nombre de matières premières. Lorsque les subsistances sont assurées , et qu'elles sont à un prix moyen relatif à celui de la main-d'œuvre et des autres objets nécessaires à la culture, le fermier reçoit un juste prix de son travail et de son industrie : car c'est sur le prix moyen qu'il a calculé ses bénéfices présu- més en passant son bail. Alors il paie facilement ses contributions, son propriétaire et les autres cultivateurs ; les autres professions se livrent avec sécurité à leurs travaux ordinaires ; les riches font travailler ; les pauvres trouvent de l'ouvrage; l'Etat est tranquille, parce que tous les individus sont occupés , et le Gouvernement n'est entravé dans aucun des rouages de l'admi- nistration. Lorsque les subsistances tombent au-dessous du prix moyen ordinaire . par l'erf'et d'une abondante récolte , le fermier seul semble souf- frir, parce que les frais de culture restant les mêmes, ses profits diminuent nécessairement; mais si cette année abondante est suivie de plu- sieurs récoltes plus abondantes encore, le fer- mier est bientôt en perte , et il finit par se ruiner ou par abandonner sa culture. C'est ce qui est arrivé en France pendant les récoltes abondantes 1 56 ANNALES et successives de ij$g à 64 ; et un seul canton de la Brie d'environ dix lieues de longueur sur six de largeur, présentent près de cinquante fermes abandonnées, et dont les terres éloient reste'es incultes (i_). Les autres professions et le Gouvernement lui-même semblent trouver de l'avantage dans ces années , qu'il est si naturel de regarder comme très-heureuses; mais la contribution foncière est lente, difficile et quelquefois im- possible à recouvrer ; les propriétaires et les fonctionnaires éprouvent de grands retards dans les rentrées de leurs revenus; ils diminuent leurs dépenses ordinaires , suppriment leurs dépenses extraordinaires , et ces diminutions de dépenses, eteonséquemment de travaux, ont nécessairement une influence fâcheuse sur les autres sources de la prospérité publique. Enfin , dans les années de disette, et lorsque (i) Ces résultats fâcheux sont aussi le résultat de la rou- tine suivie dans les cultures ; celles des environs, même jusqu'à dix et quinze lieues de Paris, ont, en général, le - défaut d être trop bornées dans la diversité des productions : car la garance, la moutarde, l' olivette et la plupart des plantes oléagineuses offrent dans leurs produits des res- sources fort encourageantes pour le cultivateur. EUROPÉENNES. I§7 Je prix des grains surpasse le taux moyen ordi- naire, l'agriculture trouve alors les moyens de réparer les perles qu 'elle avoit éprouve'es parune succession de récolles abondantes; elle remonte ses fermes abandonnées; elle reprend ses travaux avec une nouvelle activité; les cultures indus- trielles cessent, et sont remplacées par celles des céréales, des semis et des plantations; et l'on est étonné, pour ainsi dire, de passer de la disette à l'abondance presque aussi subitement que l'on avoit passé de l'abondance à la crainte de la disette. Mais la disette des grains , lorsqu'elle devient excessive, ou qu'elle se prolonge pendant quel- ques années, est bien plus préjudiciable au Gou- vernement et aux non-cultivateurs, que l'abon- dance ne leur avoit procuré d'avantages. Pour prévenir la famine, on est obligé de faire venir de l'étranger, et à grands frais , des grains que l'on est ensuite obligé de distribuer à perle; les contributions ne peuvent pas se lever; tous Jes individus abandonnent leurs occupations ordinaires, pour chercher leurs subsistances, et y consacrent leurs capitaux disponibles; le tra- vail cesse ; toutes les bourses se resserrent ; le commerce , les manufactures et les arts sont au£ abois; la misère est générale; enfin, la crainte ] o8 ANNALES de mourir de faim met les esprits en fermenta- tion , sert quelquefois de prétexte aux attroupe- ' mens, aux propos séditieux; les fermiers eux- mêmes sont menacés, leur domicile est violé ; et, au milieu de ces calamités, il se commet trop souvent des excès graves, que les Gouverne- mens n'oseront pas toujours réprimer entière- ment , et qui produisent dans l'ordre social un relâchement qu'ils ont le plus grand intérêt à empêcher ou du moins à prévenir. Tels sont les différens effets que, dans les chances diverses de récoltes, l'agriculture pro- duitsurlatranquillitéetlaprospérité publiques. Il en résulte évidemment que la position la plus favorable à la prospérité générale et particulière d'un grand Etat , est celle qui peut offrir cons- tamment à ses nombreux habitans des subsis- tances en tout genre, et toujours suffisantes, et à des prix moyens justement combinés avec ceux de la main-d'œuvre et des autres produits de l'industrie. Le maintien de cette juste propor- tion , autant que la nature des choses peut le permettre, est donc le but constant auquel doit tendre la prévovance de son Gouvernement. Les moyens d'y parvenir sont simples et abso- lument in'lépeu de son organisation. Ils consistent à prévenir la misère par le perlée- EUROPÉENNES. loV) tionnement de l'agriculture , par la multiplicité des semis ei des plantations, à éviter la surabon- dance des denrées par l'exportation , et à arrêter l'exportation aussitôt crue leur prix intérieur excède d'une certaine quantité leur taux moyen ordinaire. Suite des Lettres de l'Est Ti aduites de l'anglais. Voyage au mont Sinài, L'inondation du ÎSil avoit change les terres arides et desséchées de l'Egypte en de larges et beaux tapis de -verdure , et les environs du Caire avoienl pris un aspect réellement enchan- teur; l'air étoit sensiblement rafraîchi , et cette saison , la fin d'octobre, doit être la plus froide de l'année. L'extrême chaleur qui règne dans toute la Haute-Egypte empêche le voyageur de la par- courir : l'air du JN il étant plus frais, la naviga- l4x> ANNALES tion est la seule route praticable ; les nuits surtout sont délicieuses. En quittant les pyra- mides de Saccara , on entre dans un sentier de sable fin et brûlant. Une soif ardente nous dé- voroit, quand un derviche s'avança, et nous offrit un immense melon d'eau, que nous re- çûmes comme la manne du Ciel. A notre retour au Caire, nous logeâmes chez M. Asselin , Français qui a voit accompagné M. de Chateaubriand dans ce pays, et s'y étoit fixé ensuite. La tombe de l'infortuné Burck- hardt est dans le cimetière turc, hors de la cité. Cet incomparable voyageur, pendant sa longue résidence parmi les tribus arabes, avoit pris l'apparence et les manières d'un bédouin, sans cependant cesser d'être aimable et civil. Les Arabes parlent encore de Shéik-Ibrahim : on le voyoit souvent dans le désert, mal vêtu , monté sur un cheval arabe, avec sa lance et un sac de provisions derrière lui. Aucun européen n'a pu découvrir quelle partie du Caire il habi- toit , quoiqu'il vînt dans leurs maisons, qu'il bût du vin et mangeai du jambon comme un infidèle ; mais il rel'nsoit les visites de ses compa- triotes , craignant que les Turcs n 'observassent leur intimité. Le pacha se plaisoit avec lui, et EUKOPÉENNES. lTfl parfois le faisoil venir pour jouir de son en- tretien. Les seuls endroits d'amusement au Caire sont les cafés, qui sont généralement remplis; mais, quelque nombreuse que soit la compagnie, tout devient silencieux et attentif quand un conteur commence une fable. Il y a des Arabes qui dé- ploient de grands talens de mémoire et d'imagi- nation pour amuser ce peuple indolent et cré- dule. Le Turc, sa longue pipe à la main , écoulera, sans se lasser, et avec un profond intérêt, une histoire de merveilles et d'enchantement, en faisant à voix basse des exclamations d'Allah , mais sans interrompre le conteur. Ces fables respirent souvent une saine et pure morale, et cette coutume , si universellement répandue dans l'Est, est utile et amusante. En Europe, ces compositions n'auroient aucun charme ; la vaste et riche imagination de l'Orient est étrangère à nos froids climats; le génie du narrateur, sa brûlante imagination, son action passionnée y seraient déplacés. La plupart de ces hommes voyagent dans le pays, et gagnent une vie incertaine , en récitant leurs histoires dans les villages ; mais les plus estimés habitent les villes. Ils tirent quelquefois leurs fablcsdes Nuits T %2 ANNALES arabes oudc.s autres écrivains orientaux, mais plus souvent ils les composent eux-mêmes. Là, une lionne fable est comme un bon livre en Europe; elle passe de ville en ville; les Arabes l'appren- nent et la répètent dans tous les cafés , et bientôt l'auteur acquiert une brillante renommée. Il est curieux de voir des hommes de différentes na- tions suspendre leur entretien , et recueillir avec avidité chaque mot qui sort de la bouche du narrateur. Les femmes sont privées de cet amusement; mais il y a au Caire des fdles almck, destinées à les distraire par des danses, des chants et de la musique. Pendant notre séjour dans celte ville, nous vîmes des pèlerins venant de la Mecque. Ce voyage est d'une di Inculte immense: 1e pèlerinage des chrétiens à Jérusalem est une promenade , comparé à celui du courageux Moslem, qui vient souvent du cœur de l'Afrique. Il faut qu'il traverse de vastes déserts, qu'il en- dure tous les tourmens de la chaleur et de la soif, pour pénétrer dans le lieu de naissance du saint prophète, et un ardent enthousiasme de dévotion peut seul soutenir son courage. Plusieurs d'entr'eux, d'un âge avancé , quit- tent leurs maisons et leurs familles pour tra\er- ser une succession de brùlans déserts, sans espé- EUROPÉENNES. ifô rance de revoir leur patrie; et l'aspect d'une caravane , à son retour, est comme celui d'une arme'e après la bataille. Il y a plusieurs bains chauds au Caire; les hommes et les femmes en font le plus grand usage. . Ayant résolu de visiter le mont Sinaï, nous engageantes des chameaux pour le voyage. La partie étoit composée de M. C***, M. W***, alle- mand , envoyé en mission de Cambridge pour travailler à la conversion des Juifs : son domes- tique et le mien nous accompagnèrent. Nous quittâmes le Caire dans l'après-midi du 29 octobre, et passâmes devant une petite cara- vane qui avoit fait halte au pied de quelques montagnes stériles. Trois de nos chameaux étoient chargés d'outrés pleines d'eau, de sacs de charbon et d'une tente. Quand on n'est point accoutumé à monter ces animaux, la sensation qu'on éprouve est assez désagréable : leur dos, très-élevé, n'est ni mou ni commode; et leur trot , qui secoue avec violence , est de trois milles à l'heure. On alluma du feu , et on servit le souper ; mais, en dressant Ja tente , la perche se brisa, et nous fûmes obligés de dormir en plein air. La route , aussi loin que la vue pou voit porter, î4£ ANNALES cloil entièrement stérile, et ne présentoit qu'une vaste plaine de sable, légèrement ondulée à la surface. Le troisième jour, en m'éveillant, je vis des Arabes assis autour d'un grand feu. Jouma, le chef, avoit pétri un gâteau plat, et l'avoit posé sur les cendres chaudes. Les Arabes iumoient, prenoient du café, et causoient gaî- nient, car ils n'ont d'autre habitation que les déserts : ils trouvent du charme dans cette vie sauvage et vagabonde, et vivent sous des tentes, an milieu des rochers qui avoisinent le mont Sinaï. La végétation sembloit exilée de ces lieux arides , et ce ne fut qu'à Adjerud que nous vîmes quelques arbres épars. Ce misérable village est caché derrière un rang de montagnes formées par des rochers ; nous y fîmes halte pour la nuit. Cette partie de la con- trée est un repaire de voleurs; et nos guides, crai- gnant que nous ne fussions attaqués , veillèrent toute la nuit; mais elle s'écoula tranquillement. Nous arrivâmes le lendemain à Suez , et allâmes chez le consul, qui éloitGrec, et pour lequel nous avions une lettre. D'un âge avancé, sa longue barbe tomboit sur sa poitrine, et ajou- toit à son air vénérable: il nous lit servir quelques gâteaux et du vin de Jérusalem. ISous diti- EUROPÉENNES. l4-5 geâmes ensuite nos pas vers la mer Rouge, qui , à cet, endroit, est étroite et si peu profonde, qu'elle semble n'être qu'un bras de rivière. Elle se termine à trois milles au-dessus ; une rangée de montagnes domine la droite; la rive oppo- sée, où s'étend l'Arabie, est plate et sablon- neuse. Suez est une ville pauvre et entourée d'un mur très-bas. Le lendemain matin, nous allâmes jusqu'au terme de la mer Rouge , et marchâmes ensuite vers le désert de Sinaï , où sont quatre ou cinq étangs qu'on nomme les Fontaines de Moïse. Le temps étoit d'une pureté inexprimable ; aucun nuage n'obsCurcissoit l'azur des cieux ; aucun être vivant ne s'agitoit sur la terre, et ce calme solennel, cette solitude profonde avoient un charme qu'on ne pourroit qu'affoiblir en essayant de le dépeindre. Le désert prit bientôt un aspect plus hardi. Dans cette vaste plaine de sable , où de rares collines et quelques rocs escarpés s'étendoient vers l'horizon , de chaque côté maintenant s'élève un rang de montagnes, dont les cimes majestueuses brisent la triste mo- notonie qui fatiguoit la vue, et donnent un ca- ractère imposant à cette vaste retraite. En Egypte , le coucher du soleil offre un ma- gnifique spe ctacle; mais, pour le voir se lever 5. 10 i.^6 ANNALES dans tout son éclat, il faut être dans le désert. Là, rien ne borne la vue; à l'est, mille couleurs brillantes naissent et meurent tour à tour; et quand le soleil darde ses rayons sur la face de la terre, il verse une telle splendeur sur les im- menses étendues de sable et de rocs, qu'on est tenté de se prosterner, comme l'adorateur per- san, pour adresser à l'astre radieux des louanges et des bénédictions. En avançant, le cbemin devenoit plus varié; nous traversions de profondes et étroites vallées , où on voyoit quelques palmiers solitaires; la plaine, qui offroit une pente continuelle , mais gracieuse, étoit parsemée de rocs isolés et de jeunes arbres de la plus riante verdure. Nous ren- contrâmes quelques voyageurs et une ou deux petites caravanes qui nous firent le salut ordi- naire : «La paix soit avec vous!» Nous passâmes le soir devant des tombes qui renfermoient les restes des Arabes morts pendant leur passage dans ce désert. Leurs compagnons avoient fixé sur ces humbles monumens une pièce de roc , dernier hommage d'une religieuse amitié. Ils étoient dispersés dans des endroits solitaires, ou à l'ombre prolectrice d'une montagne. Bientôt nous pûmes contempler celles qui entourent Sinaï. En sortant d'une route profonde , on voit EUROPÉENNES. l^y sur la droite une longue rangée de montagnes de'pouillées et d'une forme colossale. Nous espérions atteindre le couvent de Sainte- Catherine avant la nuit; mais déjà la lune s'étoit élevée, lorsque nous entrâmes dans la bouche d'un étroit passage, où nos guides nous conseil- lèrent de mettre pied à terre. Une montée facile mène à cette lugubre vallée, dont l'aspect est effrayant : elle n'a pas 200 verges de largeur ; des montagnes d'une hauteur immense s'élèvent sur chacun de ses côtés. La route lournoit à l,eur pied, au bord des précipices, et au milieu des rocs qui s'étoient écroulés. Nous marchions péniblement sur des pierres , sans doute placées par des Arabes pour servir de marches. La lune éclairoit les sommets des montagnes ; mais sa douce clarté pénélroit à peine dans cette vallée profonde. « Où est le mont Sinai? » répétions-nous à chaque instant. Nous ne pouvions sortir de cette scène imposante et sévère : en tournant sur tous les points , nous nous retrouvions toujours à celui d'où nous étions partis. Mais à l'approche du mont Sinài, la beauté, le charme gracieux de lu nature ne devoiem-ils pas être proscrits? Là , tout révéloit que celte terre de miracles avoit tressailli sous les foudres 10. l48 ANNALES de Dieu ; là , rien n'avoit un caractère terrestre, et le son éclatant de la trompette sembloit faire retentir encore les échos d'alentour. Cependant la vallée s'élargit d'un demi-mille, et nous pûmes bientôt saluer cette montagne célèbre. Moins haute que celles qui l'environ- nent, rien de particulier ne la dislingue des autres. Minuit étoit sonné lorsque nous arri- vâmes au couvent de Sainte-Catherine , situé au pied de la montagne , et entouré d'un mur très-élevé, pour le défendre contre les attaques des Arabes. Après avoir appelé pendant quelque temps , une fenêtre s'ouvrit au haut du mur, et une corde nous fut jetée : nous en entourâmes nos corps , et les moines nous tirèrent l'un après l'autre par la fenêtre, qui étoit la seule entrée. Notre bagage vint ensuite. On nous conduisit par des escaliers et plusieurs passages dans nos chambres. Michel, mon domestique, qui parloit très-bien le grec moderne, fut notre seul inter- prète près de ces moines. Il demanda une chambre pour M. C... et moi, et une autre pour M. W.-. et son domestique. Ces pièces, très- petiies, sont garnies de mous coussins et d'un très-beau tapis; la porte esl dans le style oriental; une belle lampe suspendue au plafond jetoit une assez vive clarté. EUROPÉENNES. 1^9 C'est une vérité' incontestable, que le bonheur dc'rive , en grande partie, du contraste des situa- tions. En nous reposant sous ce toit protecteur, nous goûtâmes , après notre fatigant voyage , cette volupté que fait naître dans l'Est le passage des montagnes stériles et des déserts brûlans dans de riantes plaines et des vallées fleuries. Tout le luxe, toutes les jouissances de l'Angleterre ne peuvent causer les vifs transports qui nous ani- mèrent pendant ce voyage dans l'Orient. Les reclus, au nombre de vingt, sont de l'Eglise grecque , et presque tous âgés. Ce cou- vent fut fondé par Justinien, et existe depuis quatorze cents ans ; il est vaste et bien éclairé ; les montagnes qui l'environnent semblent être suspendues sur son toit. On nous servit un repas frugal et de l'eau-de-vie faite avec des dattes. Nous visitâmes ensuite le corridor situé dans la partie la plus large du couvent. Le lendemain, nous entendîmes les moines qui chantoient en chœur les prières du matin. A neuf heures, ils nous invitèrent à déjeûner avec eux dans le réfectoire. Ce repas est le seul qu'ils prennent pendant le jour; mais, vers le soir, ceux qui éprouvent un trop grand besoin d alimens peuvent faire une légère collation. Le déjeûner consiste en un petit pain blanc, un l5û ANNALES plat de pois ou une soupe d'orge , quelques raves et un petit verre d'eau-de-vie ; ils ne mangent jamais de chair d'animal. Leur réfectoire est une longue pièce avec un grand tableau de l'Enfer ; le Paradis est peint au plafond. Durant tout le repas, un moine est dans une petite chaire près de la porte , et lit les saints Evangiles; aux diflérentes périodes de la lecture, les moines se lèvent en se signant. Ces hommes sont peu instruits, mais la plus touchante bonté les caractérise. Leurs joues fleuries, leurs yeux animés et brillans attestent la rare salubrité de l'air. Le couvent renferme une église vaste et élé- gante ; la porte est du plus beau marbre , et l'or brille avec profusion sur la chaire. Nous pas- sâmes dans une petiic pièce, où est une niche éclairée par trois petites lampes : c'est là que fut jadis le Buisson ardent. Des images de la Vierge, de son divin Fils et de plusieurs autres Saints ornent ce lieu. Dans une antre partie de l'église, est la tombe de Sainte-Catberine, la patrone du monastère : c'est un monument en marbre blanc, couvert d'une riche draperie en soie, d'où, s'exhale un délicieux parfum. Il est placé sous un dais supporté par des colonnes. Un des murs de l'église est formé, en partie, EUROPÉENNES. l5l de plusieurs sortes de marbres d'une grande rareté, envoyés en présent de Sainte- Sophie à Constantinople. Le grand-autel est marqueté , ainsi que les colonnes qui le supportent, avec des pièces de nacre de perle et des écailles de tortue. Les Pères du mont Sinaï inspirent un grand respect aux Turcs ; lorsque ceux des autres couvens voyagent dans les diverses parties de l'Est, ou qu'ils se trouvent dans quelque situa- tion dangereuse, ils disent appartenir au cou- vent de Sinaï , et trouvent sûreté et protection. Cependant les Arabes portent à ces bons Pères une haine implacable, et n'épargneroient point leur vie s'ils les rencontroient dans le désert. Environ six ans avant , ils montoient en bandes sur les montagnes qui avoisinent le monastère, et faisoient feu sur les moines. Le jardin , qui est entouré d'un haut mur, est riche et superbe; les Pères y ont déployé une industrie vraiment admirable. Le palmier solitaire , le mélancolique cyprès étendent leur ombrage sur la verdure; le majestueux peuplier , s'élève dans les airs ; la vigne fléchit et s'incline sous ses grappes de pourpre et d'argent , et d'in- nombrables végétaux croissent sur cette terre fertile. La culture de ce jardin est le seul amu- sement des reclus. Pendant la résidence de Bo- 1Ô2 ANNALLS naparte au Caire, il fil rehausser le mur du couvent , et envoya deux pièces de canon pour sa défense ; mais ces hommes de paix n'en font jamais usage, quoiqu'une décharge feroit fuir les Arahes dans le désert. Ces brigands savent que le couvent contient d'excellent pain Liane : ils viennent décharger leurs mousquets contre le mur, en faisant d'horribles menaces, jusqu'à ce que les Pères ouvrent la fenêtre, et leur jettent une grande quantité de pain. Derrière le mont Sinaï, et dans les déserts de Médian , on voit une vallée entre deux rangées de montagnes : c'est là que , selon l'Ecriture , Moïse gardoit les troupeaux de Jethro , son beau-père : un groupe d'arbres s'élève au centre. Le troisième jour, nous sortîmes avant le lever du soleil, avec deux guides arabes, pour gravir la montagne de Sinaï. Le sentier, souvent étroit et profond, tournoit sur tous les côtés et parmi les énormes masses de rocs ; les Grecs y avoient placé des pierres qui formoient des marches inégales. Après une demi-heure de marche , nous trouvâmes un puits, où nous puisâmes une eau pure et délicieuse. A peu de distance, est une chapelle ruinée : pour y arriver, il faut traverser une pelouse couverte d'une tendre et agréable verdure; au milieu, s'élève un haut EUROPÉENNES. l55 palmier, et les rocs qui l'entourent forment un sauvage ampli i théâtre. Bientôt nous atteignîmes le sommet; sa sur- face a peu d'étendue : il est dominé par deux petits batimens , destinés jadis au culte religieux par des pèlerins grecs. Le sommet de Sinaï a quatre pointes ; celle de Moïse est au milieu des autres. Nous nous dirigeâmes avec un des guides vers la montagne de Sainte-Catherine. Après avoir monté dans une autre direction , nous parcourûmes une longue pente, qui nous conduisit dans une vallée profonde, où nous voulions passer la nuit. De hautes montagnes environnent cette solitude; une belle ligne de ' verdure règne sur toute son étendue, et au centre s'élève un monastère abandonné. Depuis long-temps, les moines en avoient été chassés par les Arabes; mais les appartemens n'avoient pas encore souffert des outrages du temps, et offroient au voyageur un asile précieux. Ce lieu est d'une beauté imposante et ter- rible. Les plus hauts palmiers que j'eusse vus jusqu'alors croissoient çà et là ; le jardin et les bois négligés présentoient l'image d'un triste abandon ; la fontaine ne désaltéroit plus le pè- lerin fatigué , et le canal du ruisseau , qui ser- pentoit à travers la vallée, étoit presque tari. l54 • ANNALES Les murs du couvent tombent en ruines; l'oli- vier et le peuplier croissent avec un luxe sau- vage. Peu de peintures idéales peuvent égaler l'aspect étonnant et rare de ce sanctuaire aban- donné au sein des déserts de Sinaï. [La suite dans la prochaine livraison.) EUROPEENNES. l55 ANALYSE Faite par M. Girard, ingénieur en chef des ponts et chaussées , membre de l'Académie rojale des Sciences , etc., etc. , de la Descrip- tion hydrographique et historique des Marais pontins (i) , par M. de Prony^ chevalier de l'Ordre du Roi, officier de F Ordre royal de la Légion- d'Honneur, membre de F Institut royal de France (Académie des Sciences} , du Bureau des longitudes de France , de la Société royale de Londres } etc. ; inspecteur- général , directeur de l'Ecole royale des ponts et chaussées (2). (1) A Paris , chez Firmin Didot , père et fils , rue Jacob , n» 24* ln~4° de 454 pages ; et chez Carilian-Gceury, libraire des ponts et chaussées, quai des Augustins, n° ^1. (2) J'ai donné dans la vik livraison, tome II, page 285 de ces Annales , une description de tous les marais connus , et particulièrement celle des marais pontins , en indiquant quelques moyens simples qui permettroient de les assainir, et de fructifier même complètement cette vaste surface de trente-deux lieues carrées. Mais ici se présente , d'une part, sur la même scène , un savant d'un ordre supérieur, dont j'ai eu l'honneur d'être, en 1793, le disciple et l'heureux 1 56 ANNALES Relief du sol, cadastre, détails intérieurs, et anal) se raisonnée des principaux projets pour leur dessèchement ; histoire critique des travaux exécutés d'après ces projets j état du sol pontin au mois de septembre 1 8 1 1 y projets ultérieurs pour son dessèchement gé- néral et complet, avec l'exposition des prin- cipes , fondés sur la théorie et V expérience , qui ont servi de base à ces projets , rédigés d'après les renseignemens recueillis et les opérations faites sur les lieux. Pendant que nous étions les maîtres de l'Ita- lie, il y a quelques anne'es , et que l'on essayait, par l'exécution de travaux utiles au pays, d'y faire supporter avec plus de re'signation le joug collègue à la Commission temporaire des Arts et des Sciences ; de l'autre , M. Girard , également très-distingué par ses hautes counoissances , qui a daigné me passer cette savante analyse d'un beau , d'un grand travail , d'un des chefs qui honore le plus notre corps. Cédant , dans mou humilité , lu palme à la science , je me trouverai heureux , si les foibles vues que j'ai publiées sur le même sujet pouvoient aider à compléter la réussite du plan que M. de Prony donne avec toute la supériorité de son expérience et de son vaste savoir. EUROPÉENNES. 1 5j d'une domination étrangère, le projet d'amé- liorer la campagne de Rome fixa particulière- ment l'attention du gouvernement français. Au mois de septembre 1810, il forma une com- mission de Yagro romano (1), dont les instruc- tions embrassoienl la presque totalité des objets relatifs à la prospérité intérieure de ce terri- toire. Les commissaires se divisèrent le travail, et M. de Prony, l'un d'entre eux, fut spécia- lement chargé de s'occuper du dessèchement et de l'assainissement des marais ponlins. La nature même des connoissances qui distin- guent cet habile ingénieur , et qui ont étendu sa réputation dans toutel'Europe, ledésignoit pour remplir cette mission : aussi convient-il qu'il l'avait ambitionnée. 11 lui appartenait en effet plus qu'à personne d'en apprécier l'importance. Ce n'est pas l'étendue des marais pontins qui les a rendus fameux ; ils occupent à peine un espace de 8 lieues de long sur 4 ou 5 de largeur, compris entre un appendice de la (1) Cette Commission étoit composée de M. le comte Fossombroni , de Florence; de MM. de Prony et Y\art, membres de l'Institut ; de M. Rigaud , de Lille , et de M. Dcsfougères , inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées. l58 ANNALES chaîne tics Apennins et une double ligne de dunes formant le bord de la mer Thyrrhé- nienne, depuis le cap d'Aslura jusqu'au moni de Circé, et de là jusqu'à Terracinc. C'est aux grands souvenirs qui se rattachent à celte con- trée qu'elle doit sa célébrité. L'île dans laquelle les compagnons d'Ulysse subirent une si triste métamorphose est aujourd'hui réunie à son ri- vage. Virgile a fait de cette partie du Latium , agrandie par son génie, le théâtre des événe- mens qui remplissent les six derniers livres de l'Enéide. Enfin, après ces temps héroïques , vers l'époque de la fondation de Rome, l'histoire v a placé le pays des Volsques, peuple puissant et belliqueux, où Coriolan vint chercher des soldats. Ce n'étoit point alors un territoire inondé; une population active y enlretenoit le libre écoulement des eaux : mais quand celte population eut élé assujétie par les Ro- mains, la perte de son indépendance entraîna la ruine de son agriculture, et bientôt la sub- mersion des parties les plus basses du pays le condamna à la stérilité. Il était déjà réduit à cet état, lorsque, Tan de Rome 442, Appius Claudius lit construire à travers les marais ponlins cette route fameuse qui a conservé jusqu'à nos jours le nom de son EUROPÉENNES. 169 auteur. Un siècle et demi après, le consul Cor- nélius Cethegus entreprit pour la première fois le dessèchement de ces marais. Négligée pen- dant deux cent cinquante ans , cette grande en- treprise fut pour J. César, devenu dictateur perpétuel , l'objet de soins particuliers ; les tra- vaux qu'il avait commencés furent suspendus à sa mort, et repris quelque temps après par son successeur, qui en a laissé des vestiges. Plus tard , Nerva et Trajan firent pratiquer sous la voie Àppienne des ponts destinés à l'écoulement des eaux dont elle interceptait le cours. Enfin , Théodoric ayant concédé les marais ponlins au patrice Decius, il fut entrepris par ce dernier , à la fin du vi e siècle et au commencement du vii e , des travaux considérables, auxquels une inscription lapidaire conservée à Terracine attribue un succès complet. Parmi les souverains pontifes, Léon X et Sixte V sont les premiers qui aient fait exécu- ter, pour le dessèchement des marais pontins, quelques ouvrages dignes d'être cités. Mais c'est à Pie VI que l'on doit d'avoir envisagé cette grande opération sous le point de vue le plus étendu. Près de 9 millions de francs ont été dé- pensés, sous sa direction immédiate, à des amé- liorations dont il avoit lui-même conçu l'idée; J 60 ANNALES et, quoiqu'on n'aii pas retiré de celte dépense tous les avantages qu'on en attendoit , le pape Pie VI n'en a pas moins acquis , par sa persévé- rance, des droits immortels à la reconnoissance publique. Les témoignages de cette reconnoissance écla- toient encore dans l'Etat romain , lorsque la commission française fut appelée à prononcer sur des tentatives infructueuses , et à indiquer des moyens plus efficaces d'arriver au but que l'on paroissoit avoir manqué. Or, il falloit être guidé dans la recherche de ces moyens , non- seulement par une connoissance parfaite de la topographie actuelle des marais pontins, du re- lief de leur surface, du cours des eaux qui y affluent ; il falloit encore remonter dans les siè- cles passés , et se rendre compte des causes di- verses qui ont amené ces marais à l'état fâcheux où ils sont aujourd'hui. Pour peu qu'on ait eu occasion d'observer la marche de la nature dans la formation des ter- rains d'alluvion, on reconnoît bientôt, en je- tant les yeux sur une carte des marais pontins, qu'ils occupent l'emplacement d'un ancien golfe qui s'étendoit jusqu'au pied de l'Apennin : il s'est d'abord transformé en une grande lagune, laquelle s'est ensuite elle-même comblée peu à EUROPÉENNES. l6l peu par les terres que les rivières ou les lorrens y ont en traînées des sommités voisines, et par la décomposition des végétaux qui y croissoient; et comme ces aitérisscmens ne se sont point exhaussés de manière à présenter une surface régulièrement inclinée , à partir du pied de ces sommités jusqu'au Lord de la mer, il est arrivé que les eaux reçues dans ces lagunes y sont res- tées stagnantes sur plusieurs points, quand le travail des hommes a cessé de provoquer leur écoulement, ou qu'elles n'ont pu s'écouler na- turellement par la seule issue qui leur soit restée ouverte près de la tour de Badino, à peu de dislance à l'ouest du port de Terracine. Au volume de ces eaux supérieures, il faut ajouter celui des pluies qui tombent sur toute l'étendue des marais ponlins , et celui des sour- ces qui surgissent de difterens points de leur surface. C'est bien à la stagnation de céis' eaux sans distinction d'origine, qu'il s'agit de remé- dier : mais cette distinction d'origine devient indispensable pour établir avec succès lesdiffé- rens canaux destinés à leur procurer l'écoule- ment le plus facile et le plus prompt. De ce principe simple, dérive toute la théorie qui est développée dans l'ouvrage de M. de Prony. Ce savant ingénieur entre en matière par des 3. j i l62 ANNALES considérations générales applicables aux grands 1 desséchcmens. S'atiachant d'abord aux phéno- mènes qui suivent la chute des eaux pluviales, il rappelle comment il se fait trois parts de ces eaux : la première retourne dans l'atmosphère par l'évaporation ; la seconde coule à la surface du sol, et se rend immédiatement dans les lits des ruisseaux ou des lorrens ; la troisième enfin s'infiltre dans la terre , et descend -verticalement jusqu'à ce qu'elle arrive sur des couches im- perméables, dont elle suit la déclivité pour former des sources , partout où ces couches im- perméables rencontrent la surface du sol. Les trois résultats de celle répartition des eaux de pluie ont entre eux des rapports de volume qui varient toujours suivant la nature et le de- gré d'inclinaison des terrains sur lesquels elles tombent , suivant l'espèce de végétation dont ces terrains sont couverts , en un mot , suivant une multitude d'accidens de localité propres à in- fluer d*une manière quelconque sur la conti- nuité ou l'intermittence des sources que les eaux pluviales alimentent. Au milieu des circonstances diverses qui mo- difient la circulation des eaux courantes à la surface de la terre, un phénomène reste cons- tant : c'est l'exhaussement du sol des vallées par EUROPÉENNES. l63 le dépôt des terres que ces eaux y transportent des contrées plus élevées d'où, elles descendent. L'observation de ce phénomène a suggéré l'idée d'opérer le dessèchement des terrains submer- gés, en y recevant des eaux chargées de limon. Ce procédé de dessèchement, désigné depuis long-temps en Italie sous le nom de colmates > fut adopté par Pie VI dans les marais pontins, et il paroît que M. Fossombroni , l'un des mem- bres de la commission de Yagro romano , le préférait à tout autre. M. de Prony est d'une opinion différente. Il pense qu'il convient, de se rendre maître des eaux supérieures avant qu'elles n'arrivent sur le sol même des marais; qu'en conséquence, il faut les recevoir dans des canaux de ceinture qui les portent à la mer en les soutenant dans tout leur cours au-dessus des terrains à dessé- cher. Quant aux eaux supérieures qui surgissent des parties basses de ces terrains, ou qui s'y accumulent par l'effet des pluies, elles doivent être réunies dans un canal principal i auquel il faut donner pour axe longitudinal la ligne du plus prompt écoulement , ligne dont le nivelle- ment du sol conduira toujours à trouver la di- rection. Cette direction du canal principal il. l64 ANNALES d'écoulement , sa pente , et les dimensions de sa section transversale éiant déterminées, il res- tera à assigner les directions, les pentes et les dimensions respectives des canaux auxiliaires qui devront porter les eaux de l'inondation dans le canal principal. M. de Prony fait voir com- ment la géométrie et les lois de l'hydraulique s'appliquent à ces importantes déterminations. Ses recherches particulières ont considérable- ment étendu la théorie des eaux courantes. Il était naturel qu'il en rappelât les principes dans un ouvrage spécialement destiné aux ingénieurs et aux personnes de l'art. Au surplus , ce n'est pas seulement à son propre système de dessè- chement que ces principes théoriques sont ap- plicables ; la méthode des colmates , recomman- dée par les plus célèbres Italiens, ne dispense pas d'ouvrir des canaux qui conduisent les eaux troubles sur les terrains à colmater, et dc-là , quand elles sont devenues claires, dans leur dernier récipient. Ainsi rentre sous les lois ri- goureuses de la théorie des eaux courantes une méthode de dessèchement qui sembleroit , au premier aperçu , en être complètement affran- chie. M. de Prony a divisé son ouvrage en quatre sections. EUROPÉENNES. l65 La première contient la description détaillée du bassin de§ marais pontins ; la seconde est destinée à faire connoïlre l'état de ces marais en 1777, lorsque Pie VI en entreprit la boni- fication; la troisième indique leur situation en 181 1 , après l'exécution d'une partie des tra- vaux qui avoient été entrepris; enfin, dans la quatrième et dernière section, l'auteur expose ses vues particulières et ses propres projets pour l'amélioration ultérieure de cette partie de l'Etat romain. • Nous sortirions des bornes de cet extrait, si nous ajoutions de nouveaux détails à ceux que nous avons déjà donnés sur l'histoire et la to- pographie des marais pontins. M. de Prony, après avoir rappelé ce qu'il en a déjà dit dans son introduction, s'arrête à décrire les différens cours d'eau qui y affluent, et les bassins de chacun d'eux. Le premier qu'on trouve en com- mençant par le sud, et en se portant à l'est de la voie Appienne, est celui du canal de Ter* racine ; le second est celui de la Scara vazza ; le troisième, celui de Y Amazeno > est le plus grand de ceux qui sont placés au périmètre oriental des marais , il renferme les villes de Piperno, de Sonmo, de Saint-Lorenzo. La ri- vière qui lui donne son nom prend sa source ï6C ANNALES aux environs de celte dernière ville, elle dé- bouche dans les marais, près de l'ancienne ab- baye de Fossa nuova. Après le bassin de X Amazeno , viennent ceux de la Ceriara et du Brivolco, torrent qui con- tourne le pied de la montagne sur laquelle est bâtie la ville de Sezze. Le Fosso venereo , le Fosso di Basciano et le Fosso di Sermonetta sont trois autres petits torrens dont les bassins sont contigus à celui du Brivolco. Le bassin de la Tepia , qui s'étend du nord- ouest au sud-est, presque parallèlement à la voie Appienne, est, après celui de Y Amazeno , le plus considérable de ceux qui débouchent sur le sol pontin. 11 renferme les sources de la Ninfa y autre rivière dont les eaux se réunissoient autre- fois aux eaux de la Tepia. Celle-ci traverse la voie Appienne , au-dessous de Tor treponti , et vient se répandre, sans encaissement ni digues, dans les pâturages de Piscinara. Plus au nord, et toujours à l'ouest de cette voie , se trouve le bassin du Fosso di Cisterna , qui a son origine un peu au-dessous de Velletri ; on rencontre ensuite ceux beaucoup plus petits du Giunco y du Maschero , du Fosso di Gorgo; enfin ceux du Rio Francesco et du Fiume Sisto , canal factice, où n'arrive qu'une partie des eaux des EUROPÉENNES. ib? deux derniers bassins dont nous venons de par- ler; l'autre partie se rendant directement à la jmer par le Rio Marlino , qui a été ouvert trans- versalement de l'est à l'ouest, à travers les Mac- chie ou bois de Cisterna y jusqu'au lac ou la- gune de Fogliano. La superficie de tous les bassins dont l'énu- mération vient d'être faite , y compris la super- ficie des marais qui étaient constamment cou- verts d'eau avant le règne de Pie VI, est de l3o,26i hectares, dans lesquels les terrains proprement dits infectés entrent pour 00,329 hectares seulement. Les eaux qu'ils reçoivent s'écoulent à la mer par le canal de Terracine et le Portatore di Badino, autre canal que Jules de Médicis, neveu de Léon X, fit ouvrir au commencement du xvi e siècle : la longueur dé- veloppée des lits de rivières, torrens ou canaux factices qui amènent les eaux dans les marais pontins , et qui servent à les en faire sortir , est d'environ 1 65, 000 mètres. Parmi ces canaux d'évacuation, il faut bien distinguer le canal Pio, lequel, contigu et parallèle à la voie Ap- pienne depuis le Foro Appio jusqu'au Porta- tore , remplit, quoique imparfaitement, dans le système de dessèchement adopté jusqu'ici » l68 ANNALES des fondions équivalentes à celles d'an axe principal d'écoulement. J,a quantité d'eau de pluie que reçoivent chaque année les terrains à dessécher, et qui n'en est point enlevée par l'évaporation , est une des premières données sur lesquelles tout pro- jet de dessèchement de ces terrains doit être assis. Des observations, recueillies depuis 1778 jusqu'en 1808, ont fait cotinbître que l'épais- seur de la couche moyenne annuelle d'eau de pluie que reçoivent le bassin principal et les bassins secondaires des marais ponlins, a été, dans cet intervalle de temps, de o m. 8o5 mil- limètres (1). D'autres observations ont appris que l'épaisseur de la couche d'eau qui s'évapore annuellement de ces marais est dcom. 091 mil.; il n'y reste plus, par conséquent . qu'une couche d'eau de o m. 714 mil. d'épaisseur; ce qui, eu égard à leur superficie, produit un volume de 9^0,064,040 mètres cubes d'eau, à l'écoule- ment desquels il faut pourvoir. Mais ici vient s'offrir un fait très-remarqua- ble : toutes les eaux des marais pontins, à l'ex- ception d'une très petite quantité* que 1 on peut (1) L'épaisseur moyenne de la couche d'eau de pluie qui tombe annuellement à Paris , n'est que de 55o millimètres. EUROPÉENNES. 169 rigoureusement négliger., se jettent à la mer, ainsi qu'on l'a dit, par le Poitarore di Badino. Or, le volume de ces eaux , lorsqu'elles sont les plus basses^ c'est-à-dire pendant les mois de juillet et d'août, a e'tc trouve de 01 m. 535 mil. par seconde ; tandis qu'à l'époque de leurs crues, qui ont lieu aux mois de mars et d'avril, ce vo- lume d'eau par seconde s'élève à ]3o mètres cubes. En appliquant les règles de l'interpola- tion aux jauges qui ont été faites des eaux du Portatore en différentes saisons de l'année , M. de JVony a trouvé que leur produit moyen pouvoil être exactement représenté par les 77 de leur produit le plus faible. Ce produit moyen , calculé pour l'année entière , s'élèverait par con- séquent à 2,352,573,939 m. cubes. Mais nous venons de dire que, pendant cet intervalle, les pluies ne versoient que 93o,oC4,o4o mètres cu- bes d'eau sur le bassin général des marais pon- tins : il en sort donc un volume d'eau plus que double de celui des pluies qu'il reçoit. D'où proviendroit cet énorme excédant de dépense, si ce n'est des sources nombreuses dont les bords et le fond des marais pontins sont couverts? Sources évidemment entretenues par les infiltra- lions qui ont lieu à des dislances plus ou moins considérables du côté de l'Apennin. JJO ANNALES Apres avoir établi sur ce fait une distinction nécessaire entre le bassin apparent et le bassin réel des marais pontins , notre auteur indique le relief de l'espèce de conque qu'ils occupent, et des montagnes qui lui servent de limite. Ses propres nivellcmens, et ceux faits en 1777 par MM. les ingénieurs Rapini , Astqffi et Scaccia , lui fournissent les élémens des recherches aux- quelles il se livre à ce sujet ; il annonce , au sur- plus, qu'en se plaçant au sommet delà montagne de Palestrine , le spectateur peut se former d'un coup-d'œil une idée assez juste de la configura- tion des montagnes et des collines qui bordent à l'est le territoire pontin. Ce graud attérisse- ment s'incline , suivant une certaine loi de pentes décroissantes , depuis son extrémité sep- tentrionale au-dessous de \elletri, jusqu'aux dunes qui le terminent au sud entre le ?nonte Circeo et Terracine. Sa pente transversale di- minue aussi depuis ses limites à droite et a gau- che de la voie Appiennc jusqu'au canal Pio, qui occupe la partie la plus basse des terrains inon- dés, sans néanmoins remplir) malgré la conve- nance de son tracé, l'objet essentiel auquel il avait été destiné. Pour expliquer ce peu de succès , M. de Pronv, en commençant la deuxième section de EUROPÉENNES. 1 7 1 son ouvrage, reporte son lecteur aux temps qui précédèrent le règne de Pie VI. Alors les eaux supérieures, sorties de leurs lits, inondoient les campagnes , franchissoient la voie Appienne qui étoit abandonnée, et venoient se jeter, à droite de cette route, dans le Fiume Sisto , d'où elles se rendoient par le canal délie Volte au Fosso di Badino. UUJfente, Y Amazeno et leurs affluens tenoient également la campagne submergée, et leurs eaux n'arrivoient au Portatore qu'après s'être répandues dans la portion de marais la plus infectée , que l'on désigne sous le nom de Pantano d'Inferno. Le défaut de pente et de capacité des cours d'eau naturels et des canaux de dessèchement qui sillonnoient en sens divers la surface des marais ponlins, l'abondance des plantes aquati- ques qui y croissoient avec une activité de vé- gétation extraordinaire , étoient sans doute la cause première de cette funeste stagnation ; mais une multitude de barrages ou pêcheries conlri- buoient puissamment à la maintenir; et bien que le revenu de ces établissemens fût un des prin- cipaux produits du territoire , ce revenu ne pou- voit être mis en balance avec tous les dommages, qui en résultaient , et l'insalubrité au prix de laquelle on l'obtenoit. jn2 ANNALES Ce fui à cet état de choses que l'ingénieur bolonais, Gaetano Rapini , fut chargé par Pie VI d'apporter les remèdes dont l'art indique- roit l'emploi ; cet ingénieur devoit recevoir les ordres immédiats du cardinal Buoncompagni, qui avait alors la surintendance des eaux de celte province : cependant on attribue généra- lement au souverain pontife lui-même la pre- mière idée d'ouvrir parallèlement à la voie Ap- picnne un canal principal d'écoulement; l'an- cien lit du Fiume Sisto ne pouvant servir à cet usage, à cause de sa trop grande élévation au- dessus de la partie la plus déprimée des marais. Suivant le premier système de l'ingénieur Rapini, VAmazeno, FUffeiite, la Cavatella, le Fosso di Cistcrna , ainsi que la Cavata , réunie au Fosso di Sermonetta , à la Ninfa et à la Tepia, devaient être Jes grands affluons du nouveau ca- nal Pîo. Par une exception particulière , VAma- zeno ne devoit cependant y entrer qu'après avoir déposé sur le Pantano d ' Inferno les troubles qu'il charrie. Les autres torrens, fossés ou cou- rans d'eau , de moindre importance, y auroient été introduits suivant les directions qui auroient été reconnues les plus convenables. On commença les travaux au mois de déeem- EUROPÉENNES. ] y^ bre r 777 par l'élargissement du Portatore du côté de la mer. Ils étoient achevés en 1 778 , jus- qu'au Ponte Maggiore sur la voie Appienne , et ils avoient produit un effet aussi prompt que salutaire : on continua le creusement du canal Pio pendant les années suivantes, et à la fin de 1781, il se trouva terminé jusqu'au Foro Appio ; on y fît creuser successivement, jus- qu'en 1783, quelques-uns des cours d'eau qu'il devoil recevoir. Sa pente avait été beaucoup mieux réglée que celle d'aucun des canaux qu'on eut exécutés jusqu'alors; néanmoins on ne tarda pas à s'apercevoir que le canal Pio n'offroit pas même aux campagnes qui le bordent les moyens d'écoulement qu'elles réclamoient; à plus forte raison, il auroit été insuffisant pour les eaux supérieures de \aNinfa, de la Tepia , etc., qu'il devoit encore recevoir : il fallut les en dé- tourner, et cette dérivation obligée fut la pre- mière modification que reçut le projet primitif dont on avoit approuvé l'exécution. Ainsi , l'on se vit amené à reconnoître la né- cessité de recreuser le Fiume Sisto pour en former un canal de ceinture, où l'on conduisit les eaux de la Ninfa, en leur faisait traverser la voie Appienne sous le pont de Tor tre- 174 AtfttALES ponti(i). Malheureusement le \il de FiumeSisto ne fut point assez approfondi , et ses digues ne furent point assez élevées pour contenir les eaux nouvelles qu'on y faisoit entrer : dès-lors, les campagnes limitrophes ne furent point mises à l'ahri des inondations auxquelles elles étoient exposées quand il survenoit des crues acciden- telles ; de sorte que ce projet secondaire , exécuté après coup comme un correctif indispensable , ne répondit point aux espérances qu'on en avoit conçues. 5 Celui de jeter les eaux de X Amazeno et de l' Vffente dans le Pantano d'Inferno , pour en opérer le dessèchement par colmates , n'a été effectué qu'imparfaitement : cependant les alluvions que ces cours d'eau ont déposées sur ces marécages en ont exhaussé le fond de o ra 7 5 e en vingt-quatre ans, ou de o m o3i2 par année moyenne ; ce qui porte à 68 mille mètres cubes (1) A cette occasion, M. de Prony rapporte un nivelle- ment du cours de la Ninfa , duquel il résulte que , sur un dé- veloppement de 4oi°°° mètres environ, la pente de cette rivière va toujours en décroissant , à partir de son origine ; de telle sorteque, près de la ville deA'/Vj/à, qu'elle contourne, cette pente est de ■££££% 1 tandis qu'à l'extrémité opposée vers son embouchure , elle n'est plus que de I0 * 000 - EUROPEENNES. I7J) le volume des matières déposées annuellement sur toute leur superficie. A ces différons travaux, Rapini ajouta en 1788 ceux du canal de Tcrracine : ce canal , alimenté par les eaux de la Pedicata , fut creusé à 12 décimètres environ au-dessous du niveau de la mer ; mais il s'est attéri depuis , et aujour- d'hui son fond n'est plus qu'à 7 décimètres au- dessous de ce même niveau. L'insuffisance de la ligne Pio , considérée comme axe principal d'écoulement , a provoqué d'autres dispositions qui n'avoient pas été pré- vues : il a fallu ouvrir dans la même direction quelques grands canaux auxiliaires. Dès 1789 , Rapini fit creuser à gauche de la voie Appienne , et à deux mille mètres environ de distance, pa- rallèlement à cette voie, le canal de la Schiazza , qui prend son origine vis-à-vis le Foro Appio , et se jette dans le canal Pio, à i ,800 mètres plus bas. Parles mêmes motifs, entre ce canal et le Fiume Sisto , il en fit ouvrir un troisième , ap- pelé Délia Botte, lequel se jette dans le Porta- tore di Badino. Enfin , un certain nombre de fossés transversaux, appelés fossés milliaires , parce qu'ils correspondent aux anciennes bornes, milliaires de la voie Appienne, conduisent les eaux qui submergent la campagne , d'un côté I7G ANNALES dans le Fiunic Sisto et le canal Délia Botte , de l'autre, dans le canal Pio et celui de la Schiazza. On a maintenu la liberté des an- ciennes communications que l'ouverture de tous ces canaux auroit interceptées, en construisant sous la voie Appienne et sons d'autres chemins moins importans une centaine de ponts, grands et petits, quatre aqueducs souterrains, ou botte, une vingtaine de chiaviche , ou clapets placés à l'embouchured'autanldefosses milliaires. Il faut ajouter à ces constructions une église et un cou- vent de capucins à Tortreponti , des maisons de postes, des magasins en dilîérens endroits, et à Terracine, un vaste édifice destiné, soit à rece- voir par occasion les grands dignitaires de l'Etat romain qui avoient les marais pontins dans leurs attributions, soit à loger habituellement le directeur, le caissier, et les autres principaux agens attachés à l'exécution des travaux. Depuis 1777 jusqu'en 1796, ces travaux ont occasionné une dépense de 8,667,61 1 fr. , dans laquelle le dessèchement , proprement dit , n'entre que pour 5,735,iii fr. , et les batimens et cons- tructions de luxe pour 2 ,554, 000 f r - On regrette, en comparant entre elles ces deux espèces de dé- penses , que les dernières n'aient point éié ajournées, ou du moins réduites au plus strict EUROPÉENNES. IJJ nécessaire. En agissant avec celle réserve, on eût pu consacrer aux travauxhydrauliquesdeux millions de plus , dont le bon emploi auroit procuré d'immenses avantages. La troisième section de l'ouvrage de M. de Prony est destinée à faire connoître l'état dans lequel il trouva les marais pontins en 18 ri , après les tentatives d'amélioration que nous venons de rapporter. Depuis le mois d'octobre de chaque année jusqu'au printemps suivant , les parties les plus basses de ce territoire sont couvertes de deux mètres d'eau ; et , comme si les élcmens les plus contraires conspiroienl à l'envi contre cette mal- heureuse contrée, à cette calamité d'une longue submersion dans la saison des inondations, en succède quelquefois une autre dans la saison des sécheresses : c'est la combustion du sol , qui est formé presque partout de débris de végétaux dont la décomposition n'est pas consommée. Cet accident, suite de la négligence des habitans , et souvent effet funeste de leurs haines et de leurs vengeances particulières, produit sur la surfacedu terrain des cavités plus ou moins pro- fondes qui se remplissent d'eau, et demeurent improductives, jusqu'à ce que de nouveaux dépôts de limon , et une nouvelle décomposition 3. 12 178 ANNALES de plantes les rendent encore une fois propres à l-i culture. Les travaux entrepris pour le dessèchement des marais pontins avoient certainement des vices de conception; cependant ils auroient produit plus d'améliorations qu'ils n'en ont réellement produit, s'ils avoient été entretenus avec plus de soin; mais, pendant plusieurs années, leur entretien s'est borné à débarrasser les canaux des herbes qui les obstruent; ce qui n'exige, pour ainsi dire , ni soins ni dépenses. Tan lot on fait promener dans un canal un troupeau de bailles qui, fuulaut aux pieds le fond de son lit, en déracinent les plantes aquatiques qui viennent flotter à la surface de l'eau ; tantôt on fait traî- ner par une barque un cylindre de bois armé de palettes de fer disposées en hélices. Pendant qu'il tourne horizontalement sur son axe, ses palettes, s'enfonçant dans le sol, saisissent et arrachent les herbes dont il est couvert; tantôt enfin on se sert d'une espèce de faulx , que deux hommes traînent par saccades au fond de l'eau, en remontant le courant, afin que le tranchant de l'instrument ait plus de prise sur la tige des plantes qu'il rencontre. L'ellél de ce dernier moyen est prompt et assuré ; mais la fau- chaisou accroît la force végétale , et les plantes EUROPEENNES. Ijg ainsi coupées repoussent en très-peu de temps avec une nouvelle vigueur* Les portions du territoire pontin qu'on a pu livrer à la culture sont d'une fertilité remar- quable : le froment , le maïs et l'avoine en sont les principales productions. Les pâturages offrent une autre source de ri- ( chesses d'autant plus précieuse, qu'elle dépend beaucoup moins des travaux ultérieurs de. des- sèchement', à l'aide desquels on voudroit l'ac- croître. Les pâturages peuvent en effet, sans perdre beaucoup do leur valeur, rester inondés une partie de l'année. On y élève des troupeaux de buffles; une multitude de porcs vient dans les bois ou macchie , dont quelques cantons des marais ponlins sont couverts. Enfin, la chasse dos animaux aquatiques offre à leurs habitans quelques moyens- de subsistance. Un tableau , qui paroi l avoir été dressé avec beaucoup de soin, présente la superficie des marais pontins divisée en terres à blé , en terres propres à la culture du maïs, en pâturages, en marais occasionnés par la combustion du sol , enfiu , en terrains marécageux d'origine. Cette superficie totale est de i 8,8^6 hectares. Les rivières qui affluent dans les marais pon- tins, et les principaux canaux qui les traversent, 12. l8o ANNALES sontnavigablespourdes bateaux appelés sandale, dont les plus grands portent n à 12 tonneaux. On regrette, en parcourant les renseignemens statistiques recueillis par M. de Prony sur cette partie de l'Etat romain , qu'ils n'aient point été complétés par quelques recherches sur sa popu- lation et la loi de mortalité à laquelle elle est soumise. Cela tient à l'inexécution des ordres donnés en 1811 , de dresser les tableaux qui sont les premiers élcmens de ces recherches. Si l'on examine avec attention les divers pro- jets de dessèchement des marais pontins , anté- rieurs à 1 8 1 o, on reconnoît bientôt qu'ils forment deux systèmes différens. Suivant l'un, leseauxsu- périeures, descendant du péri mètre de ces marais, dévoient être rassemblées dans le canal Pio ; suivant l'autre, on faisoit écouler ces eaux direc- tement à la mer par des canaux distincts. Le projet de tirer ainsi parti du Rio Martino est celui qui présente le plus d'intérêt. M. de Prony en a donné une description assez étendue. L'idée en fut conçue par l'ingénieur Vici. Le chevalier Passera, ingénieur ds Ferrare , ayant été con- sulté par le pape Pic VI, ne fit subir à ce projet que de légères modifications ; en consé- quence , les travaux en furent adjugés, en 1797, pour 749,000 fr. EUROPÉENNES. l8l Les événemens poliliques tinrent pendant douze ans leur exécution suspendue. On y re- vint en 1809, et la consulte de Rome paroissoit disposée à l'entreprendre , lorsque M. de Prony vint remplir en Italie la mission doit il avoit été chargé. La quatrième section de son ouvrage est con- sacrée à décrire ses propres projets. Après avoir rappelé les principes théoriques sur lesquels ils sont appuyés, et rapporté les observations locales qui justifient ces principes, il propose de recevoir les eaux intérieures provenant des pluies et des sources, dans un canal central, dirigé suivant Taxe principal d'écoulement, et de jeter dans les canaux de ceinture, qui les portent directe- ment à la mer , les eaux extérieures , torren- tielles ou pérennes , qui affluent de différens points de son périmètre dans le territoire in- fecté. Voilà donc des travaux de deux sortes , ayant respectivement pour objet les canaux intérieurs et les canaux de ceinture. On conçoit aisément que les premiers de ces ouvrages seront d'autant plus promptement exécutés, et exigeront d'au- tant moins de dépenses, qu'ils auront à recevoir un moindre volume d'eau. Il faut donc com- mencer par diminuer ce volume de tout celui l82 ANNALES des eaux supérieures, pérennes el torrentielles , qui s'y réuniroient. Le meilleur ordre à suivre dans l'exécution du dessèchement se trouve ainsi naturellement indiqué. Le cours de la ISuifa est un axe principal d'écoulement , qui prend son origine dans Ja partie du territoire poniin la plus élevée vers le nord. A l'ouest de cette rivière, se trouvent les bassins secondaires de la Tepia , du Fosso di Cisterna, du Giunco, du Maschem , et de plu- sieurs autres torrens; à l'est, se trouve le seul bassi.i secondaire du Fosso di Scrmonetta. Pris ensemble, ces bassins alimentaires du canal de la ISinfa ont une superficie de SgS.cjOi ,600 mè- tres, ou d'environ 4o,ooo hectares. Ce canal, après avoir passé sous la voie Appienne , vien- droit se réunir au Rio Francesco , extrémité septentrionale de Fiume Sisto , qui serviroit , comme on voit, du canal de ceinture. En caU culant le maximum du volume d'eau qu'il devra débites quand la Ninfa et ses afiluens y auront été introduits, M. de l'ronv l'a trouvé de 108m. cubes par seconde. Il discute, à celte occasion , le projet qui avoit été mis en avant par plusietus ingénieurs , de faire écouler une partie de ces mêmes eaux par le Rio Mmtino. 11 démontre que le Fiumc Sisto peut être aisément rendu EUROPÉENNES. l8 capable de les recevoir eu totalité'. Il fait re- marquer, eu outre , l'avantage de les jeter à la mer par la seule embouchure du Portai ore di Badino ; car il pourrait s'y e'tablir un port, si la barre qui obstrue celte embouchure en étoit repoussée assez loin par un courant plus consi- dérable. Quoique le Fiume Sisto se soutienne au- dessus de la campagne qu'il traverse , on n'aura cependant aucun accident à craindre de la divi- galion des eaux qu'il recevra , si l'on propor- tionne à leur volume les dimensions de sa section transversale , et si l'on donne une épaisseur suffisante à ses digues. La déclivité naturelle du sol avoit guidé l'in- génieur y ici dans le choix de la loi suivant laquelle il proposoil de distribuer la pente de la Ninfa et du Fiume Sisto. Or , ici comme partout ailleurs où le sol est formé d'alluvions, la pente longitudinale décroît plus ou moins rapidement depuis le pied des montagnes où ce.> alluvions s'appuient , jusqu'au rivage de la Étw&r qui leur sert de limite. Le fond du lit de ce canal d'enceinte, pris entre ces deux extré- mités , auroii donc présenté » dans le système de Vici , une surface concave. A celte penie con- tinue, M. de Prony propose de substituer un î84 ANNALES système de biefs successifs , termine's par des chutes. Il est vrai que^ se trouvant ainsi obligé de s'assujétir à la configuration du terrain , pour ne point s'enfoncer trop au-dessous , ni s'élever trop au-dessus , il fait aussi varier la pente de ces biefs successifs de telle sorte que , depuis le Rio Cieco jusqu'au point où le nouveau canal de la Ninfa se réunit au Fiume Sisto , les pentes de ces biefs décroissent sur l'unité de longueur, à très-peu près comme les nombres 5o, 43, 58, 33, 3o et 2S. \J Uffente et Y Amazeno coulent, comme on sait , au sud de la Ninfa : on formera de ces deux rivières des canaux de ceinture pour la partie sud-est des marais ponlins; elles tiaverseront le Pantano d'Injerno , soutenues par des digues, et passeront de l'autre coté de la voie Appienne sur un nouveau pont que l'on placera à 4oo mè- tres environ au-dessous du pont antique appelé Ponte maggiore ; enfin, elles se jetteront dans le canal Pio , près de son embouchure , dans le Portatore di Badino. Après avoir montré comment les machines employées pour le curage des ponts de Venise et d'Ancône pourroient utilement servir au creusement et au curage des divers canaux dont il vient d'être parlé , M. de Prony passe à la EUROPÉENNE.*- '85 description de ceux qui resteroient à entre- prendre pour l'écoulement des eaux intérieures des marais pontins. M M. Astolfi et Scaccia avoient proposé, anté- rieurement à 1810, de mettre en état de parfait écoulement les deux canaux auxiliaires de la Schiazza et de la Selcella. Leur projet est celui d'ingénieurs éclairés par la théorie et l'expé- rience. M. de Prony l'adopte sans aucun chan- gement , si ce n'est de recreuser les canaux dont il s'agit, pour en augmenter la capacité. Leurs eaux , rassemblées dans un seul lit , à partir du lieu appelé la Forcellata , se jetteroient dans le canal Pio , près de la Chiavica del Tabio , en passant sous un pont qui traverseroit la voie Appienne. Sur la droite de celte voie, les travaux néces- saires pour l'écoulement des eaux intérieures se réduisent à prolonger et à recreuser le canal délia Botte. Par cette opération , qui ne seroit ni longue ni dispendieuse, ce canal deviendroit parfaitement propre à remplir les fonctions de fosse longitudinale auxiliaire de la ligne Pio , qu'il conviendroit aussi cependant d'élargir et de recreuser. Il restoit à M. de Prony à présenter l'évalua- tion en argent des divers ouvrages qu'il propose. l8C> ANNALES jLcs élémens de cette évaluation ne pouvoienl eue recueillis que sur les lieux; ils ont été fournis par M. l'ingénieur Scaccùz. En les ajou- tant à ses propres recherelies , notre auteur a rendu un véritable service, puisqu'il donne par- là les moyens de comparer les valeurs respec- tives de certains travaux de la même nature en Fraàice et en Italie. Afin de rendre celle com- paraison facile à ses licteurs, M. de PronV expose, dans un premier appendice , le rapport des mesures, poids ei riiounoies des Etuis ro- mains, aux quantités analogues j)i ises dans noire système métrique. Dans un second et dernier appendice, il déterminé le module ou unité de mesure dont on a fait usage à dillérenles époques pour la distribution des eaux dans la Ville de Rome ; et ses recherches le conduisent à assi- gner le volume de celles qui y ont été autrefois amenées par des aqueducs, et le volume de celles qui y sont encore amenées ai lourd 'foui. En rendant complc de l 'ouvrage de M . de J'i ony sur les marais pontihs , nous nous sommes aiiacJus à présenter sous leur véritable jour les fans nombreux qui \ sont rapportés. Ce sont les données fondamentales de l'importante ^ques- tion qu'il s'agissou de résoudre*. Nous devions, saisissaiil la pensée de l'auteur, insister sur la EUROPÉENNES. 187 nécessité d'en attaquer les difficultés avec le secours de théories rigoureuses. Quant aux dé- tails d'exécution , nous ne pouvions nous y arrêter. Us ne sont point susceptibles d'analyse; c'est dans l'ouvrage même, et en consul tant l'atlas dont il est accompagné, que les ingénieurs, pour lesquels ces détails sont particulièrement destinés, devront en prendre connoissance. Cet ouvrage augmente la liste des productions émi- nemment utiles dont notre célèbre confrère a , depuis long-temps, enrichi l'art et la science. Mais l'art et la science ne seront pas seuls ap- pelés à profiter de la publication de celui-ci. C'est un véritable monument élevé en l'honneur du nom français; car, en consacrant la mémoire de notre dernier séjour en Italie , il attestera à la postérité que le temps pendant lequel nous y avons exercé l'autorité souveraine , y fut aussi marqué par des vues d'amélioration et de grands projets d'utilité publique. P. S. Girard, de rinstitut. J#8 ANNALES Notice de M. Léopold de Bellaing , sur l'établissement des Colonies dans les Pays- Bas (i). En 1821, d'après des données officielles, il y avoit dans les Pays-Bas sept cent cinquante-trois mille deux cent dix-huit individus secourus par la charité; la moitié d'entre eux étoit dans la détresse , par suite de la surabondance d'enfans, et un tiers faute d'ouvrage. Dès 1818, une société de bienfaisance, fon- dée par le prince Frédéric, fils aîné du roi des Vays-Bas, avoit établi dans les bruyères du pays de Dronthe, par les soins du général Van den Bosch, une colonie d'indigens, qui, à la fin de 1822 , réunissoit déjà deux mille cinq cents in- digens, une colonie de répression pour mille mendians, et avoil , en outre , contracté avec le (1) Elles sont dues principalement à la protection du prince Frédéric . et aux soins du général Van deu Bosch et de son frère, et aux lumières du baron de Keversberg. EUROPÉENNES. !§g Gouvernement, pour le placement de quativ. mille orphelins , enfans trouvés ou abandonnes, et pour cinq cents nouveaux ménages d'indi- gens (i). Dans les seules provinces d'Anvers et du Lim- bourg, un cinquième du sol étoit encore en bruyères. Dans cet état de choses, il fut ouvert une souscription pour former dans les provinces mé- ridionales un établissement colonial , d'après le mode adopté en Hollande : il y eut bientôt treize mille souscripteurs. Les réglemens de l'association portèrent que tout habitant des Pays-Bas , pourvu qu'il n'ait pas à sa charge de jugement infamant , pourroit être admis comme souscripteur, et par consé- quent comme sociétaire, en payant annuelle- ment 2 flor. 60 c. (5 fr. 20 c). Tout souscrip- teur avoit la faculté de se retirer à volonté de l'association. Le but de la société étoit de fonder des colo- (1) Près d'une des colonies, existoit le vieux château de Halle; les terres qui l'entouroientétoient depuis long-temps en culture ; le fermier qui les occupoit les avoit abandonnées depuis trois ans , après s'être ruiné. Ces mêmes champs , après avoir été engraissés suivant le système des colonies , ne laissent rien à désirer aujourd'hui. IC . G ANNALES libres, où des familles influentes, des orphelins, enfans pauvres ou abandonnés , se- x'oient établis par ménage. A chaque ménage, devoit être affectée une habitation meublée et garnie d'ustensiles ara- toircs , cl trois bonniers et demi de terrain (environ 5 hectares et demi) défrichés, e* mis, pour la première fois, en culture aux liais de la société. Des vaches et moutons dévoient être fournis en nomlwo a»tiiwtwt pour donner les engrais nécessaires. Les colons dévoient recevoir des vêlemens et des avances en vivres cl en ar- gent , tant que leur champ ne suffiroil pas à leurs besoins. Le prince Frédéric, deuxième fds du roi, accepta le titre de président de la société. Au commencement de 1822, on acquit 532 hectares de bru\ ères ( plus tard encore 5 1 6) , le tout près Woitcl, province d'Anvers. En mai , la société commença .ses iravaux : a45 hectares furent partages en 70 parcelles de 3 hectares cl demi. On arrêta que, sur 2 4 de ces parcelles , on éleveroil une habitation avec grange et étable. Le tiers du terrain lut béchi à un demi-mètre, la moitié des mottes de bruyères brûlées et répandues; l'autre moitié , après avoir servi de litièie à quatre ccnls moutons, EUROPÉENNES. IQI fut mélangée avec du fumier de cheval et de la chaux vive, le tout laissé réuni pour former un compost du poids de 25,ooo kilogrammes. Avec cela , on lu nia 45 ares sur chacune des portions de 5 hectares et demi. Les deux autres tiers furent défrichés pi us lard. Après l'entier défrichement, les colons paient 5o llor. ( 100 fr. ) de loyer par hahitalion. Jus- qu'alors la société partagea avec eux une partie des produits excédam J«ur consommation. Il a été successivement accoidé une vai.he, et ensuite une seconde, et formé des puits pour les engrais liquides. Les frais d'étahlissement de chaque ménage montent à i,55o flor. (3,ioo fr. environ) ; savoir : flor. fr. Achat, de terrain 60 120 Construction de la ferme. . 55o 1,100 Meuhles 25o 5oo Dépenses communes. ... 5o 100 Défrichement 35o 700 Deux vaches 100 200 Avances en vivres et argent. 5o 100 Lins et laines i4o 280 Total. . . . i,55o 3, 100 1Q2 ANNALES D'après les réglemens, les communes, les corps militaires, les individus, collectivement ou isolément, peuvent, en donnant i,55o flor. (5, 100 fr. ) une fois paje's , acquérir le droit de placer à perpétuité un ménage dans la colonie : on obtient ce même droit en payant 2$ flor. ( 5o fr. ) annuellement pendant seize ans , p* ?ar un individu. Une famille indigente, pour être admise, doit être pourvue *\f V,™* suffisans pour trouver son existence dans des travaux champêtres ou de fabrication , et ne se composer que de six ou huit individus. Les enfans âgés de plus de six ans, et d'une bonne constitution , sont' considérés comme pouvant pourvoir à leur existence. Les chefs de famille ont la jouissance de l'ha- bitation et de ses dépendances jusqu'au décès du dernier des deux, et paient, à dater de l'en- tier défrichement, 5o flor. de loyer. La société '•est tenue des grosses réparations et de l'impôt foncier. Si les chefs de famille laissent des en- fans mineurs , la société leur laisse la jouissance du manoir, et donne un chef au ménage. Les économies de" la société servent à l'éta- blissement gratuit de nouvelles familles indi- gentes. » EUROPÉENNES. lg3 Les colons portent des vêtemens uniformes. Les travaux sont distribue's par tâche ; ils s'exécutent en commun (jusqu'à ce que le colon devienne locataire), et sous une même direc- tion ; ils sont rétribués par des salaires. Tant que la société fait des avances aux co- lons, elle en obtient le remboursement par des retenues hebdomadaires, proportionnées avec ce que gagne chaque individu. Chaque colon est porteur d'un livret , sur lequel sont inscrits les objets mobiliers qu'on doit lui fournir, ainsi que leur prix. Les objets d'habillement sont disposés en ma- gasin; ces objets sont ensuite livrés aux colons. Il y a un compte particulier tenu avec chaque colon , lequel correspond avec le livret. On trouve dans la sixième livraison, deuxième année, du Philantrope , un rapport certifié par L. de Vellens , président , P. Lauwers , trésorier, et P. J. Heyvaert, secrétaire de la commission centrale de Bruxelles, comme leur ayant été remis par un respectable ecclésias- tique , l'un des membres de la commission urbaine de Bruxelles. En voici un extrait relatif à une visite aux colonies , en septembre 182/f : « L'œil étonné voit avec plaisir s'élever ma- jestueusement dans la commune deMerxplas 3. j3 194 ANNALES le bâtiment destine à un de'pôt de raille men- dians valides. Quatre fermes sont déjà cons- truites ; huit autres y seront jointes. Chacune de ces douze fermes aura un terrain de 5o à 4.0 bon- niers, deux chevaux, vingt vaches et cent trente- cinq moutons; elles seront données en exploi- lation de préférence à ceux des colons libres qui se distingueront le plus par le travail, l'exac- titude et l'intelligence. » Deux larges chemins conduisent en lignes droites de la colonie de répression à la colonie libre de Wortel. Nous y vîmes une multitude de colons occupes avec leurs fils à défricher le terrain : des enfans de dix à douze ans ne le cédoient point à leurs aînés en assiduité au travail. » Un charme nouveau nous saisit à la vue de la colonie libre. Des champs, naguère sans aucun produit, offrent l'aspect d'un jardin continu, parsemé de cent vingt-cinq petites fermes, dis- posées à distances égales les unes des autres. Une propreté recherchée contribue, dans ces habi- tations , au maintien de la santé des colons, qui tous rivalisent de zèle et de courage : on ne rencontre que des visages rians qui expriment le contentement. Les colons, en général, ne peu- vent assez, témoigner leur satisfaction, et bé- EUROPÉENNES. ICp lussent sans cesse les mains charitables qui leur oui ouvert cel asile. Il étoit agréable pour nous de voir des hommes qui , il y a peu de temps, presque nus, sans lit et sans moyens, étoient réduits à la plus affreuse misère, aujourd'hui sains et robustes, se livrant à des occupations qui leur procurent une existence honnête, et jouissant des avantages d'une vie laborieuse et active. Deux ont déjà acquis de leurs économies uncheval cl une charrette. Les autres ont acheté des vaches et des cochons ; les provisions de bou- che sont faites , dans presque toutes les fermes , pour à peu près une année. Les gains hebdoma- daires offrent aux colons des moyens d'épargne. Les femmes et les filles filent le colon et le lin, et eu obtiennent un bon salaire. Chaque colon ayant au moins une vache, il ne lui manque jamais ni lait ni beurre. » Au milieu de la colonie libre , se trouvent les quatre batimens centraux : l'un pour l'habi- tation dusous-directe.ur, deux pour la filature et pour le magasin, et le quatrième pour l'école. Le magasin est largement pourvu de tout ce qui est nécessaire au vêtement et au coucher des colons : les objets d'habillement se confectionnent dans l'établissement même. Les progrès des enfans dans la lecture, l'écriture et l'orthographe, éton- i3. îgG ANKALI3S nent. Les orphelins profitent , chaque semaine de 3o à 4° cents pour une caisse d'épar- gne; il leur est alloué autant pour argent de poche. L'instruction morale et religieuse est donnée par un prêtre respectable qui , à une piété exemplaire joint tous les agrémens d'une douceur évangélique. » En janvier i825, soixante-neuf fermes de la colonie numéro i avoient chacune deux arpens semés en seigle; les quinze fermes de la colonie numéro 2 avoient chacune un arpent semé en seigle. La population étoit de quatre cent cinquante individus, formant soixante-deux ménages. En avril i825, cent quarante-deux habita- tions étoient achevées ; tous les ménages avoient deux vaches. Le bâtiment de la bruyère de Merxplas- Ryekevorsel , destiné à recevoir mille mendians valides da»is lo courant de mai, étoit terminé. , Le nombre des souscriptions s'étoit considé- rablement accru. Nous éprouvons une satisfaction d'autant plus grande à présenter ce tableau de consola- EUROPÉENNES. 1QJ tion , créé en faveur de l'indigence par des mains généreuses, qu'il entre dans l'organisa- tion des vues de notre Société de Fructification des vides incultes qui se trouvent sur la vaste surface de la France : i°de destiner une partie des bénéfices aux hospices de chaque canton où les travaux seront exécutés; 2° de soutirer de toutes les villes les hommes désœuvrés qui lan- guissent dans la misère , pour les rendre heureux par des occupations utiles à eux et à la patrie ; 3?de recevoir de tousles élablissemens de charité les hommes et les femmes valides , pour les em- ployer à des travaux champêtres, de nature à améliorer leur existence ; 4° de former enfin des colonies d'indigens , destinées à faire renaître le bonheur et des productions nouvelles dans des landes , des bruyères et d'autres terrains in- cultes, qui ne présentent aujourd'hui que la tristesse et le néant de la vie. Il s'agit ici de fructifier environ la sixième partie de la surface générale de la France, pla- cée sous le plus beau climat du monde, suscep- tible non-seulement à suffire largement à un accroissement de plus de cinq millions de popu- lation , mais à accroître beaucoup encore les richesses productives des cinq autres sixièmes cultivés. Espérons que bientôt ce plan de ig8 annale bonheur général, qui embrasse de si grands, de si touchans intérêts , sera honoré de la royale sanction. Nouvelle -Hollande . Sydney , 10 février. MM. Howell et Hume ont récemment en- trepris de se rendre au Port occidental , en tra- versant ce pays. Cette expédition a conduit à la découverte d'une contrée très-étendue et fort riche, jusqu'ici inconnue, que l'on représente comme plus belle sous le rapport du sol , et, sous celui du climat, plus analogue à l'Angleterre que toutes celles qui ont été explorées. Les avan- tages de cette découverte sont beaucoup dimi- nués par la difficulté de parvenir dans ce pays par terre , attendu qu'entre Sydney et le Port occidental , il n'y a pas moins de quatre chaînes différentes de montagnes, dont quelques-unes sont si élevées, que leurs cimes sont couvertes de neige au milieu de l'été. Cependant le pays, aux environs du Port occidental , est tellement fertile, qu'on ne doute pas que l'établissement EUROPÉENNES. I99 d'une colonie n'y fût suivi des résultats les plus avantageux. La comunicalion par mer ne pré- sente aucun obstacle essentiel. Le Port est excel- lent , et a d'ailleurs l'avantage de recevoir les eaux d'une rivière navigable, l'une des plus grandes de la colonie, et dont le cours remonte jusqu'au cœur du pays. La nouvelle Compagnie australienne , établie à Londres, a donné une grande impulsion aux améliorations entreprises dans cette colonie et dans les îles adjacentes. L'agent de cette Com- pagnie a donné avis qu'il acheteroit tous les produits du pays , tels que blé, buile, laine, bois de construction, chanvre, etc., dont la qualité est excellente. La Compagnie d'Agricul- ture continue avec persévérance ses travaux : elle cultive avec succès plusieurs graines et plantes de l'Ile-de-France , et des racines d'An- gleterre. Nous venons d'apprendre , par une lettre adressée par un Français à un négociant de cette ville , que la frégate française la Thétis et la corvette Y Espérance croisent en ce moment dans la mer du Sud, et que ces bâtimens arri- veront dans peu à Port-Jackson. La frégate est commandée par M. de Bougainville , parent du célèbre navigateur de ce nom. 200 ANNALES Terre de Van-Diémen, On a reçu dernièrement une série de gazettes de Hobart-Town , dans la terre de Van-Dié- men, du 5o janvier jusqu'au 2 avril inclusive- ment. Celle colonie continue à faire de rapides progrès. Grâce à la beauté du climat , la culture de tous les fruits ou plantes de l'Europe a pu y être successivement importée. La vigne , en particulier, a prospéré au-delà de toute attente , et la récolte de cctie année promf ttoit de sur- passer toutes celles qui l'ont précédée depuis la • fondation de la colonie. Les reines-claudes et autres prunes , les ce- rises, les pommes , les framboises et les noix ont aussi été recueillies en très-grande abondance. On croyoit que et dernier fruit ne viendroit pas en maturité dans ce pays; mais l'expérience de celte année, dans laquelle les noyers ont pro- duit pour la première fois, a prouvé le contraire. Toutes les espèces de trèfle réussissent parfaite- ment sur le sol de Van-Diémen. On a remarqué que le trèfle semé dans les derniers jours de EUROPÉENNE*. 201 septembre étoit en graine au commencement de février. Une végétation aussi rapide est extrêmement rare. Les agriculteurs du voisinage de Hobart-Toivn ont cultivé l'indigo avec succès. La mauve commune (rose-mallow ) , cjùi> d'après une nouvelle découverte, peut fournir un bleu égal en beauté et en solidité au meil- leur indigo, croît aussi dans plusieurs parties de l'île avec une profusion remarquable. Quant à l'éducation des bestiaux et l'amélioration de* races, tant des moutons que des bêtes à cornes, les colons commencent également à s'y livrer avec ardeur. Observation . S'il est intéressant de voir que c'est jusqu'à l'autre extrémité de la terre que l'industrie européenne transplante avec la même facilité que dans le pays le plus voisin , nos plantes , nos arbres fruitiers et nos animaux, qui s'y natura- lisent pour accroître les productions d'un hé- misphère pendant si long-temps inconnu, qu'on met la pi us louable ardeur à ajouter aux richesses naturelles de ce nouveau continent , ce que l'Europe, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique pos- sèdent de meilleur et de plus utile, il ne sera 202 ANNALES pas moins intéressant d'appeler en notre faveur les productions variées de tant de climats diffé- rens, pcmr augmenter notre fortune agricole et industrielle. Nous avons encore de si grands vides à remplir fructueusement sur la terre na- tale, pour compléter ce qui lui appartient et lui manque, qu'au lieu de songer à coloniser des pays lointains , il nous paroît plus raison- nable de commencer par éteindre les infortunes et les misères du nôtre, en créant d'abord sur le sol de la patrie qui attache le cœur et les plus douces affections de l'homme , un état de bon- heur commun , qui peut résulter d'une abon- dance impérissable de toutes choses, accompa- gnée de ce grand spectacle d'une nature brillante de ses attraits , et d'une terre chargée des divers trésors du monde. Tels sont les grands biens que la Compagnie de Fructification demande à réaliser avec un fonds de cent millions , et des relations établies avec toutes les parties connues du globe. EUROPEENNES. 205 LES WAHABIS. Extrait d'un Voyage dans le Levant ( encore inédit}. I L'histoire des Wahabis ou Wahabites est peu connue en Europe; le passage suivant en donnera une idée à nos lecteurs : L'Yémen est, depuis les temps les plus re- culés, habité par les bédouins , ou arabes pas- teurs. Cette belle partie de l'Arabie s'étend jusqu'au détroit de Babel- Mande l \ et est bai- gnée d'un côté par la mer Rouge, et de l'autre par la mer d'Oman. Sa surface est de deux mille cinq cents lieues carrées, et on estime sa popu- lation à un million d'habitans. Sanaa est la ville capitale et la résidence ordinaire de l'iman , souverain. Les bédouins , maigres , mais ro- bustes, souples et légers, vivent du pillage des caravanes, mais sont néanmoins hospitaliers, et ne violent jamais la foi jurée. Ils forment diveses tribus , réunies , en apparence , par des 20/|. ANNALES mœurs semblables, mais séparées réellement par suite de ees mêmes mœurs, qui interdisent les mariages d'une tribu à l'autre. Cet usage est la source de leur indépendance et de leur force ; il renferme dans des limites très-resser- rées le nombre des mcmbncs de cbaque tribu , et les unit par les liens du sang. Le scbeik , ou chef de chaque tribu , est élu par les Arabes, et est spécialement chargé de terminer les différends qui s'élèvent entr'eux. Quelques-unes de ces tribus sont parfois divisées par la guerre; les autres sont alliées depuis un temps immémorial , portent alors un nom com- mun à toutes les tribus alliées, et forment une nation particulière dans la grande nation des Arabes. Telle est la nation des ISegdis, si re- nommée en Orient par la race de ses chevaux , qui passe pour la plus pure et la plus belle de toutes. Les Negdis se réunirent à deux autres tribus , les Agnisis et les Atoubs. Ces trois tribus, renonçant aux usages de leurs ancêtres , se mêlèrent, par des mariages, et ne formèrent plus qu'une seule nation ; ils admirent dans leur sein les Arabes vagabonds, et, devenus parce moyen très-nombreux, ils soumirent les hordes errantes de l' Yémen clans moins de vingt années. Celte nouvelle nation soumit l'Arabestan . s'era- EUROPÉENNES. 2o5 para du Derayeh et de FAhsa. Ainsi se forma, au milieu des Arabes , ce peuple nouveau qui , foible et misérable tribu à sa naissance, parvint au point de se rendre redoutable à la Porte. Ce peuple élut pour chef Ben-Saoud , qui prit le titre de prince du Derayeh et de Y Ahsa. Derayeh ou Dareyeh devint la capitale de ce nouvel empire. Cette ville, située à douze jour- nées S.-E. de Bassora, en est séparée par le désert : les maisons sont bâties en pierres. L'Ahsa, comme tous les villages de l'Yémen, est cons- truit en tiges et feuilles de palmiers. L'Yémen fut la patrie de Mahomet et des hommes célèbres qui ont étendu le nom et l'empire des Arabes ; ce fut aussi dans cette contrée que prit naissance la secte des Wahabis, qui , fondée il n'y a pas un demi -siècle , se rendit si long- temps redoutable à l'empire ottoman. Abd-el-TVahab (esclave du dispensateur de tous biens ) est le fondateur de cette secte , et lui donna son nom. Les Wahabis rapportent qu'il étoit fils de Soliman, pauvre arabe d'une petite tribu des Negdis. D'après leur tradition , Soliman rêva une nuit qu'une flamme qu'il «voit vue sortir de son corps, se répandoit au loin dans la campagne , et consumoit dans son pas- 2o6 ANNALES sage les tentes du désert et les habitations des villes. Effrayé de ce songe , il en demanda l'in- terprétation aux schciks de sa tribu, qui l'ex- pliquèrent nomme un présage heureux, et lui annoncèrent que son fils seroil le chef d'une religion nouvelle, qui convertiroit les Arabes du désert et soumettroit les villes. I Abd-el-Wahab se rendit à Ispahan , alors capitale de la Perse ; il y fil ses premières étu- des , et acquit une légère connoissance des lois. Il alla ensuite dans le Khorassan, à Ghiziu, à Irac, et retourna enfin dans sa patrie. Ce ne fut qu'en l'an 1171 de l'hégire (1767-8) qu'il commença à publier sa doctrine; il traita tous les mahométans d'infidèles, d'idolâtres, et les accusa même d'être pis que ces derniers : « Car » les idolâtres, disoit-il, dîtus les temps de ca- » lamité, oublient leurs idoles, et adressent » leurs prières au vrai Dieu, tandis que les » musulmaus n'invoquent jamais que Maho- » met, Ali, ou quelqu'un de leurs saints. Le » peuple, qui va prier sur les tombeaux du » prophète et de ses descendans, pour obtenir » leur intercession, se rend donc tous les jours «coupable d'idolâtrie, car il n'est point de » nation assez»stupide pour adorer une image. » Les juifs et les chrétiens, qui ont des portraits EUROPÉENNES. 207 » et des figures de Moïse el de leurs saints, ne » les regardent point comme des dieux; s'ils les » prient, c'est seulement afin qu'ils intercèdent » pour eux auprès de la Divinité. » Abd-el-TFahab fit peu de prosélytes; ce ne fut que sous son fils, le scheik Mahamed, que cette secte s'e'tendit considérablement : aussi passe-t-il pour en èlre le véritable fondateur. Ce scheik fut plutôt le réformateur du maho- métisme que le fondateur d'une secte nouvelle ; car la religion des Wahabis est celle du koran dans sa pureté primitive. Mahamed en adopta une version particulière; il prétendit que ce livre, écrit par Dieu même, étoit descendu du ciel , et que Mahomet n'étoit que l'instrument dont Dieu s'étoit servi pour le faire connaître aux hommes. Mais, en admettant les dogmes contenus dans le koran , il rejette sévèrement toutes les pratiques superstitieuses , enfans de l'ignorance ou d'une dévotion intéressée : il sup- prima les prières adressées aux saints et aux prophètes. Selon lui, Mahomet était un sage, mais rien de plus : sans le fatiguer par des prières qui ne doivent être adressées qu'à Dieu seul, il voulut qu'on le laissât jouir tranquil- lement du bonheur que sa vertu sur la terre lui avoit mérité dans le Ciel. Il n'y a qu'un seul 208 ANNALES Diea éternel, puissant et miséricordieux, tel est le premier dogme du koran ; ce fut aussi celui sur lequel il basa tout l'édifice de sa doc- trine. Jaloux de l'unité et de la force de Dieu, il ne voulut admettre aucune puissance inter- médiaire entre les hommes et cet Etre infini devant qui tous sont égaux, les petits et les grands, les sujets et les rois. Les prières adressées aux saints et aux prophètes furent supprimées; il proscrivit tout hommage rendu à des hommes qu'une crédule superstition a décorés de l'un ou l'autre de ces titres. Sa sévérité s'étendit sur ces hommages rendus aux autres prophètes re- connus par les musulmans. Il leur annonça que Dieu était irrité contre eux à cause du culte qu'ils rendoient à Mahomet, et il prétendoit être envoyé sur la terre pour proscrire cette idolâtrie, et rétablir celui d'un Dieu unique et immuable. Pour renverser le culte de Mahomet et établir sa réforme , Mahamed employa les mêmes moyens de persuasion que le prophète de Mé- dine : le fer et le feu; mais il ajouta à ces armes terribles l'intolérance la plus révoltante. Ceux des musul mans , disoit-il, qui persisteront dans leur croyance sont des idolâtres qu'il faut mettre ELUOPÉBNNES. 20$ à morl, parce qu'ils offensent la majesté de Dieu et profanent le culte qui lui est dû. Cette affreuse doctrine fit quelques prosélytes dans la tribu de Mahamed ; mais ils étoient trop peu nombreux pour être redoutables, et il fallait une force bien supérieure pour faire adopter une religion aussi intolérante. Le scheik Mahamed le sentit ; il sortit de l'Yémeu , par- courut la Syrie et les bords de l'Euphrate, cher- cha à convertir un pacha , ou quelque homme puissant qui voulût l'aider de ses armes et de son crédit. Mais repoussé à la Mecque, chassé de Bagdad et de Bassora, il revint dans l'Arabie, où il fut plus favorablement accueilli par Ben- Saoud, prince de Derayeh et de l'Ahsa, le même dont nous avons parlé plus haut. Une réunion de circonstances avantageuses pouvoit favoriser alors son entreprise : Ben-Saoud, à la tête d'un peuple conquérant, avoit pris dans ses victoires passées le désir de voler à de nou- velles conquêtes. Ce prince trouvoit dans les principes du réformateur un prétexte pour atta- quer les tribus arabes et les subjuguer : il adopta donc la réforme qui lui étoit proposée. Plusieurs de ses sujets, originaires de la tribu du scheik Mahamed, et depuis long-temps ses prosélytes, 3. j4 2 I O ANNALES applaudirent à sa conversion. Leur exemple et celui du prince entraîna le reste du peuple, et ce re'forrnateur heureux vit enfin ses nouveaux dogmes adopte's par une nation entière. Ce fut au Derayeh queBen-Saoud commença à former ses projets de conquête ; il ne négligea rien pour en assurer la re'ussite. Ses soldats, déjà accoutumés à la fatigue, devinrent, par les exercices auxquels il les assujétit, plus robustes et plus infatigables encore. Il se munit de dro- madaires : cet animal, aussi prompt que le cbe- val, mais plus robuste et plus sobre encore, fut créé par la nature pour peupler le désert , qui , sans son secours, scroit inhabitable. Ce prince ordonna que chaque dromadaire seroit monté par deux soldats, et chargé de provisions néces- saires pour vingt jours de route. Dès-lors ses armées nombreuses purenttraverser rapidement le désert, et attaquer à l'improviste leurs enne- mis sans défense. La mort vint frapper Ben-Saoud au milieu de ses conquêtes. Abd-el-Aziz lui succéda, et accomplit les projets de ce conquérant. Abd-el- Aziz, doué d'une stature gigantesque et d'une voix terrible, inspiroit la plus grande confiance aux Arabes. Il soumit presque entièrement l'Ara- EUROPEENNES. 211 bie ; il attaqua séparément les Arabes encore indépendans. Ses soldats étoient supérieurs en nombre à ceux de chaque tribu: celles-ci, trop éloignées les unes des autres , ou trop peu d'ac- cord entr'elles pour se réunir contre lui , furent aisément soumises. Au moment où ils étoient le moins attendus , les Wahabis arrivoient en présence de la tribu qu'ils vouloient réduire. Un messager d'Abd-el-Aziz se présentoit à eux, le koran dans une main , le glaive dans l'autre. Il portoit aux bédouins une lettre de ce prince , ainsi conçue : « Abd-el-Aziz , à la tribu de » salut. Votre devoir est de croire au livre que je » vous envoie. Ne soyez pas, comme les Turcs, » idolâtres, qui donnent un compagnon à Dieu. » Si vous êtes de vrais croyans , vous serez sau- » vés ; sinon je vous ferai la guerre jusqu'à la » mort. » Cette lettre , suivie d'une armée nombreuse , ne pou voit qu'obtenir une réponse favorable : tous les bédouins se soumirent , et le vaste désert compris entre la mer Rouge et le golfe Persique , et qui, depuis l' Arabie-Heureuse, s étend jusqu'à Alep et Damas , ne fut plus peuplé que des sec- taires du fils d'Abd-el-Wahab. En avril 1802 , les Wahabis s'emparèrent de i4. 212 ÀRNALfeS Kerbela, dans l'Irak-Arabi, ville entourée d'unt* muraille de terre. Pendant que la majeure partie des habitans étoit allée faire la prière au tombeau de Néjif , vingt-cinq mille d'en- tr'eux, montés sur des chevaux arabes et des dromadaires, sortirent tout à coup du désert, et entrèrent dans la ville. Cinq mille habitans furent massacrés, et près de dix mille furent plus ou moins blessés ; l'or, l'argent et tous les effet» précieux qu'ils purent trouver furent enlevés. Kerbela, avant ce désastreux événement, étoit la résidence d'un grand nombre de riches négo- ciais, et le rendez-vous des fidèles , quivenoient en pèlerinage au tombeau du prince des mar- tyrs, Hussein, fils d'Ali et petit-fils de Mahomet. Ce tombeau avoit été enrichi par le roi de Perse, Mohammed Khan-Kejar; le dôme étoit couvert de lames d'or, et l'intérieur étoit orné de pein- 4 tures et de riches dorures. Le cercueil d'Hussein, placé au milieu de l'édifice , étoit en acier da- masquiné en or. Outre ce monument , Kerbela possédoil encore les tombeaux des soixante mar- tyrs qui périrent avec le fils d'Ali. Voici la lettre d'Abd-el-Aziz au roi de Perse; on jugera, par son style, de la hardiesse de ce chef ; le ton qui y règne donne une idée de ses mœurs et de son austérité , qui , dans toutes les EUKOPÉENNES. 2l3 religions, est toujours le caractère distinctif des réformateurs : « C'est Dieu qui nous protège contre la » méchanceté de Satan. » Au nom du Dien clément et miséricordieux, Abd-el'Aziz , chef des Musulmans , A Féthaly-Schah,Toi de Perse. « Depuis la mort du prophète Mahomet, le » polythéisme et l'idolâtrie ont fait parmi ses »> disciples des progrès effrayans. A Néjif et à » Kerbela , le peuple se prosterne devant des » tombeaux de terre et de marbre , et adresse ses » supplications aux ossemens qu'ils renferment. » Une telle conduite ne peut manquer de dé- jà plaire à nos seigneurs Aly et Hussein. J'ai » donc fait tous mes efforts pour dégager notre » religion sainte de ces viles superstitions; et, » par la grâce de Dieu , je les ai depuis long- » temps bannies du territoire de Néjif et de la » plus grande partie de l'Arabie. Cependant » les gardiens du mausolée , dévorés par l'ava- « rice , ont encouragé 1 e peuple à persévérer dans 2l4 ANNALES » ces pratiques superstitieuses > et refusé de se » rendre à mes exhortations. C'est pourquoi j'ai » envoyé, comme vous avez pu l'apprendre , une » armée de fidèles, pour les punir ainsi qu'ils » le méritoient. Si les Persans sont livrés à ces » superstitions, qu'ils se hâtent de faire péni- » tence : car quiconque se rendra coupable » d'idolâtrie et de polythéisme sera puni sévè- » rement. » La paix soit avec ceux qui entendront ma » voix. » Abd-el-Aziz savoit mettre à profit le résultat de ses conquêtes. Si une tribu faisoit résistance, elle étoit égorgée, et ses biens confisqués au profit du vainqueur; si, au contraire, elle em- brassoit la loi des Wahabis, Abd-el-Aziz , en se fondant sur le passage du koran , prélevoit sur ses nouveaux sujets la dîme de tous les biens, soit argent , meubles , bestiaux ou bétes de somme. La puissance de ce conquérant s'accrut tellement, que les orientaux assuroient qu'au pre- mier signal il pouvoit lever une armée de cent mille hommes. LeshabitansdeBassoraetd'Hella redoutoient tellement les Wahabis, qu'ils vi- voient dans des inquiétudes continuelles. Ceux de JNéjif et de Kerbela , craignant encore leur EUROPEENNES. 2l5 visite, avoient envoyé à Kazemine ce qu'ils avoient de plus précieux , et fumoient tranquil- lement leur pipe, en attendant que des circons- tances plus favorables vinssent les délivrer d'en- nemis aussi redoutables. Ces conquérans avides portèrent la dévastation jusque dans les murs de lîassora, soumirent la tribu à'Outub , qui leur fut d'un grand secours pour créer une marine, et menacèrent Bagdad. En possession de toute l'Arabie, à l'exception de Mascate , de la Mecque et de Médine , ils restèrent long-temps sans attaquer ces villes saintes, soit à cause de leur respect pour ces lieux , soit qu'ils aimassent mieux prélever l'argent que leur donnoient abondamment les pèlerins qui s'y rendoient. Mais Saoud , fils et successeur d'Abd-el-Aziz, inonda le territoire sacré avec une nombreuse armée , et mit tout à feu et à sang. Il entra dans la Mecque , détruisit un grand nombre de tombeaux, et se rendit ensuite àDjiddah pour en former le siège. Cette ville, à trente-cinq lieues S.-O. delà Mecque, avec un port sur la mer Rouge, lui ouvrit le chemin de l'Egypte: il s'en empara. Le shérif se réfugia aussitôt à bord d'un bâtiment, et les habitans ayant consenti à payer une somme considérable, les Wahabis se retirèrent dans le 2l6 ANNALES pays d'Oman. Le frère du sultan de Mascate, qui ëtoit gouverneur de cette province, se soumit volontairement, et embrassa leur religion; les habitans suivirent l'exemple du chef, et contri- buèrent à étendre une religion qui menaçoit d'envahir l'empire ottoman. En 1810, les Wahabis retournèrent à la 'Mecque et à Médinc pour rançonner ces deux villes; mais ils en furent chassés par Jussoum- Pacha, fils de Méhémed-Ali , pacha d'Egypte , qui les battit, et les contraignit de se retirer. La mort de leur prince Saoud, en i8i4, éleva parmi eux de grandes dissensions au sujet du commandement. Méhémed-Ali, pacha d'Egypte, saisit cette circonstance pour marcher contre eux : il les atteignit près de Bessile , non loin de la ville deTarabes, et, le i5 janvier 1 81 5 , il les battit complètement. Ibrahim-Pacha, son second fils, s'empara de Derayeh, leur capitale, le 4 septembre 18 17. Vingt mille Wahabis fu- rent massacrés, et leur chef, Abdala-benSaoud, fut fait prisonnier , envoyé à Constantinople , et décapité le 17 décembre 1818. Des causes non moins légères ont occasionné des guerres religieuses chez les autres nations de la terre. Les Wahabis , comme d'autres peuples, admettent une révélation; mais elle EUROPÉENNES. 21^ ne leur enseigne que l'existence d'un Dieu ; et la principale différence entre eux et les musul- mans consiste dans leur opinion sur Mahomet, qui, selon eux, n'est qu'un sage, tandis que les musulmans en font un prophète ; et en admet- tant cette profession de foi des mahométans : Il n'y a de Dieu que Dieu , et Mahomet est son prophète, ils l'ont réduite à ces paroles : Un y a de Dieu que Dieu. . Les Wahabis ont donc les musulmans en horreur ; l'intolérance à leur e'gard est un prin- cipe de leur loi , et ils l'exécutent à la rigueur; les musulmans s'en sont vengés par de terribles représailles : cependant le koran est la base des pratiques religieuses de chacun. Comme les Turcs, les Wahabis sont circon- cis; ils ont le même nombre d'oraisons, les mêmes oblaiions, et font des génuflexions sem- blables ; ils observent le carême du Ramadan , s'abstiennent de vin et de toutes liqueurs fer- mentées ; mais leurs mosquées n'ont aucun ornement intérieur, et ils en ont abattu les minarets. Un iman y fait la lecture du koran et la prière de chaque jour, mais jamais le nom de Mahomet n'y est prononcé. 1U ont aussi leurs pèlerins, mais ils ne souffrent pas qu'ils prennent , comme parmi les Turcs, le 2l8 ANNALES titre de liadjis (saint). Ils s'indignent contre ceux qui , pour rendre hommage à un défunt , lui font élever un superbe mausolée : les hom- mes vertueux qui sont dans l'autre monde mé- prisent les frivoles distinctions de celui-ci , et ils pensent que ces riches sépulcres sont plutôt un monument de l'orgueil des héritiers, qu'un hommage rendu au défunt : d'ailleurs, c'est une folle présomption de vouloir élever encore au- dessus des autres celui sur lequel la Mort a passé son inflexible niveau. D'après ce passage du koran : Le meilleur tombeau est la terre, leurs morts sont déposés dans son sein, sans qu'aucun ouvrage extérieur indique la place du dernier repos. Dans les pays soumis à leur domination , ils ont détruit les tombeaux des scheiks et des prophètes (t). D'après ce que nous avons dit plus haut, il n'est pas étonnant que les Wahabis soient plus tolérans envers les chrétiens et les juifs : ils ne souffrent point d'églises ni de synagogues; mais les sectaires de ces religions peuvent prier en (i) Cette conduite est , au contraire, aux yeux de tous les hommes religieux, une licence bai baie et frénétique : car tous les peuples de la terre, sauvages ou civilisés, portent un respect très-naturel aux tombeaux. EUROPÉENNES. 2lCj toute liberté chez eux : ils ne sont point perse- # cute's; on ne cherche pas à faire des prosélytes; ils n'éprouvent ni vexations particulières, ni avanies; mais ils sont soumis au karack , espèce d'impôt qui monte à deux sequins et demi, ou cinq piastres par tète. Si leurs propriétés sont à l'abri, ils n'en sont pas moins soumis à des distinctions humiliantes : leurs habits doivent être simples et d'une certaine couleur ; il faut qu'ils aillent toujours à pied , et qu'ils prennent la gauche quand ils rencontrent des Wahabis sur leur chemin ; ils ne doivent leur adresser la parole que pour affaires indispensables et à voix basse. Malgré les richesses immenses qu'ils ont acquises , les Wahabis gardent une grande simplicité de mœurs ; ils ont conservé cette grossièreté qui étoit le caractère distinctif des Arabes leurs ancêtres : quelques dattes leur suf- fisent pour leur nourriture; un grand manteau d'une grossière étoffe leur sert pendant plusieurs années de vêtement et de lit. Lorsqu'ils sont engagés dans une expédition , ils portent la fru- galité et la persévérance à un point extrême. Leurs dromadaires sont chargés de deux outres, l'une pleine d'eau, l'autre de farine d'orge : quand ils ont faim, ils délavent cette farine aao ANNALES dans un peu d'eau , et l'avalent sans autre pré- # paration; voilà la seule nourriture qui les sou- tient des semaines entières. Leurs chevaux sont de l'excellente race de Néjid; ils n'en prennent jamais hors de leur pays. Avec une telle sobriété et l'habitude des plus rudes fatigues , ils seroient invincibles s'ils a voient quelques connoissances de l'ordre et de la discipline militaires; mais, à cet égard, ils ne sont guère plus savans que les Arabes leurs ancêtres ; et nous avons vu que les Turcs, quoi- que beaucoup inférieurs sous ce rapport aux Européens, les ont battus avec des forces moin- dres. La victoire d'Ibrahim-Pacha les a-t-elle anéantis? Nous ne le pensons pas. Lorsque de simples vues ambitieuses ont mis les armes à la main d'un conquérant, de grands revers peuvent l 'abattre, l'anéantir; les peuples rentrent dans les limites qu'ils avoient franchies; et la cause de si violentes secousses n'existant plus, la tran- quillité se rétablit. Mais en est- il de même -lorsque le glaive est dans les mains d'un réfor- mateur, et que le fanatisme recrute ses légions? Le premier qui donna des lois religieuses à son pays mérite sans doute la reconnoissance de ses compatriotes; mais tous ceux qui voulurent en- suite améliorer ou changer ces lois, ne tirent EUROPEENNES. 22 1 que soulever les passions. Dans la religion de Mahomet , la secte d'Ali , les Sunnites, les Wa- habis, etc., ont marqué leur existence par le fer et le feu. Les Wahabis ont aujourd'hui une jeune Per- sane à leur tète; elle est âgée de vingt-quatre ans, et est, dit-on, fille d'Àbd-el-Wahab ; elle est belle et d'un caractère entreprenant : c'est plus qu'il ne faut pour exalter de nouveau ces peuples (i). L'égalité, cette chimère des peuples civilisés, est le patrimoine des peuples pasteurs ; c'est le seul bien qu'ils connoissent : elle leur tient lieu du luxe , de l'aisance et des arts dont s'enor- gueillit l'Europe. Les Wahabis, en quittant les usages de leurs pères et en adoptant une autre forme de gouvernement , ne Font pas encore entièrement perdue ; ils ne connoissent aucune distinction ; les titres de pacha , prince ou visir, sont proscrits de leur langue ; ils se traitent tous de frères. Ils ne reconnoissent qu'un Dieu et qu'un chef. A. D. (i) On sait que , dans le voisinage, il se trouve déjà uue jeune héroïne (de la maison de Stanhope) qui gouverne en souveraine plusieurs peuples du Mont-Liban. 2 22 AiNNALES De la concurrence , en France, des eaux-de vie de pommes de terre avec celles de vin. La distillation des vins est due à Àrnault de Villeneuve , professeur de médecine à Montpel- lier, qui , le premier, donna des idées saines et exactes sur la fabrication des eaux-de-vie ; il perfectionna même les appareils propres à leur distillation. Depuis plusieurs siècles, la distillation des vins est connue; mais on a successivement per- fectionné cette opération, et cette amélioration s'est accrue à un point, que, de nos jours, elle peut s'appliquer avec beaucoup d'avantage au commerce des eaux-de-vie, et, en général , à tous les genres de distillation. M. le comte Chaptal, qui a tant apporté de perfectionnement à la culture de la vigne , ainsi qu'à la confection des vins , dit , dans sou excel- lent ouvrage sur les eaux-de-vie, que plus un vin est riche en esprit, moins il contient d'acide malique; et c'est la raison pour laquelle les meilleurs vins fournissent , en général , les EUROPÉENNES. 223 meilleures eaux-de-vie , parce qu'alors elles sont exemptes de la présence de cet acide qui leur donne un goût très-désagréable. Le génie invente, et la cupidité corrompt; la cupidité s'empare des découvertes du génie, et fait de ces mêmes découvertes, qu'elle dénature, un monopole qui nuit aux arts, paralyse le succès des inventions utiles , et en fait un trafic ré- prouvé; elle innove des découvertes modernes, dont on ne peut nier l'utilité de quelques-unes.. Mais celles qui ne nous offrent que des subs- tances factices, au lieu de produits plus natu- rels et essentiellement meilleurs , ne sont mal- heureusement que des inventions nuisibles au commerce intérieur et extérieur, dont le temps, la raison et des réglemens protecteurs finiront par faire justice. Un agronome observateur, M. Deby, en par- lant de l'eau-de-vie de pommes de terre, qu'il regarde , pour la France , comme un triste pro- duit, s'explique en ces termes : « Ce breuvage a besoin , pour être considéré en France comme liquide potable , d'être mélangé avec des subs- tances, sucrées et aromatiques colorées , afin de remplacer, comme on le peut , un principe qui est homogène dans les eaux-de-vie de vin. Il résulte de là que , si ces liquides composés ne ^2/i ANNALES portent pas un préjudice notable à la santé (question hygiénique qu'il appartient à la société de résoudre), ils nuisent au moins à l'intérêt et au crédit du commerce de France, qui perd, par leur introduction et leur mélange, un des plus beaux privilèges de son territoire. Il est difficile de prouver, malgré les discours de ceux qui se laissent entraîner par ce qui porte un caractère de nouveauté, que la pomme de terre, matière solide et farineuse, qui n'a pas, comme le vin, subi une fermentation graduée, ni conservé sa qualité aromatique , puisse rem- placer convenablement des eaux-de-vie fabri- quées avec une liqueur généreuse, qui, malgré le travail de la distillation , retient toujours la substance sucrée et balsamique qui dépend de son premier principe : telles sont les eaux-de-vie de Cognac, d'Orléans, de Bordeaux , etc. , fabri- quées par les procédés conformes aux règles de la fermentation acéteuse. Peu de pays sont aussi avancés que la France en agriculture ; peu de pays possèdent un terri- toire aussi fertile ; peu de pays enfin ont d'aussi abondantes récoltes, et aussi variées que celles de France. Aussi a-t-elle le plus grand intérêt à conserver et maintenir la qualité et la nature des récoltes en tous genres .: c'est par-là qu'elle EUROPÉENNES. 225 anéantira le trafic honteux des falsifications, et c'est par-là aussi qu'elle sera toujours à la tête de tous les peuples et de tous les pays, par son agriculture et les perfectionnemens qu'elle y apportera. M. G D' , membre de la Société d'Agriculture et d'Economie rurale de Loir-et- Cher, et secrétaire perpétuel de la Société , dans un lumineux Mémoire , lu à la séance publique du 3 septembre 1824.? sur la concurrence en France des eaux-de-vie de pommes de terre avec celles de vin , reproduit avec précision et clarté combien cette rivalité nuit à la principale branche de la fortune agricole , une des sources impor- tantes de la prospérité commerciale intérieure, de l'industrie nationale , enfin au produit de la vigne. C'est donc, dit-il , un préjudice notoire que porte au commerce de France la fabrication de ces substances factices. Mais ce n'est pas tout; c'est à l'agriculture française , c'est à la prospé- rité territorale que le préjudice est encore plus directement sensible : déjà frappée d'un premier coup, elle est écrasée d'un second. Grevée de frais de culture énormes, d'impôts excessifs , comparativement aux autres proprié- tés, la vigne voit encore ses produits naturels 3. i5 226 A. INHALES en supporter d'autres bien plus considérables , qui lui interdisent toute concurrence avec sa rivale. Dégagée de grands frais de culture, et franche de droits dans sa matière première , l'eau-de-vie de pommes de terre, au contraire , livrée à bas prix au commerce, offre néanmoins des bénéfices énormes ; il ne reste pas même au propriétaire de vignes l'espoir de convertir avec avantage ses vins en vinaigre : le progrès des lumières est encore là pour lui opposer celui de bois. Je suis certainement loin, continue M. G.... D' , de blâmer les progrès de la science, l'essor de la liberté industrielle; mais je pense que son application et l'usage doivent en être modifiés, suivant les besoins et les intérêts de la société. Il est des positions où l'on doit les restreindre ou les étendre. Par exemple, on doit regarder aujourd'hui la fabrication des'sucres de betteraves comme une conquête précieuse pour la France ; et il y a quarante aus, lorsqu'elle avoit ses colonies , c'eût été un malheur, à quel- que modique prix que la main-d'œuvre dans les temps, et la générosité des betteraves, eussent pu l'établir, même au-dessous du sucre de canne. La sagesse de la politique ne l'eût pas souffert, et nous avons la preuve de sa sollicitude alors , EUROPÉENNES. 227 pour la métropole , dans la prohibition des raffi- neries dans les colonies. Tout en respectant la liberté , le Gouverne- ment feroit un acte de justice en établissant du moins l'équilibre par un impôt à la fabrica- tion , dans les formes usitées pour les brasseries, tel que, cumulé avec la valeur intrinsèque, il égalât le prix des eaux-de-vie ou des esprits de vin de commerce , et cela en outre , comme ceux-ci, des droits ordinaires communs à tous. La justice, l'intérêt du fisc, celui de l'agri- culture, celui de la politique, réclament une mesure , sinon prohibitive de la fabrication des eaux-de-vie de pommes de terre et du vinaigre de bois, au moins restrictible , telle que l'équi- libre puisse s'établir entre les produits de ces substances et ceux de la vigne.* La pomme de terre, méconnue, il y a soixante ans, en France, comme aliment pour l'homme, a rendu, il ne faut pas se le dissimuler, de grands services à la société dans les temps de disette. Jusque-là à peine pouvoit-on persuader aux paysans de l'employer autrement que pour la nourriture des porcs. La nécessité impérieuse a vaincu leur répugnance; la modeetla fantaisie sont venues la seconder ; elle a passé de la chau- mière dans le palais. La gastronomie , par ses i5. 228 ANNALES raffineries, l'a appropriée à tous les goûts; sa culture s'est multipliée ; ses produits sont de- venus immenses, et, pour ainsi dire , un superflu dont les arts se sont emparés. Voilà ce qui a. donné naissance à l'eau-de-vie de pommes de terre en France , qu'on méprisoit même en pays étranger, réservée seulement au palais grossier du peuple. Les produits énormes que, perfec- tionnée , elle donne sous cette forme, au moyen du prix auquel on peutl'établir, l'ont détournée de sa véritable destination , comme aliment des bestiaux, par conséquent comme principe de leur augmentation et source des engrais, bases principales de la prospérité de l'agriculture. C'est donc dans son intérêt qu'on réclame des mesures qui bâtent le retour de la pomme de terre à sa destination première t qui la multi- plient même, s'il est possible, parla suppression des jachères, si lentes à se propager; mais aussi telles que, si elle veut s'en écarter, elle trouve dans la sagesse des lois une barrière qui la force au moins à marcher de niveau avec l'eau-de-vie de vin , sa rivale : la supériorité de celle-ci lui conservera l'espoir de la préférence. M. G 13' se livre successivement à des observations de fait qui prouvent évidemment que le propriétaire de vignes , dont les produits EUROPÉENNES. 2 2g sont absorbes par les impôts du iisc, les droits de détail , frais de transports , industrie et bé- néfices du débitant, d'après lesquels il établit son prix de vente, ne peut soutenir la concur- rence avec ces falsifications qui ne sont point soumises aux droits du fisc, et qui ne sont point obligés de pourvoir à de grands frais de culture. De là le vil prix de la denrée, le discrédit de celte nature de biens, et, par conséquent, l'absence pour le Trésor des droits plus grands qu'il recevroit sous l'une ou l'autre forme de vin ou d'eau-de-vie. Le découragement est la suite d'un tel état de choses, dont le seul remède, si des lois sages n'y pourvoient, est la destruction d'une grande partie de vignobles. Quels terrains alors seront rendus à l'agriculture ! Et , pour surcroît de malheur, le vieux système cadastral est encore là pour les maintenir sous la même estimation et imposition comme vignes, tandis que des terres mises en vignes resteront imposées comme des terres. La sagesse éclairée, la bonté de Charles X nous sont garans qu'il entendra nos plaintes; qu'il ne sera pas sourd aux humbles et respec- tueuses suppliques de tous les vignobles de France; qu'il cicatrisera nos plaies, en propo 23o ANNALES sant, à la prochaine session, une loi qui réta- blisse l'équilibre dans les fortunes du pays , surtout dans une branche importante de celle publique , à laquelle «es propres intérêts sont si essentiellement liés. Nous osons l'espérer : dirigé par sa royale justice, son cœur paternel, pendant tout le cours de son règne , sera jaloux d'acquérir de nouveaux droits au concert de bénédictions qui ont accompagné ses premiers pas vers le trône. Courte narration d'une tentative infructueuse pour atteindre Repulse-Bay. (ftt)f the London and Paris Observer. J Pour faire suite à la troisième expédition où est maintenant engagé le capitaine Parry, le capitaine Lyon fut nommé au service spécial de faire route pour -Repulse-Bay. Il devoit y passer l'hiver, et attendre le retour du prin- temps, saison où il dirigeroit une partie de son équipage vers Melleville-Peninsula , pour ex- plorer les mers polaires jusqu'au pont Turna- EUROPEENNES. 201 gain, qui fut, comme nos lecteurs s'en sou- viennent sans doute, le terme du périlleux et hardi voyage du capitaine Franklin. Le Griper, suivi du Snap, comme vaisseau d'approvision- nement, leva l'ancre à hittle-Nore le 6 juin dernier. Au départ, il paraissoit clairement que le premier tanguoit profondément, qu'il étoit incapable de marcher avec vitesse, et de résister aux grosses mers, ou d'écarter les glaces de l'Océan septentrional. Nous ne jetterons cer- tainement pas le blâme sur les personnes char- gées de l'équipement du vaisseau; mais il est pénible de penser qu'on puisse trouver dans un pays si justement célèbre par sa science nautique et ses expéditions libérales, l'exem- ple d'une aussi grave imperfection : cependant les munitions et habillemens furent fournis en abondance. «Le 28, à la hauteur de Moss-Head, un brouillard qui survint, joint à l'ignorance du pilote, faillit causer le naufrage de l'équipage. D'après l'observation du pilote, nous prîmes au large pour pouvoir doubler le cap avant l'ap- proche de la marée , et portâmes la bordée à terre; mais un vent léger et une forte marée, à travers laquelle le vaisseau ne pouvoit avancer, le rendirent très-difficile à gouverner. Cepen- 23a ANNALES dantla marée changea, et nous fûmes porte's droit au cap, car à 10P. M., les sondes nous rappor- tèrent vingt -cinq brasses, et nous reçûmes l'ombre du rocher. Au même moment, les bri- sans lurent vus et entendus sous leurs avants. Un nouveau coup de sonde nous donna quatre brasses; une risée de vent vint très-à-propos border le rocher , et nous fîmes prendre vent au vaisseau en le sauvant du rescif. » (luidés par nos petits plombs de sonde et le son des brisans , nous vînmes en courant dans un mouillage de quinze brasses, évidemment abrité par une partie cfe la terre haute. » Comme la baie de Saintlair est la seule placequi offre un mouillage le long d'une grande étendue de cette côte rapide, nous nous trou- vâmes très-heureux d'y être en sûreté. » Je ne passerai point sur les circonstances du danger auquel nous avons échappé, sans déplorer l'extrême ignorance où sont les pilotes de cette partie de la côte : le nôtre , n'ayant aucune connoissance de notre situation lorsque nous jetâmes l'ancre, avoit positivement assuré que la marée , qu'il disoit connoître parfaite- ment, ne pouvoit pas carguer sur nous, dans la route où nous avions gouverné. Comme les vaisseaux entrèrent dans Stronmess pour faire EUROPEENNES. 255 un repos, nous saisîmes cette occasion pour visiter quelques rangs circulaires en pierres, qu'on nomme communément Temples drui- diques. » Ici . nous nous procurâmes avec beaucoup de peine deux petits bidets de la véritable race Schetland, qui sont, à ce qu'il paroît, particu- lièrement utiles dans les opérations spécula- tives de terre. Les babitans des "huttes orca- diennes déclarèrent qu'ils n'avoient que de la farine et de l'eau à offrir aux étrangers. A la fin cependant, dit le capitaine, nous fîmes la connoissance d'une vieille femme qui nous prit dans sa cabane enfumée, et nous servit en abondance des œufs rôtis , des pommes de terre , des gâteaux d'avoine, du beurre et du lait; son mari apporta sa petite bouteille d'ain , dont il nous versoit souvent d'excellentes rasades. Le vieux gentleman, qui se disoit lui-même fer- mier, avoit quelques acres de terre bien culti- vés ; mais sa hutte étoit misérable , et ne rece- voit de lumière que par la cheminée. » Les navigateurs reprirent leur route le 5 de juillet ; mais la mer, alors grosse et roulante , ne leur permettoit d'avancer qu'avec lenteur; souvent le Griper étoit remorqué par son vais- seau do conserve. « On observa , comme un *54 ANNALES phénomène singulier, que les nuages près de l'horizon s'élevoient constamment en de larges arcades, parfaitement dessinées, dont les li- mites lointaines e'toient lumineuses et de cou- leurs varie'es sur les diverses parties des cieux. Comme nous vîmes quelquefois trois ou quatre de ces mêmes arcades au même instant et sur diflerens côte's , il est évident que le point de vue n'avoit aucune influence sur leur formation. » Un soleil couchant très-remarquable, qui se fit voir le 25 , est ainsi décrit : « Au nord-ouest", » s'élevoit un arc dont les bases partoient d'est » à nord-ouest, où une de leurs extrémités étoit » jointe à un second arc qui s'étendoit au sud- » sud-est. Celui du nord-ouest étoit dominé » par des nuages de la plus vive couleur d'o- » range, sur lesquels des bandes courbes , d'un n pourpre foncé, se développoient en longues » ondulations; au-dessus de ces arcades, bril- » loil le bleu clair du ciel , dont les teintes azu- » rées se mêloient vers l'horizon à la tendre » couleur du feuillage naissant et à celle des » roses. Dans la partie la plus bleue du firma- » ment, de petits nuages, ressemblant à des » banderoles de soie blanche , llottoient avec » une légèreté aérienne, tandis qu'à l'horizon » étoit une quantité de longues raies noires, EUROPÉENNES. '■*&> « en masses solides, derrière lesquelles le soleil » se couchoit. Un rond de sang marquoit sa » position; le haut et la base du nuage noir » étoient bordés de la plus brillante écarlate, » et le reflet du soleil communiquoit une belle » teinte pourpre'e aux flots bouillonnans de la » mer. » jj « Le i cr août, on commença à apercevoir Ice- bergs, et bientôt après la température tomba à 34' et celle de l'eau à 3 1 . Le temps s'étant éclairci vers le soir, la terre haute , raboteuse et inhospitalière de Labrador, parut dans l'éloi- gnement. » Le lendemain à midi , en courant le long de la côte , le capitaine Lyon s'aperçut avec surprise qu'il étoit seulement en latitude de 55° 24' 38", avant été , selon ses conjectures, chasse à une grande distance vers le midi, sous l'influence réunie des détroits courans d'Hudson et de Davis. Avant de s'engager entièrement dans la glace , les mu ni lions , etc. , furent transférées du Snap dans le Griper. Le premier se dirigea alors vers New- Foundland, et le xmd. plus mal gouverné que jamais, poursuivit sa course hasardée ci périlleuse. » D'après les observations qu'il fut à même de faire, le capitaine Lyon jugea que le cap 936 A iN SALES Chidley étoit de 27 milles trop bas sur les caries maritimes. » Le 5 , par un temps sévère et desagréable, il découvrit le cap Résolution. La soirée du 6 fut calme et chaude. 'Il arriva ensuite vis-à-vis de Terra- Nivea , ainsi nommée par les premiers navigateurs du Nord , pour son éternel manteau de neige, tandis que les sommets voisins, d'une égale hauteur , sont privés de cette éclatante couverture. » Les compas commencèrent à montrer de grandes irrégularités , que ne put même corri- ger l'influence de la bande fer de M. de Barlow. » Quoique la saison fût avancée, la quantité de glace dans la baie d'Hudson étoit bien plus con- sidérable qu'à l'ordinaire, par la force des vents du nord-est qui s'étoient fait sentir durant juil- let et août. Dans la nuit du 1 1 , à la vue d'une au- rore boréale très-vive , le capitaine rétracta avec candeur sa première assertion , que les cou- leurs prismatiques ne sont point visibles dans ce phénomène. Depuis long-temps, des preuves oculaires nous a voient convaincus de ce fait, car, sans aller aussi loin que le capitaine , nous avons contemplé dans notre propre île le ma- gnifique spectacle des couleurs éclatantes et variées de l'aurore boréale. EUROPÉENNES. 23? » Le vaisseau, bloque' par les glaces , fut visité par soixante Esquimaux environ, qui venoient pour troquer quelques articles consistant prin- cipalement en armes et vétemens. Us étoient, comme de coutume, vifs et turbulens. Les petits chevaux et les cochons parurent d'abord les épou- vanter; mais bientôt leur effroi fit place au plaisir de voir deux autres espèces de rennes. Ils étoient établis dans la baie, immédiatement derrière le North-Bluffj et ils la représentent abondant en bœufs musqués, rennes et poissons. » A 8 milles plus loin sur la côte, une troupe appartenant aune autre tribu vintbord à bord, et s'engagea dans un vif et tumultueux trafic d'é- change. Le capitaine leur acheta un petit mor- ceau de la peau des jambes d'un renard rouge, d'où l'on peut conclure que ce quadrupède fréquente les bords de la baie d'Hudson. «Cependant nos progrès étoient lents et tardifs; et, quoique, par moment , le vaisseau se fit un chemin à travers la glace , il ressentoit toujours la triste et froide influence des brouillards. » Bien que ceux des régions polaires aient été sou- vent décrits dans les notices récentes qui viennent d'être publiées , je vois qu'on leur attribue une ressemblance avec les brouillards d'Angleterre, malgré qu'il existe entr'eux une différence totale. 238 ANNALES » Dans les mers du Nord , ces brouillard> s'élèvent rarement à plus de cent pieds de l'eau , et n'empêchent souvent pas de distinguer la brillante splendeur du ciel. Du tillac, la vue est bornée à cent verges : telle est la rapidité de la formation des glaçons , qu'il est possible, quand la température est basse, de les voir croître sous les yeux. Malgré le froid, si le brouillard, en se dissipant, laisse percer le soleil dans tout son éclat, le vaisseau et les agrès luisent comme une glace, et bientôt un dégel rapide rend à chaque chose sa première couleur. Depuis le 2l\ } la navigation, par une suite constante de sondes le long de la côte, s'annonçoit laborieuse, fati- gante et dangereuse. » On découvrit le sol élevé du cap Pembroke, qui fit place ensuite à une plage longue, uni- forme et plate , baignée par la mer. Ayant pris terre , nous vîmes quelques indigènes , dont le langage diffère de celui des Esquimaux. Ils exprimèrent des dispositions amicales et beau- coup de reconnoissance pour quelques couteaux que nous leur donnâmes en échange de leurs os aiguisés. Malgré leur pauvreté., ils ne men- dient point, et ne sont jamais importuns; ils vivent sous de misérables tentes : le saumon forme leur principale nourriture. Le 29 , deux EUROPÉENNES. 259 canots, ayant été expédiés, abordèrent dans le voisinage d'une station abandonnée des Esqui- maux; mais, quoique les huttes fussent ruinées ou couvertes de mauvaises herbes , une quantité de provisions éloit encore entassée dans leurs rustiques magasins. Dans une de leurs tombes, on trouva un corps mort cousu dans un sac de peau. Près de celte large tombe, nous vîmes une pile de pierres qui couvroit le corps d'un enfant enseveli de la même manière. » Un snow-buntin avoit pénétré à travers les pierres disjointes , et son nid , abandonné et ai- tistement construit, fut trouvé placé sur le cou de l'enfant. Comme cet animai a toutes les vertus domestiques de notre rouge- gorge, nous le considérons comme celui de ces sauvages con- trées; son vif ramage et son intrépidité le font respecter de l'arme meurtrière du chasseur affamé. En voyant son nid placé sur le sein d'un enfant, j'ai regretté de ne pouvoir exprimer poétiquement les sensations que cette touchante image avoit fait naître dans mon cœur. Les deux tombes sont nord-est et sud-ouest. Avant de retourner à bord, je plaçai sur les huttes et les monceaux de pierres des piques , des couteaux et autres objets qui avoient appartenu aux pau- vres Esquimaux. ll\0 ANNALES »La côte, unie et calcaire, étoit couverte d'un riche tapis de mousse et de gazons somptueux; mais , dans le cours de trois visites qui furent faites par ce peuple , aucune parcelle d'oseille ne fut découverte ; et jamais la mousse n'est om- bragée par les feuilles du saule nain. » Un vent violent et de dangereux bas-fonds nous forcèrent à partir avec une grande partie des provisions. Le i er septembre, la destruction paroissoit inévitable. Dans cette critique et solennelle conjoncture , nous ne pouvons offrir une plus sublime peinture de force et de tran- quillité d'âme, qu'en rendant le passage suivant : « J'ordonnai que la chaloupe fût lancée avec les quatre plus petites, et munie d'armes et de provisions. Les oljiciers tirèrent au sort pour leurs bateaux respectifs, et tout l'équipage du vaisseau s'y établit. » Gomme la chaloupe avoit été surchargée de munitions, il devint indispensable de les jeter à la mer, ne pouvant les placer sur nos petits ponts couverts de monde , et que la grosse mer inondoit. Il étoit évident que la chaloupe avoit la plus foible chance de résister sous le vent du vaisseau , et qu'elle pourroit faire nau- frage ; mais chaque matelot , chaque officier altendoit son sort avec une tranquillité héroïque, EUROPÉENNES. 2^1 et , bien qu'en arrivant deux de nos bateaux eussent été emmarécagés , telle étoit la noble résignation de ceux qui m'entouroient, que si j'eusse ordonné que ces bateaux fussent montés, ils auroient obéi sans murmure. » Dans l'après-midi , le temps s'éclaircit peu à peu, et nous découvrîmes une rive basse, sur laquelle le ressac couroit à une épouvantable hauteur : nous vîmes alors que nul pouvoir hu- main ne pouvoit nous sauver. A 3 P. M., la marée tomba à 22 (6 de pi us que nous ne tirions), et le vaisseau ayant été enlevé par une effroyable mer, frappa avec une grande violence de la lon- gueur entière de sa quille. » Cet événement nous paroissoit être le pré- curseur de la ruine totale de l'équipage. Nous fîmes roule avec promptitude pour prendre ces bateaux, en tachant toujours de monter sous le vent. Il continua d'avancer avec une force qui eût suffi, pour briser, dans l'espace de quelques minutes _, un vaisseau moins fortifié, toutes les les fois que la grosse mer nous passoit. » Gomme l'eau étoit très-basse, les vagues, qui ressembloient à des brisans , venoient passer sur nos passe -avants ; et, comme ces fortes lames montoient, nos ponts étoient continuel- lement inondés. 3. 16 1^2 ATVNALES » Tout le monde' prit un peu de repos, car depuis vingt -quatre heures la plus grande partie de l'équipage n'étoit pas descendue, et j'avais passé trois nuits sans dormir. Quoique nous n'eussions plus l'espérance de pouvoir ré- sister aux coups de vent, nous ne pouvions nous, résoudre à négliger tous les moyens de soula- gement. L'ordre fut donné aux matelots de se revêtir de leurs plus chauds hahillemens, afin de leur donner au moins la forcede supporter la vie m aussi long-temps que possible. Aussitôt chaque homme apporta son sac sur le pont pour s'ha- biller; et, dans les belles formes athlétiques qui s'offroientàma vue, je ne vis pas un seul muscle contracté, ni le plus léger signe d'épouvante ou de terreur. » Les officiers mettoient sur eux quelques instrumens nécessaires pour les vues d'observa- tion , quoiqu'il ne leur restât qu'une bien foible espérance d'échapper à la mort. Alors que nous avions fait tout ce qui étoit en notre pouvoir, j'appelai tout l'équipage en arrière , et nous adressâmes au Dieu de miséricorde de ferventes prières pour notre conservation. Je louai chaeun de son excellente conduite, et les exhortai tous à attendre avec courage que la mort vînt nous frapper, pour paroitre devant le Maître de l'uni- EUROPÉENNES. 2/45 vers en hommes résignés à leur destin. Nous nous assîmes ensuite en groupes, et nous parant de notre mieux des lames d'eau, nous sollici- tâmes le sommeil. Qu'elle étoit belle la scène que prësentoit alors le pont de mon petit navire , quand tous les coeurs eurent entièrement perdu l'espérance î » Tout en connoissant le noble caractère du marin anglais, qui se développe surtout dans le danger, je m'étonne encore que, dans les in- fortunés dévoués à la mort, pas un murmure, pas une plainte ne se fussent fait entendre. » Les ofticiers étoient assis partout où ils pou- voient se garantir de la mer; et les matelots, couchés , conversoient avec la plus parfaite tranquillité. Chacun d'eux étoit en paix avec son compagnon et le monde entier, et je suis fermement persuadé que notre soumission à ïa volonté du Ciel étoit un titre à sa miséricorde. A 6 P. M., le gouvernail, qui avoit déjà reçu plusieurs grands coups de vent, s'éleva, et les arrières furent démolis ; mais ce choc violent fut le dernier que le vaisseau eut à essuyer. INous nous aperçûmes bientôt par l'archipompe qu'il ne faisoit plus eau. Dieu avoit reçu nos vœux; la marée, presque par miracle, ne tomba point plus bas. .Dans la nuit, nous eûmes une 16. 2^4 ANNALES forte averse ; mais nous la supportâmes avec patience , car elle abattit le vent, et amena un bon air du nord. » A 9 P. M. , l'eau e'toit à 5 verges de pro- fondeur. Le vaisseau borda la terre toute la nuit, et l'équipage, épuisé, goûta enfin un mo- ment de repos. Le 2 , le vaisseau fut emporté de son mémorable ancrage dans la baie de God's-Merey ; et le commandant, après avoir persévéré quelques jours de plus dans une na- vigation lente, difficile et périlleuse, résolut enfin , avec l'approbation de ses officiers , de retourner en Angleterre , pour éviter d'être coulé à fond au milieu des ténèbres et des tem- pêtes toujours croissantes. Le récit de son retour offre peu d'intérêt en général. Les compas^ furent presque toujours inutiles; on ne fut que très- rarement à même de faire des observations, et le temps orageux nous causa souvent de vives alarmes. Le 2 d'octobre , par un bon vent mo- déré , le bâtiment entra dans l'Océan. La joie respiroit sur tous les visages, dit le capitaine, et l'équipage, cette nuit, présentent réellement l'image du bonheur, en pensant que nous avions regagne 1 encore une fois la pleine mer, dansun vaisseau où nous manquâmes si souvent de périr, et où nous perdîmes deux lois l'espé- EUROPÉENNES. 2^5 rancc de revoir notre pays. Nous ne pouvions douler de la clémence du Ciel ; car, sans avoir pu louvoyer sous un vent de côte, n'ayant pas une ancre pour nous sauver, nous venions de parcourir 900 milles par une navigation dange- reuse, et étions arrivés en sûreté dans l'Océan. Ces événemens presque miraculeux excitoient en nous des sensations inexprimables. » Pour la première fois depuis le 28 août, période de six semaines, je goûtai pendant une nuit entière un repos non interrompu. Le 2*4 cependant, un grand vent du midi, avec une forte houle qui continua pendant vingt jours, ex- cita de nouvelles anxiétés : les ponts étoient continuellement inondés , et l'eau emporta plu- sieurs objets. » En continuant par des vents variables, le capitaine s'éloigna de la terre le 8 novembre. Les chronomètres, en dépit des secousses répé- tées qu'ils reçurent, ont indiqué le temps avec beaucoup de mesure. Dans ce moment de dé- tresse, dit-il, je jugeai à propos de courir avec la marée dans Portsmouth jusqu'à 2 P< M. Le vent étoit si frais, qu'en perdant la marée montante, nous n'eussions pu, étant toute la nuit sous voile , rester en sûreté à Spilhead. Alors , après avoir décliné notre nombre et si- 2^6 ANNALES gnalé la perte de nos ancres et de nos cables, nous entrâmes dans le port, et fûmes bientôt à l'amarrage d'un vaisseau à trois ponts. » Plusieurs de nos gens qui avoient été con- tinuellement exposés au battement de la mer, furent conduits à l'hôpital., où ils se re'tablirent promptement. » Le i3 de'cembre , l'équipage du Griper fut congédié. » Ici se termine le journal de notre infructueuse expédition. Mais avant de prendre congé de mes lecteurs, j'espère qu'il me sera permis de rendre hommage à la conduite de mes marins, matelots et officiers, qui n'ont cessé de mériter les plus justes éloges. Je dois dire avec vérité qu'il n'y eut jamais de commu- nauté plus unie que celle qui éloit à bord du Griper. Chaque danger nouveau sembloit nous lier davantage, et je puis ajouter avec orgueil que, durant le cours de. notre voyage, une pu- nition, une plainte, une dispute d'aucun genre ne vint troubler la paix qui régnoil entre nous. (Quoique cette pénible et décourageante en- treprise ait été sans fruit, elle a néanmoins contribué à augmenter de quelques nouveaux matériaux la masse de nos connaissances phy- siques et nautiques; car elle a fait découvrir ditlérentes erreurs qui s'étoient glissées dans les EUROPÉENNES. 2^"] premières notions , ainsi que plusieurs faits importants relatifs au phénomène du magné- tisme , que le professeur Barlovv a si bien dé- taillés dans l'appendice. Le petit nombre de plantes dont les échan- tillons ont été recueillis, fut mis en ordre et décrit par le docteur Ilooker, de Glascow, qui se propose de décrire plus particulièrement quel- ques-unes de ces plantes dans le prochain sup- plément au second voyage du capitaine Parry. Extrait d'une lettre écrite par M.. Riot , membre de V Institut et du Bureau des longitudes , et datée de Païenne , le y mai 182 5. (Cette lettre fait suite à celle qui a été insérée, par extrait, dans la 29 e livraison de ces Annales). Ainsi que je vous l'ai annoncé dans ma der- nière lettre datée de Napies, je me suis rendu aux îles Loliennes et à Lipari même , afin d'observer la longueur du pendule simple , et l'intensité de la pesanteur terrestre dans ce centre encore bouillant des volcans de la Sicile 24$ ANNALES et de l'Italie. J'ai eu beaucoup à me féliciter d'avoir pris ce parti, car l'examen des lieux m'a fait comprendre qu'aucun autre point ne pouvoit être aussi convenable pour rendre sen- sible l'effet des immenses cavités qui proba- blement existent sous toute cette portion de la Méditerranée. Suivant la règle que je me suis toujours tracée, de laisser aux observations toute leur vérité et leur sincérité primitives, sans risquer de les modifier par des aperçus trop précipités, je me suis borné à les faire les plus exactes qu'il m'a été possible , et j'ai remis à les calculer lorsque je serai de retour à Paris. Le père Piazzi, le plus célèbre astronome de l'Italie, auroit eu un vif désir que je pusse répéter les mêmes expériences à Païenne , quelques essais tentés par lui pour un autre but, ayant paru lui indiquer une grande ano- malie dans les lois générales de la pesanteur en cette contrée; mais la nécessité de me rendre promptemont à Formentera avant que les cha- leurs devinssent trop vives, m'a empêché d'ac- céder à ce désir , quoique je le partageasse moi-même. J'ai cru plus sage de ne point ha- sarder l'observation importante de Formentera , pour laquelle j'avois reçu une mission plus EUROPÉENNES. 2/Jg spéciale. D'ailleurs, s'il existe quelque grand phénomène de ce genre à Palerme, je regarde comme une chose tout-à-fait certaine que nos expériences de Lipari en accuseront l'existence, et probablement avec un plus haut degré' d'in- tensité qu'on n'auroit pu l'espérer ici. J'ai profité de mon séjour dans ces îles peu visitées des voyageurs, pour étudier de près les volcans qui y sont dans une entière acti- vité, et j'ai eu occasion de faire sur l'un d'eux quelques observations que je crois nouvelles. «Te vous entretiendrai plus tard de ces détails; mais en attendant, je crois devoir vous faire part d'une découverte intéressante sous le rap- port de l'économie rurale. Dans'une des îles Eoliennes , appelée Panari, il croît une variété de blé -froment qui pro- duit une farine d'une blancheur éclatante , et qui vient sur un terrain absolument couvert de pierres. J'ai pensé qu'il seroit peut-être utile d'essayer si une telle variété ne pourroit pas être avantageusement introduite chez nous dans les terres arides , où l'on a de la peine à faire croître même du seigle, et je m'en suis pro- curé un demi-sac que j'ai embarqué à bord de la goélette dont le ministre de la marine a bien voulu m'accorder le secours. J'ai aussi recueilli 25o ANNALES en Sicile quelques livres des plus belles espèces Je froment cultivées dans ce pays si renommé pour ce genre de production. J'ai pris également ici des renseignemens détaillés sur une espèce particulière de four- rage qui n'est pas employée chez nous , et qui , je crois , a été plutôt célébrée qu'exactement décrite dans nos ouvrages d'agriculture : elle fait une des principales richesses de la Sicile. On la nomme la sulla : c'est une plante qui a la propriété précieuse de fournir une prairie per- manente si l'on veut, et de pouvoir aussi alterner sur le même terrain avec le blé, sans qu'il soit nécessaire de la semer de nouveau , parce qu'elle se reproduit par bulbes qui végètent au dehors, seulement lorsque le sol est libre, mais qui se conservent dans la terre quand il est occupé. Je suis porté à croire que celte précieuse plante pourra réussir dans certaines parties de notre belle France ^ car je l'ai vue cioitre en- core sur les flancs de l'Etna , qui sont long- temps couverts de neige à cause de leur hauteur; et je l'ai également retrouvée sauvage sur les montagnes de L'intérieur de la Sicile, à des éle- vations qui doivent être très - froides l'hiver. D'ailleurs, nous avons déjà l'expérience que des plantes primitivement méridionales se EUROPÉENNES. 201 sont propagées successivement par la culture jusque dans nos déparicmens du Nord; et l'un de nos meilleurs fourrages, le trèfle incarnat, est précisément dans ce cas. 11 n'y auroit donc rien de surprenant qu'il en fût de même pour la sulla. Dans celte espérance, j'ai cherché à en rapporter des graines; mais comme ce n'étoit pas encore le moment de la maturité , je suis convenu avec le professeur d'agriculture de l'université de Catane , qu'il en adresseroit une quantité suffisante pour un essai à notre agent consulaire à Messine , avec une instruc- tion sur la manière dont il faut les semer, et cultiver la plante qu'elles produiront. Ce paquet sera envoyé de Messine à Marseille , et adressé à l'agent général du ministère des affaires étran- gères dans celte ville, qui le fera ensuite par- venir à S. Exe. le ministre de l'intérieur. Nous partons ce soir pour nous rendre immé- diatement d'ici à Mayorque et à Formentera. 252 ANNALES Poissons d'une taille extraordinaire trouvés dans les eaux de la Seine à Poissj. On lit dans le Journal de Seine et Oise , du samedi 2 juillet, la note suivante : « Dans la nuit du 28 au 29 juin dernier, il a e'té pris dans les filets appartenais à Mad. Vas- seur , et tendus dans la Seine au pont de Poissy, un poisson de huit pieds trois pouces de long , pesant plus de trois cent cinquante livres. On ignore pour le moment le nom de ce poisson. Nous avons appris depuis, par des renseigne- mens particuliers, que ce poisson est une femelle, dont la bouche se termine en trompe. Les pé- cheurs ont aperçu depuis, à plusieurs reprises, le mule qui la cherche, qu'ils espèrent prendre aussi , et auquel ils supposent une dimension d'environ quinze pieds de longueur. Nous sau- rons probablement hientôt à quoi nous en tenir sur le genre de ces poisssons voyageurs (que nous croyons être des esturgeons), aujourd'hui si rares dans nos belles eaux, tandis qu'ils y four- EUROPÉENNES. 255 milloient dans les temps où nos fleuves leur offroient encore de larges ombrages, la sécurité et les herbages qui les attirent. Extrait d'une lettre de Carhruhe [Bade), du 18 avril 1825. Nous avons reçu des nouvelles de notre corn- patriote, M. de Langsdorff, qui ëtoit autrefois consul-général de Russie au Brésil , et qui y a établi , il y a un certain nombre d'années, une colonie particulière appelée la Mandiocca. Après avoir passé, il y a deux ans, quelque temps en Europe, il est retourné dans sa patrie adoptive , où il est occupé dans ce moment d'un voyage dans l'intérieur du Brésil. Etant accompagné d'un certain nombre de savans, de botanistes, muni d'un grand appareil, et con- noissanl parfaitement le pays, on peut attendre des résultats très-satisfaisans de ce voyage. Les lettres qu'il a adressées en dernier lieu à ses parens et amis, sont datées d'Impérial Cidade de Ouvo preto provincia de Minas-Geraes , du 6 septembre 1824. Il annonce qu'il est parti de 2 34- A3 ?J AL ES la Mandiocca (sa colonie) au mois de mai pré- cédent ; qu'il a trouvé les sources de deux grands fleuves , le Rio dus Montes et le Rio da Pomba, et qu'il en a suivi le cours ; qu'il a visité une nouvelle mine d'or ; qu'il a pénétré dans les districts habités par plusieurs peuplades in- diennes, parmi lesquelles les Puris sont les plus remarquables; que lui et ses compagnons de voyage ont trouvé beaucoup d'oiseaux d'espèces inconnues, mais moins d'insectes et de papil- lons; qu'ils ont trouvé 7 par contre, une foule d'excellentes herbes et de racines médicales ; que M. Riedcl, le botaniste, a recueilli déjà une très-grande collection de plantes; qu'il e'loit sur le point de pénétrer au Rio san Francesco. M. de Langsdorff vouloil rester jusqu'à la lin de l'année dans la province de Minas-jQeraes , et s'avancer en 182a dans la province de Gopaz (1). (1) Nous avons déjà donne dans le I er tome de ces Annales une intéressante description laite par M. deLangs- durft", de la province de Minas-Gcraes , lors de son premier voyage dans ce pays remarquable, où les mines d'or, de diamans , et surtout de liantes montagnes massives en fer vierge, se montrent dans les plus riches proportions. EUROPÉENNES. 2j5 Notice sur la ville d'Urga en Sibérie. Cette ville renferme un grand nombre de temples païens, qui sont tous situe's du nord au sud. Leurs toils sont verts , et sur l'un d'eux l'on voit une grille richement dore'e. Le kutuckta ha- bite nnejurie particulière, au centre de la ville, suivant l'usage des habitans des steppes. L'on sait que les kans même de la Mongolie n'ha- bitent également que des jurtes et des kibilks , comme cela se voit à Buchara, à Chiwa, etc. Non loin de ces temples païens, et vers le nord, se trouve un très-grand bâtiment en bois ; il sert d'école, où les lamas enseignent la lecture des écrits thibétains et la musique des instru- raens à vent. Derrière l'école, se trouve un auitrc bâtiment , où l'on prépare la nourriture des chuwaracks , ou écoliers des lamas, qui sont au nombre de mille. Au nord-est de ces mêmes temples, se trouvent plusieurs jurtes habitées par le schanzsaba ; à côté, s'élève un bâtiment, appelé le trésor du kutuckta. Ce bâtiment a 1 apparence d'une maison de campagne cou- 256 ANNALES EUROPÉENNES. verte en terre. Vers le nord-ouest de la ville, se trouvent les greniers d'abondance. A la porte d'entrée de ces derniers, est fixée une longue corde, où l'on attache les chameaux, les chevaux, les moutons et d'autres animaux , dont les hal>i- tans, pieusement zélés, viennent faire hommage au kutuckla. Les temples sont tous situés sur une grande place, où se distinguent différentes en- ceintes pour les cérémonies des lamas qui y prient publiquement, et y brûlent des parfums à certaines fêtes. La grande place est entourée de cours, au milieu desquelles s'élèvent des jurtes formées de pins placés en cercle, et recouvertes en nankin blanc. Des arbres ïôùffus ombragent ces mêmes jurtes, qui servent de temple à chaque chaînât de Chalchas. On pourroit dire que la ville en- tière 11e se compose que d'un groupe de jurtes. Les rues en sont si étroites , que deux cavavaliers ont peine à passer l'un à côté de l'autre. Imprimerie de C J. TaocvÉ , rue des l'illes-Saint-lhoinas, n. 12. À Heidelberg , chez MM. Mohr et Winter. A Lausanne , chez M. Fischer. A Leipsick , chez M. Barth. A Londres , chez MM. Bossange , Masson et Comp, A Mayence , chez M. Florian Kapfenberg. A Moscou , chez M. Gauthier. A Munich, chez M. Fleschman. A Neuchâtel , chez M. Gerster. A Nuremberg , chez M. Schrag. A Strasbourg , chez MM. Pluchart et S. Florent. A Vienne , chez M. Artaria. A Vurzbourg , chez M. Schrag. A Zurich, chez M. y A Turin , chez M. Charles Bocca. Avertissement essentiel concernant les Abonnement relatifs aux Annales Européennes. Une correspondance coûteuse et incommode pour MM. les Abonnés, ayant souvent donné lieu à des incon- yéniens dans la régularité des abonnemens, on a, pour y obvier , arrêté le mode suivant : Le Souscripteur s'engage pour six mois ou pour un an ; s'il n'envoie pas sa renonciation à la réception du cinquième ou du onzième Cahier de l'année , l'abonnement sera con- sidéré comme renouvelé pour le même espace de temps qu'il avoit été fait. Par ce moyen , on mettra MM. les Abonnés à même de payer sur les lieux, en leur évitant une correspondance incommode et des frais de port. Cette obligation étant dans l'entier avantage de MM. les Abonnés, puisque le bureau des Annales supportera seul les charges de l'escompte, embrassera tous les abonne- mens qui se trouvent déjà être dans pareil cas. & * # * & * & TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE CAHIER. i . Considérations sur l'état aeto de /'agriculture en Europe , et particulièrement en France. Page 139 2. Suite des Lettres de l'Est , traduites de l'anglais. Voyage du Caire au mont Sinai. 159 3. Description hydrographique et historique des marais pontins; par M. deProny, membre de l'Académie des Sciences , inspecteur-général et directeur de l'Ecole royade «les ponts et chaussées. i55 4. Notice sur l'établissement des colonies d'indigens dans les Pays-Bas, et celle qu'on se propose de réaliser en France. 188 5. Sur la Nouvelle-Hollande et les progrés de ta culture dans la terre de Van-Diémen. 198 6. Extrait d'un voyage en Arabie ; notice historique sur les "Wahabis. 2o3 5. De la concurrence , en France , des eaux-de-vie de pommes de terre arec ce les de via. 222 8. Courte narration d'une tentative infructueuse pour at- teindre Ropulse-Bay, relative à la troi ièrae expédition dans les mers boréales de l'ouest , commandée par le capitaine Pan y. a3o 9. Extrait d Luc lettre écrite par M. Biot , membre de l'Ins- titut et du Bureau des longitudes , datée de Palerme le 7 mai i8a5. 247 10. Poissons «Tune taille extraordinaire trouvés dans les eaux de la Seine à Poissy. 252 11. Lettre concernant M. Langsdorff sur la province de Min.»s-Geraes du Brésil. i53 12. Notice sur la ville d'Urga en Sibérie. a55 *«BP*<@9h*m«B* ANNALES EUROPÉENNES, ÏT DE LA SOCIÉTÉ DE FRUCTIFICATION, PUBLIÉES SOCS LA DIRECTION DE M. RAUCH, AKCIXtt OFFICIER DC GÉWIE , MEMBRB DE» SOCIÉTÉS GEOGRAFIUQCE , PHILAKTROPIQUE , ETC. , ETC. * TOME HUITIEME. XXXV LIVRAISON. JUILLET l825. Cet Ouvrage , national et européen, embrasse, avec les plus intéressans phénomèues qui se mollirent dans le monde physique , la régénération de toute la nature végétale ; les climatures et les sai- sons; la multiplication des a uimaux et des oiseaux; la repopula^ tion des eaux en poissons nouveaux; enfin, tout ce qui consti- tue les solides richesses qui assurent la force , lia vie et la gran- deur des nations. Nota. La collection de la première année ayant été épuisée , elle a été réimprimée avec promptitude , afin de ne lsiaser aucune demande en retard. A PARIS, Chez M. RAUCH , ancien Officier du Génie , Directeur des Annales , Place Royale, n. ao ; Et C. J. TROUVE, Imprimeur-Libraire , rue des Filles- Sainte- Thomas, n. 1-2. Ifr * $ CONDITIONS DE L'ABONNEMENT. Ce Journal paroîtra tous les premiers de chaque mois , par cahiers de 96 à 112 pages in-8°, avec papier, ca- ractères et gravures semblables à ce premier cahier. Le prix d'abonnement est fixé , pour Paris, à 3o fr. pour ia cahiers, ou un an; à 16 fr. pour six mois. Pour les Départemens , le prix sera de 34 fr. pour un an; de 18 fr. pour six mois. Pour les pays hors de France , le prix sera de 4° fr* pour un an; de 22 fr. pour six mois. On souscrit chez tous les Libraires de Paris et des Départemens. Chez MM. les Libraires étrangers : A Aix-la-Chapelle, chez M. S. A. Mayer. A Amsterdam , chez M. G. Dufour. A Bâle, chez M. Hosto. A Bamberg , chez M. Kuchs. A Berlin , chez MM. Dunker et Humblot. A Berne , chez M. Th. Korn. A Bonn, chez Marcus. A Bruxelles , chez M. J. Franck. A Cologne, chez M. Bachem. A Darmstadt, chez MM. Heyer et Zeske. A Elberfeld , chez M. Burchler. A Florence , chez MM. Molini et Landi. A Francfort, chez M. Herman. A Fribourg , chez M. Aloïs Eggendorfer. A Genève , chez MM. Mauget et Cherbulier. A Hanovre , chez MM. les frères Hahn. ANNALES EUROPÉENNES, » DE LA SOCIÉTÉ DE FRUCTIFICATION, PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION DE M. RAUCH, ANCIEN OFFICIER DU GÉNIE, ETC. XXXI e LIVRAISON. OBSERVATIONS Sur le repeuplement et la formation des bois dans le Cantal; parW. Devèze-de-Chabriol, membre correspondant du Conseil central d'Agriculture du ministère de l'intérieur. Il est peu de départemens dont les forêts aient plus besoin d'une prompte restauration que celui du Cantal ; sa position le rend un des plus élevés du centre de la France : car il a des points tels, que le Cantal a 1,857 mètres, le Col-de- 3. 17 25* AVNALES Cabre 1,689, le Puy-Mary 1639, le Puy- Violent 1,594 au-dessus du niveau de l'Océan. Son sol est formé par le groupe ou soubassement qui supporte ces énormes masses de montagnes. Quoique aride en apparence, il convient beau- coup à la multiplication du bois. Son sol est entièrement formé par les terrains volcaniques, schisteux ou granitiques , rarement argileux et calcaires. Il n'y a pas plus de deux à trois siècles qu'une partie de ces montagnes étoit couverte de forets; et, par suite de leur dénuement ab- solu , il se trouve exposé à ces longues alter- natives de sécheresse et d'humidité qui dé- truisent les récoltes des sols en pente, résultat naturel des averses occasionnées par la nudité du sol, qui fait que les eaux entraînent avec elles dans les vallées îè peu de terre et de gazon qui couvroit les pentes des montagnes, et par- tout laissent la roche à nu, et couvrent de leurs débris les vallées et les propriétés inférieures. Tel est le premier aperçu que présente le dénuement de nos montagnes, et la suite cons- tante des grands et nombreux éboulemens qui S-V font chaque année , et. qui augmentent d'une manière progressive. Ces motifs seuls seraient plus que sufllsans pour ordonner leur planta- tion et exciter l'attention du Gouvernement, EUROPÉENNES. 2 5g si une cause plus pressante ne l'appeloit encore : c'est le besoin de Lois, comme matériaux nécessaires aux constructions , aux besoins domestiques , et surtout comme combustible. Sa rareté est une des causes qui s'opposent le plus aux progrès de J 'agriculture de ce départe- ment, et son approvisionnement entraîne à de grandes dépenses. L'on peut dire sans crainte que, dans ce pays, elle seule augmente d'un quart les frais d'exploitation de beaucoup dé propriétés : aussi les frais de transport en deviennent extrêmement coûteux, à cause de Féloignemenl des bois, qui sont placés sur peu de points, tandis que le reste du département présente le dénuement le plus absolu. C'est surtout sur les régions les plus élevées et îes plus froides que le dénuement et le besoin de bois se font sentir avec plus de force , au point que les habitans sont obligés d'employer pour le chauffage et la préparation des alimens de la bouse de vache desséchée, des trognons de choux, de la paille. Ce n'est qu'avec beaucoup de peine que, dans quelques cantons, les cultiva- teurs peuvent se procurer le bois nécessaire à la confection des outils d'agriculture. Quelle sera donc , dans peu de temps , sa rareté.... si , à des objets d'utilité si générale , on joint l'entretien »7- . 260 ANNALES des tanneries, fabrication si importante dans un pays où il s'élève une aussi grande quantité de bestiaux., qui commande de la manière la plus impérieuse l'obligation d'y pourvoir par une prompte mesure? Une seule des applications du bois dans l'économie domestique devient un fait qui donne l'étendue de ses besoins. Quand on pense que la population de ce département, qui passe deux cent cinquante mille individus , consomme seulement en sabots une quantité prodigieuse de bois; en supposant qu'il n'y ait que deux cent mille habitans qui usent de cette chaussure , on verra qu'un pied cube de bois ne peut fournir que deux paires de sabots ; en supposant que chaque individu en use deux paires par an, ce qui fera toujours 200,000 pieds cubes de bois , et que chaque arbre en fournisse 20 pieds cubes propres à cet usage, ce qui seroit beaucoup, ce seul objet , qui est un des moindres de l'économie domestique, a bsorbe roi t annuel- lement 1 0,000 pieds d'arbres , ou 7,4°7 stères; ce qui représente une coupe de 10 hectares, ou le produit de 5oo hectares de bois en futaie, et placé sur les meilleurs fonds du département. L'origine de leur destruction n'est que le résultat des défnchcnicus , aussi mal entendus que mal exécutes , surtout après la terrible EUROPÉENNES. 261 disette de l'année 1662 , époque où tous les bois furent pour ainsi dire affranchis du régime fo- restier. On ne connut que trop tard le besoin d'arrêter cet abus, quand, par un arrêt du Conseil du 8 mai 1688 , il fut défendu aux com- munes de la Haute-Auvergne de défricher et d'aliéner les communaux : mais ces dispositions n'avoient principalement pour but que l'élève des chevaux , produit des étalons royaux qui venoient d'y être envoyés. Ces défenses furent renouvelées par Louis Bide de la Grandville , intendant de celle province, par son ordon- nance du 1" juillet 1724. Ces dispositions, quoique sages , furent annullées surtout par l'arrêt du Conseil d'août 1761, qui affranchit d'impositions , pour vingt années , les terres nouvellement défrichées j par la déclaration du i3 août 1766, et les lettres-patentes de mai 17G7, lois aussi absurdes qu'impolitiques , et qui furent la suite de la manie réglementaire des parlemens , pour obvier, disoit-on , au prix exorbitant des grains. La France, et surtout celte contrée, s'est ressentie et se ressentira long-temps de cette fatale époque. Avec la révolution , un des plus funestes effets de la licence populaire fut la dévastation des bois, des forêls royales, et de celles de 262 ANNALFS quelques maisons religieuses, dans lesquelles les communes avoient des usages : alors ils vou- lurent en user nomme propriétaires. Mais c'est surtout dans les bois communaux que les plus grands ravages furent commis; et l'on n'a pu restreindre les habitudes du pillage, tant elles sont promptes à se former et lentes à se perdre ! îl sera facile de se faire une idée de leur dévas- tation , si on observe qu'en 1794 et 1795, tous les bois de ce département, et surtout ceux des arrondissemens de Saint-Flour et de Murât, furent mis à la disposition de l'impéritie de quelques hommes, qui , sous prétexte de fournir des cendres aux ateliers de salpêtre, ne mirent aucune borne à la destruction des bois : dès ce moment, rien n'a pu l'arrêter. En exécution du décret du 9 floréal an XI , M. Riou , alors préfet du Cantal , rendit un arrêté du 1" complémen- taire de la même année, dont l'effet éloft d'ar- rêter les défrichemens des bois , et qui les per- mettoit seulement pour les parties dont l'étendue éloit moindre de deux hectares, et qui n'étoient point placées sur les sommets et les pentes des montagnes. Ce; arrêté n'a reçu aucune exécu- tion, parce qu'd étoit très-facile d'en éluder les dispositions, et surtout qu'il n'étoit exercé au- cune surveillance à cet ésard. T. 'abus des défri- européennes. 263 chemens n'a cessé qu'avec l'existence de lu très-grande majeure partie des bois; et alors les* besoins d' un instant l'ont emporté sur les besoins de l'Etat. Au rang de la destruction des buis, on doit ajouter l'usage pernicieux des clôtures en haies sèches; presque toujours elles sont aban- données sur place, où elles périssent : très-rare- ment ce bois, qui s'est pourri à l'air, est-il bon à servir comme combustible^ tant son emploi est alors mauvais. Dans les cantons où cet usage dé- sastreux s'est introduit , ce sont presque toujours les plus beaux bois de pin et de sapin que l'on fait servir à cet objet; et ils deviennent un in- dice certain de l'existence des bois communaux. Dans l'exposition de l'étal des bois de ce dé- partement , on verra qu'il existe en bois effectifs , SA.VOIR : Bois royaux 3,ooo hect. — * communaux, presque tous entièrement détruits 16,000 — des particuliers 36, 000 Total. . . 55, 000 h^ct. r , — ■ ■ = En supposant le quart de cette superficie en bois de futaie exploités par une révolution de 364 ANNALES soixante ans, on aura pour coupe annuelle 229 hectares , ayant chacun pour produit 24o stères de tout bois. Les bois taillis, coupe's sur une révolution de dix ans, donneroient pour chaque coupe an- nuelle 4? 120 hectares, qui fourniront chacun 24 stères de bois. Mais , dans cette étendue , il se trouve 6,5oo hectares de clarières ou de sol entière- ment nu, dont il faut distraire le produit; il ne restera donc en bois effectif que 48,5oo hec- tares, divisés dans la proportion déjà rapportée, ne laissant pour produit réel que la quantité de bois suivante , savoir : En bois de futaie de toute qualité 4S,4$o stère* En bois taillis 87,288 Total. . . 155,768 stères. • On a déjà vu que la consommation obligée, pourlcssabotssculement, monloit à 7,407 stères; il ne resteroit donc que 128,061 stères de bois pour tous les autres emplois qui ont lieu dans ce département. L'état de la consommation domestique, v EUROPÉENNES. a65 compris celles des bureaux, et des ateliers, peut s'évaluer par le nombre de eotes d'impositions de la contribution foncière; ce qui supposeroit au moins autant de ménages particuliers : il ne restera donc , pour tous les usages auxquels le bois est de nécessité absolue, tels que les cons- tructions, la confection des outils d'agriculture, les besoins domestiques, le cbaufiage, etc., qu'un peu plus de deux stères et demi par feu ou famille. Une si petite quantité de bois peut recevoir , dira-t-on , une augmentation par le produit des arbres épars et les débris des clô- tures; mais l'on observera que toutes les terres du département sont soumises au désastreux droit de parcours ; que l'usage des clôtures y est presque inconnu, excepté dans quelques vallées, et encore il y est très-peu répandu ; qu'il y existe très-peu d'arbres épars. Ce dénuement est si grand, que, dans l'arrondissement de Saint- Flour, il est des domaines qui assurent à leurs propriétaires le titre d'électeur, et sur lesquels il n'existe ni arbres ni buissons : alors tous les bois sont placés sur quelques points dont l'ex- ploitation est extrêmement difficile; et c'est la raison qui les a fait éebapper à la destruction générale, au point que, dans quelques parties de ce département , des pacages immenses rem" 266 ANNALES placent des forets qui y ont existé par suite de ce manque de bois ; des populations entières ont été obligées d'abandonner leurs foyers; et l'on verra que le village de Landeyrat, entre Al- louche et Marcenat , est réduit à la seule église, que, depuis peu, on a été encore forcé d'aban- donner ; que , dans ce même canton de Marce- nat, le manque de bois a également forcé les babitansdu village de Montgreletde transporter leurs habitations à pi us de mille mètres plusbas, afin de se rapprocher d'une petite tourbière qui va finir avec le village auquel elle avoit donné naissance. Cependant ces endroits sont dans les parties les plus froides et les pins élevées de nos montagnes; mais, dans le canton de Massiac, pays de grandes cullureset éminemment agricole, le manque de bois a également forcé les habitans du village et du château de Lapèze à abandonner leurs maisons, leurs propriétés, pour aller s'éta- blir ailleurs. Il est facile de juger de l'état de dégradation dans lequel se trouvent les bois de ce départe- ment , si l'on observe qu'ils sont l'objet du par- cours de pins de, trente mille chèvres : alors rien ne peut échapper à la dent de cet animal des- tructeur. Si à celte cause continuelle de dégra- dation des bois on ajoute l'état de la misère EUROPÉENNES. $67 générale qui afflige ce département depuis un si grand nombre d'années, et qui a porté les propriétaires à couper le plus possible , comme étant le seul objet dont ils pussent faire argent, alors la consommation journalière a outre-passé la reproduction dans une progression effrayante, qui est devenue une calamité générale, à la veille d'enchaîner l'industrie de ses habilnns. L'on observera que dans ce département les ateliers ont moins nui à la reproduction des bois que le luxe du chauffage, qui a été porté jusqu'au scandale. Alors sa rareté et sa cherté ont été moins soutenues par le besoin des ate- liers que par les déprédations du luxe , aidé des grands secours de la fortune : car le chef d'ate- lier a besoin et doit bénéficier pour se soutenir ; il ne peut se mettre en concurrence , sans com- promettre ses intérêts avec celui dont le faste est la seule économie. Cet abus ne peut être arrêté que par des moyens plus sages et sou- tenus par de bonnes institutions. Ainsi, le Cantal ne peut attendre de res- source que par la création de nouveaux bois. Ses landes sont immenses , et comprennent plus de la moitié de son sol; mais une grande partie est la propriété des particuliers : alors il seroit difficile de déterminer leurs propriétaires à les 268 ANNALES planter , avant de leur en donner un exemple fructueux; pour cela, les communaux offrent tous les avantages que Ton peut espérer. Leur contenu est : Communaux en landes ou bruyères 33o,ooo hect. Communaux gazonnés. . . . 60,000 Bois communaux détruits ou à recréer 3o,ooo Total. . . 420,000 hect. L'excédant des landrs appartenant aux parti- culiers, alors ce scroit sur les communaux que portcroit la première amélioration ; et il est très-peu de communes et même de villages qui ne possèdent de ce genre de propriétés. Cet objet deviendroit, sous les yeux de chacun, un exemple pratique, et assureroij la jouissance fructueuse d'un genre de propriété qui est le sujet d'une continuelle réclamation. Alors la plantation des communaux répandroit les bois sur tous les points du département d'une ma- nière proportionnelle , et préviendrait toutes les plaintes sur la consommation future. L'effet de cette mesure ne portcroit point atteinte à l'éducation des bestiaux, parce que son effet seroit lent et progressif, et n'auroit EUROPÉENNES. 269 lieu, en commençant, que sur les points les plus éloignés des villages. Le mauvais mode de jouis- sance usité jusqu'à ce jour feroit que le proprié- taire qui élève des bestiaux ne seroit jamais atteint par cette mesure , par la raison que les communaux étant la propriété de tous , chacun se croit en droit de la détruire et d'en abuser : de là naît l'origine des nombreux empiétemens, qui sont l'objet de continuelles réclamations. C'est en vain que l'on pourroit objecter que la diminution des communaux diminueroit la po- pulation des troupeaux; cela n'est pas moins une erreur. Cette opinion, qui, au premier abord, paroît paradoxale, doit être développée. L'intérêt du cultivateur et de l'Etat est qu'il s'élève dans le département le plus de bestiaux possible; et c'est par cela que l'on amènera à la jouissance fructueuse des communaux. Dans l'ordre, ils devroient servir au parcours des troupeaux de chaque village ; mais il n'est pas moins vrai que le propriétaire est celui de tous qui en use le moins, par suite de cet esprit de mercantillage des non-propriétaires , qui font toute l'année, et surtout le printemps , un com- merce d'échange , principalement de bestiaux à laine, qui sont conduits dans le troupeau com- mun ; ou bien ils le font garder à part dans les \J0 ANNALES communaux. Lee bestiaux viennent presque toujours des départemens voisins : comme ceux qui les possèdent ne les gardent qu'une ou deux semaines tout au plus , il s'ensuit que l'itat de ces bestiaux n'éprouve qu'une diminution moindreque la valeur du bénéfice qu'ils espèrent en retirer par la revente, fait dont ils ne crai- gnent point de surcharger les pacages. Les pro- priétaires qui élèvent, plutôt que de voir l'état de leurs bestiaux aller en décroissant, préfèrent en entretenir une moins grande quantité. Ce mercantillage de chaque marché, de chaque foire, les détourneroit trop de leurs occupations journalières, et n'auroit pour résultat qu'une perte de temps précieux pour d'autres travaux. En hiver, le propriétaire ne peut acheter des fourrages pour une grande quantité de bestiaux, sans en absorber au-delà de la valeur; tandisque les non-propriétaires trouvent toujours le moyen de les faire vivre quelques jours pour en attendre 3a vente : dès-lors ces derniers ont constamment l'avantage. Cette jouissance infructueuse des communaux pour ceux qui en paient l'imposi- tion, a été et sera toujours une source intaris- sable de réclamations , indépendamment que c'est par ce mercantillage que les épizoottes et les clavelées se propagent. EUROPÉENNES. 2/1 En ordonnant qu'une portion des commu- naux seroit successivement mise en valeur, on ne feroit point éprouver de diminution sensible dans l'élève des bestiaux, par la raison que les propriétaires chercher oient à améliorer les pa- cages qui seroient à leur portée ; et alors la jouis- sance, devenant proportionnelle et fructueuse, en augmenteroit réellement le nombre , parce que les cultivateurs seroient surs de n'avoir qu'une consommation proportionnelle à celle de leurs fourrages. Outre que , par la plantation des bois, l'équilibre de la température atmos- phérique se rétabliroit par des effets plus cons- tans , la concession des communaux auroit le précieux avantage de généraliser la culture des prairies artificielles. D'ailleurs, le manque de soins et d'irrigations rendent les communaux entièrement improductifs ; beaucoup , dans cet abandon, deviennent des marais dangereux; car, jusqu'au sommet du Cantal , on voit des masses de tourbe de quatre , cinq et même six mètres d'épaisseur, qui sont entièrement perdues pour le pacage , et desquelles on ne retire aucun profit. Cette création de bois auroit le double résultat de faire naître le goût des plantations ; mais l'avantage le plus prompt et leplus précieux que l'on en obtiendroit, seroit d'empêcher que les 272 A1NNALES eaux ne dégradassent les pentes des montagnes , et n'entraînassent les terres dans les valle'es. C'est en vain que l'on observera que la pros- périté des villages, comme on a voulu le faire croire, étoit attachée à l'étendue des commu- naux, tandis qu'elle ne l'est réellement qu'à la bonne jouissance , lorsqu'elle est combinée avec l'intérêt général. Il s'en voit un exemple très- frappant dans une partie de l'arrondissement de Saint-Flour, où il se trouve d'immenses commu- naux; et c'est cependant celle où il y a le plus de villages abandonnés , soit par l'abaissement de la température atmosphérique, ou par la misère. Dans le. premier cas, on verra que, depuis le xiv e siècle, les habilans des villages de Castel-JSoel et des Chazeausc , commune de Malbos, ont été obligés d 'abandonner la con- trée qu'ils habitoient , pour descendre dans les vallées; que, dans la seule commune de Ra- ghades, les villages appelés les Chazaîoux , le Chausse-Saint-Martin , n'existent plus , que les propriétés mêmes en ont été abandonnées pour toujours; que, dans la même commune de celui de la Bresseyre, il n'y resloit que la maison du seigneur de l'endroit; que celui de Frange est aujourd'hui réduit à une seule maison; que le village de Mont-Redon, com- EUROPÉENNES. 2 73 mtine de Lastic, de quinze propriétaires qu'il y avoit, il n'en reste plus qu'un seul ; que, dans la commune de Soulage, le village du Mas, qui étoil composé de douze feux , est réduit à une seule maison ; celui de MonteiJ-Bas est réduit à deux ou trois feux ; que, dans la com- mune de Védrines-Saint- Loup , le village de Mont-Suc s'est presque éteint ; que, du bourg de Thiviers, chef-lieu de la commune de ce nom , il n'y reste plus que l'église et une seule maison : cependant son site , sa position , son peu d'éloignement de Saint-Flour, tout sembloit devoir assurer son existence. Tous ces villages , détruits ou presque éteints dans les cinq dernières communes, exisloient dans un rayon d'un demi-myriamètre au plus ; c'est cependant la contrée où il existe le plus de communaux , mais aussi ceux dont la jouissance est la plus infructueuse. Les habitans de cette région sont sobres, patiens, intell igens, adroits, laborieux. Malgré des qualités si précieuses, les habitans de ces villages n'ont pu trouver à subsister sur les lieux où des générations les avoient précédés. Si l'on compare cet état avec celui de quelques autres communes du même arrondissement , telles que celles de Neuve- Eglise et d'Auradour, etc. , dont la jouissance 3. 18 27<4 ANNALES des communaux est réglée par des litres, par conséquent mieux entendue et plus productive, malgré qu'ils soient d'une étendue extrêmement moindre , l'on verra que non -seulement le nombre des habitans , mais encore celui des propriétaires, a considérablement augmenté, et cela sans autre industrie que celle d'une agri- culture mieux entendue : car ce n'est qu'elle seule qui multiplie les hommes, et à qui il ap- partient de tout créer. Le désir d'encourager les plantations a tou- jours été un des buts de l'administration : aussi on a vu celte mesure ordonnée par l'arrêt du Conseil du 3 mai 1720, qui n'est autre chose que l'ordonnance de février i522, et l'édit rendu sur la demande des états de Blois en jan- vier i583, et par l'assemblée provinciale d'Au- vergne. Depuis cette époque, jusqu'à la loi du 9 ventôse an IX, et le décret du 16 décembre 1811, ce projet s'est renouvelé sans recevoir d'exécution. Les conseils-généraux des départe- mens avoient constamment demandé que le Gouvernement ordonnât des plantations; mais pour l'exécution d'une loi sage et bien conçue, l'autorité est-elle toujours suffisante?... Souvent chacune de ses mesures n'est-elle pas prise , par celui qu'elle atteint , pour un acte arbitraire ?. . . EUROPÉENNES. 27$ D'ailleurs, les propriétaires ont-ils toujours les faculte's morales et physiques pour une telle entreprise?.... C'est ce que , sans crainte, une grande compagnie peut faire avec succès, par la raison qu'elle ne travaille que sur un grand plan qui est suivi dans tout son ensemble, et indépendant d'une foule de petites circons- tances qui arrêtent les particuliers. Dès-lors , on peut établir en principe que, par rapport aux particuliers, l'association dépend entièrement des mœurs, des lois, des préjugés que ces mêmes lois font naître ; qu'elle prospère chez les nations sages et laborieuses qui protègent et honorent l'agriculture. Une application de ce principe se voit dans une très-pelile portion de ce département, dans une partie de celui du Puy-de-Dôme , dans la Belgique , et surtout dans la ci-devant Normandie, où la plantation d'un verger est l'acte solennel d'une famille. Le premier arbre y est placé avec un appareil pour ainsi dire religieux , qui se propage sur ses voi- sins, et en fait un objet de vénération qui les met sous la garde de la foi publique. Ici, les mœurs et les préjugés qu'ils ont fait naître ont prévenu la loi , et la promptitude de son exécu- tion est la mesure du succès. Dans quelques cantons de l'Italie, l'usage fut en quelque sorte 18. 276 ANNALE» régie par la loi , surtoui dans quelques partie- île la Toscane , à l'époque si brillante qui forma le commencement du règne des Médicis, et qui donna naissance à l'établissement de livello. C'est à cette époque que se rapporte l'usage qui veut qu'un arbre ne puisse être abattu que deux autres n'aient été plantés pour le remplacer; qu'un coteau quelconque ne peut être défriebé que son sommet n'ait été planté d'arbres : c'est au châtaignier surtout qu'ils donnent la préfé- rence; cet arbre si précieux peut se multiplier dans une grande partie de ce département. Le désir désordonné de semer des bois, de planter des arbres, soit en masses, soit isolément, est des plus louables ; mais , dans son exécution par les propriétaires et les particuliers , il éprou- veroit des difficultés sans nombre , et j'ose même dire qu'elles seroient insurmontables pour eux individuellement. Les primes ne peu- vent pas suffire pour les lever; et je vais même plus loin , en disant qu'elles sont un des plus mauvais moyens qu'on puisse employer, par la raison que l'espérance des générations futures est sacrifiée à l'intérêt et à l'amour -propre de quelques individus : car il est de fait que rien n'éteint l'amour des améliorations, et ne sent la décadence d'une manière aussi forte, que la pro- EUROPÉENNES. Ï"J messe des primes : alors elles ne sont obtenues que par de gros propriétaires , qui ne -voient en cela qu'une gloire mal entendue. D'ailleurs, les primes ne sont accordées qu'en raison du grand espace que l'on met en bois : alors elles tendent toujours à frapper de de'cou rage ment une mul- titude de propriétaires, souvent très-soigneux, qui, par leur position, se trouvent dépourvus de toute espèce d'encouragement. Dès-lors, ce mode et ce but trahiroient toujours l'intention que l'on se seroit propose'e. D'ailleurs, un sol quelconque, pour être converti en bois, de- mande une longue attente avant de pouvoir jouir : alors il est difficile de déterminer les pro- priétaires qui n'ont pas une très-grande étendue de terrain, à en employer une partie, de ma- nière à ce qu'ils aient la presque certitude de ne pas récolter. C'est un des principaux obstacles que l'on auroit toujours à vaincre; car, pour la multitude, le passé ni l'avenir ne sont rien ; le présent seul est tout. Alors il appartient au Gouvernement seul d'agir, par suite de la conséquence que le par- ticulier meurt, mais que l'Etat et l'administra- tion existent toujours ; et c'est le cas où va se trouver la Compagnie de Fructification géné- rale. Alors son plan peut recevoir une entière 278 ANNALES exécution, en opérant une révolution salutaire et désirée sur les esprits et les usages : elle est constamment le fruit de la modération, de la persévérance , et cela en raison des soins que met l'autorité à cacher à la multitude tout ce qui pourroit heurter ses habitudes, ou paroître aux yeux de quelques-uns un acte arbitraire : alors son attention doit se diriger vers un objet qui puisse donner le moyen de récolter le plus tôt possible, et de coïncider avec un plan général. Les arts, l'industrie ouvrent à cela un champ aussi vaste qu'étendu pour se livrer à une spécu- lation qui Lusse un bénéfice certain , et dépourvu des préjugés conçus contre les innovations et les essais; mais alors toutes les mesures ne doivent être prises que d'après les considérations locales. Cette manière d'opérer estd'aulant plus certaine, que l'heureux changement qu'elle opère entraîne avec elle toute la force d'une opinion qui a pour base l'intérêt personnel lié à l'intérêt général. Une ordonnance royale du 7 septembre 1818 a ordonné queles terrainsdes communes qui nesont pas nécessaires au parcours, seroientatlermés, et pourroient concourir à l'amélioration des forêts, si toutefois elle eût été rendue sur un principe différent, car elle ne recevra jamais aucune ap- plication; elle sera toujours éludée, de quelque EUROPÉENNES. 279 manière que soient composés les conseils muni- cipaux , propriétaires ou non- propriétaires ; tous cacheront le projet d'anticipation , qui est l'objet des nombreuses réclamations mal calcu- lées de la part de la multitude : alors ils opposent le prétendu intérêt d'avoir le plus de parcours possible, pour, diront-ils, que cette augmenta- tion de recette doive faire augmenter le budget des dépenses communales, afin de soustraire le produit à la loi du , qui porte que tous les fonds excédant les dépenses commu- nales, soient versés dans la caisse de l'Etat; et c'est cette application de l'ordonnance que l'on prendra pour prétexte, quelque spécieux qu'il puisse être, parce qu'elle cache trop à la multi- tude son but d'utilité générale, et le moment auquel chacun est appelé à jouir du bienfait qu'elle doit produire ; ce que l'on auroit pu faci- lement faire concevoir par une rédaction diffé- rente. On auroit ainsi fixé la confiance, et évité l'abus des pernicieuses habitudes de défriche- mens , et surtout par l'écobuage, qui, de toutes , est, dans cette contrée, la plus désastreuse, au point que je l'ai vue exécutée sur des rampes de montagnes qui ont jusqu'à 60 degrés d'incli- naison : alors comment ces terres ne pourroient- elles pas être entraînées par les eaux? a8o ANNALES Les défrichemens ne devroient être opérés que dans les terrains en plaine, ou dans des sites dont l'inclinaison a moins de 3o degrés; mais alors l'écobuage doit être sévèrement proscrit , car, en brûlant les gazons, les racines et toutes les substances décomposées peuvent servir à l'engrais et à l'amendement du sol , tandis qu'en les convertissant en cendres, il ne reste alors qu'une très-petite portion de sel et d'humus, qui est entièrement absorbée par le produit de la première récolte, toujours fort belle. La se- conde n'est ordinairement que le double , et rarement le triple de la semence. Quant à la troisième, elle est toujours inférieure à la quan- tité de semence que l'on emploie. Dans celte circonstance, en brûlant le gazon, une portion de la terre est également brûlée; par consé- quent, dans les pays non calcaires , elle est con- vertie en brique pulvérisée : alors la première récolte enlève tous les sels qui sont contenus dans cette cendre. Les couches inférieures de terre ne peuvent devenir propres à la végétation qu'après un long contact avec l'air, pour récu- pérer de nouveau tous les principes de la végé- tation que leur a enlevés la combustion. Dans les terrains qui ont été ainsi traités, quelque bons qu'ils puissent être , la végétatio jy EUROPÉENNES. 28l ne peut s'y rétablir avant neuf à dix ans ; et, jusque-là ils sont toujours couverts de mousse, qui commence à paroi tre à la première ou à la seconde année au plus tard ; elle y croît exclu- sivement , jusqu'à ce que cette couche de brique qui recouvre le terrain ait été entraînée parles eaux , et que les couches de terres inférieures aient assez long-temps éprouvé le contact de la lumière et de l'air atmosphérique, pour absor- ber une quantité suffisante de principes propres à la végétation. Dès-lors, toules les plantations que l'on y feroit avant cette époque ne croî- troicnl que très-foiblement : alors on voit quel auroit été le résultat de l'ordonnance du 7 sep- tembre, si elle eût été rendue sur un autre principe. Dans les travaux à opérer pour la plantation des bois de ce département , il seroit nécessaire de distinguer : i°. Les endroits qui sont bas et assez chauds , sur lesquels les grains peuvent mûrir ; 2°. Les endroits secs et élevés , où les grains d'hiver ne peuvent mûrir. Cette division deviendroit nécessaire pour la mise en valeur, par lu raison que ces derniers fonds ne pourroient être semés que comme pa- cages, et leurs produits seroient suffisans pour 282 ANNALES fournir à leur plantation, d'après le plan qui seroit combiné sur l'état des localités, et dans tout son ensemble d'exécution. Ici, la Compa- gnie de Fructification générale remplit toute l'é- tendue du but que l'on peut en attendre, parce que ses opérations sont combinées dans toutes les parties ; ce qui est garanti par sa constitution séculaire, qui assure une constance et une persé- vérance d'exécution à ne laisser rien aux cbances des volontés individuelles, parce que là tout est basé sur un plan adopté pour un arrondissement entier, afin qu'il pût recevoir les modifications nécessaires, en raison des espèces de bois que l'on voudroit y multiplier. Dans le choix des espèces d'arbres à semer, il est important d'atteindre le plus promptemcnt possible à un but déterminé. Dans cette cir- constance, les arts locaux, et les tanneries sur- tout , offrent tous ces avantages au degré le plus éminent. On sait que les meilleures espèces de bois ont besoin, dans leur premier âge, d'être abritées du liâle et de la gelée; et, dans ce cas , il est une foule d'arbrisseaux que l'on peut em- ployer avec succès, même sur les plus liantes montagnes de ce département : tels sont les genêts, genista , si utiles aux habilans de ces hautes régions, soit comme combustible, ou EUROPÉENNES. 283 pour faire des toits en chaume, et même la li- tière des bestiaux ; du raisin-d'ours , arbustus uva ursi , qui est indigène à la partie de ce dé- partement qui avoisine celui de la Lozère. A mesure que l'on quilteroit ces régions élevées, on mettroit des sumacs, rhus catinus , rhus co- riaria, des corrogères, coriaria. Une grande partie de ces arbrisseaux, à l'âge de trois à quatre ans, sont parvenus à un assez grand accroisse- ment : alors il seroit nécessaire d'en débarrasser le semis. La première coupe auroit lieu par rayons étroits, que l'on élargiroit chaque année, à mesure que le bois semé croîtroit, et bientôt il deviendroit assez fort pour finir d'étouffer celui qui lui auroit servi d'abri. Ici se présente une considération bien grande pour la prospérité des bois : pour four- nir à la consommation des tanneries, on est obligé d'exploiter les taillis de chênes par des coupes prématurées, de l'âge de cinq, six, sept et huit ans. Qui ne connoît dans ce département 1 influence que ce genre d'industrie manufac- turière a exercée sur la fortune publique et particulière de l'Auvergne?... Il est inutile de rapporter ici les recherches faites sur les an- ciennes maîtrises des arts et métiers, et les états de la régie sur la marque des cuirs ; il suffit de 384 ANNALES savoir qu'avant le désastreux traité de AVesl- phalie, la province d'Auvergne, qui étoit par sa position une des moins influencées par celle condition du traité, avant celte époque, dis- je , comptoit deux cent quatre - vingt - huit maîtres tanneurs, et lors des assemblées provin- ciales , le nombre en étoit réduit à moins de cinquante maîtres : depuis , ce nombre a peu varié. La rareté des bois finiroit bientôt d'arrêter ce genre d'industrie : ce scroil un des grands malheurs qui arriveroit au commerce de ce dé- partement, qui éprouve journellement de si grandes pertes , en ce que le manque de tan oblige d'envoyer les cuirs pour être préparés danslesautres départemens. Mais employer une succédanée à l'é^orce du chêne dans l'opéra- tion du tannage, scroit un grand pas pour l'amélioration des forêts, et empêcheroit nue infinité de coupes prématurées; car il est de fait que les bois qui ont été écorcés pour en obtenir le tan, ont pendant la combustion un degré de chaleur bien moindre que celui des bois ordinaires; qu'à cela on joigne la perle des mêmes brindilles, dont il n'est fait aucun emploi , indépendamment du mal qu'éprouvent les souches dans une coupe faite en pleine sève , alors l'accroissement se trouve retardé d'une EUROPÉENNES. 285 année; et l'on peut dire, sans crainte de se tromper, que trois hectares de bois de chêne, coupés à l'âge de cinq ou six ans , comme on le fait trop souvent, pour être écorcés, n'équi- valent pas, pour l'usage domestique, au tiers de ce qu'il doit être, c'est-à-dire à un hectare de bois du même âge. Plusieurs végétaux peuvent remplacer l'é- corce de chêne pour le tannage, tels que celle du sapin, pinus abies ; du bouleau, betula; du saule, salix. L'énorme quantité qu'il en faut rendroit l'introduction de l'usage de l'é- corce du sapin dans les tanneries réellement désastreuse; l'écorce de l'aune, betula alnus, en remplissant le même but, rend les cuirs durs et cassans. Ceux dont le succès est assuré, et qui présentent à la fois économie de temps et de matière, sont les sumacs, les corrogères , les raisins-d'ours, les bruyères; l'introduction de ces substances dans l'art de la tannerie scroit la plus heureuse révolution en faveur des forêts. L'emploi de la bruyère seroit la seule de ces substances qui éprouveroitle plus de difficultés, à cause des appareils qu'elle exige. L'emploi des sumacs, des corrogères, etc. , tiendroit au sys- tème de repeuplement que l'on emploieroit pour former les semis des essences de bon bois, 286 ANNALES et favoriser leur croissance; car dans ces espèces, non-seulement l'e'corce, mais même les brin- dilles , les feuilles sont d'un usage supérieur à celui de l'e'corce du chêne dans l'art de la tan- nerie ; et la préparation des cuirs exige une bien moindre quantité de ces substances pour acquérir le même degré de perfection : cet avan- tage n'est que le moindre de ceux que présente leur emploi. Les taillis de bois de chêne destinés à être écorcés, excepté qu'ils soient placés sur un bon fonds , ne peuvent être exploités avant l'âge de dix ans ; tandis que les sumacs, les corrogères, les raisins-d'ours, peuvent l'être à la cinquième année de leur semis, et chaque année, ou tous les deux ans au plus tard , leur Goupe peut se renouveler. Leur emploi offre un avantage bien supérieur, si l'on observe que ce sont principale- ment les feuilles et les brindilles qui servent, tandis que ces parties sont perdues dans le chêne. En établissant l'état de leurs produits, l'on verra que, dans une période de cinquante ans, un taillis de bois de chêne n'est coupé que cinq fois, tandis que celui de sumac, cor- rogère, etc., le sera vingt-trois fois. Cet avantage est encore inférieur à la réalité ; car l'emploi de ces substances, leur multiplication, tiennent au EUROPÉENNES. 287 mode et au système de repeuplement qui seront employés, surtout en e'vitant de heurter les pré- jugés et l'opinion de la multitude. Ne pouvant les détruire, on doit les mettre à profit en leur imprimant une nouvelle direction. Ce résultat n'est que le fruit de l'exemple; un pareil moyen ne manque jamais son Lut lorsqu'il est aidé de l'intérêt personnel, et débarrassé de toute espèce de calculs; et en peu de temps on repeuplei oit nos forêts d'une manière sûre et facile, tout en donnant une nouvelle extension à nos fabriques. Aussi voit-on toujours que tout est lié dans le système des sociétés : les productions territo- riales déterminent le genre d'industrie propre à chaque pays ; mais elle est surtout avanta- geuse lorsque celte industrie n'emploie aucune production étrangère, qu'elle tire tout de son sol , qu'elle peut couvrir une contrée d'ateliers, sans rien ôter à la subsistance de ses habilans , et surtout ceux dont les produits s'acquièrent sans aucune privation , et s'appliquent à tous nos besoins. Ainsi, les avantages nécessaires à la prospérité d'un pays trouvent toujours leur principe dans 1 abondance des bois, soit comme agent que les arts emploient constamment , soit comme com- bustible , en fournissant à tous les besoins mul- l88 ANNALES tipliés et indispensables de nos ateliers, ainsi qu'à l'extension des forges, sorte d'exploitation que l'on peut quitter et réprendre à chaque instant, et qui auroient le précieux avantage de pouvoir employer pendant nos longs hivers celte foule de bras inoccupés, dont l'effet seroit de nous sortir de cette dépendance aussi humi- liante que funeste de la concurrence étrangère. Un Gouvernement éclairé saura apprécier ce genre d'industrie sans éclat , et le considérer comme la source où tous les arts viennent pui- ser. C'est peut-être à la lueur des prospérités dont les forges ont joui un instant en France, qu'elle leur doit dans quelques départemens un bien inestimable , celui d'arrêter les défriche- mens trop multipliés qui ont, par leur excès, altéré l'ancien et heureux ordre des saisons. Le département du Cantal, plus qu'aucun autre, peut prétendre à ce genre de prospérité , qui est si conforme au goût et au caractère de ses habi- tans. Des tourbières immenses qu'il possède sur tous les points, et dont il ne fait aucun usage, semblent formées exprès pour aider par un juste emploi à la conservation des bois ; en les exploitant sur un plan combiné dans leur en- semble, on auroit l'avantage de dessécher d'im- menses marais , et de rendre à l'agriculture des EUROPÉENNES. 289 terrains presque nuls. Tel est l'effet de ces e'normes tourbières que l'on trouve presque jusqu'au sommet du Cantal, et dans toutes les vallées : ces dernières doivent presque toutes leur origine aux attérissemens formés par les ravines qui ont obstrué le cours des rivières, et les ont refoulées dans les plaines qu'elles ont inondées et stérilisées par leur séjour. Sur la plantation , la culture et V exploitation des arbres de haute futaie et autres j par M. le chevalier Masclet, consul fiançais en Ecosse. Il me reste à traiter des arbres de haute futaie résineux, ou conifères, dont la culture mérite le plusd'élre encouragée. Je crois devoir appeler l'attention particulière des propriétaires et agri- culteurs sur celte branche importante de notre économie rurale. L'ingénieur Brémontier leur avoit donné un grand exemple dans sa plantation des dunes entre Bordeaux et Rayonne. Jl est affligeant de penser que, malgré son incontes- table succès , compromis depuis sa mort , parce 3. I9 2QO ANNALES qu'on n'a pas poursuivi l'extension de ses plans , il ait trouve en Fiance si peu d'imitateurs. Un pareil exemple, donné, il y a un pou plus d'un demi-siècle, par quelques grands propriétaires de l'Ecosse , a changé la face de ce pays : de nom- breuses plantations de pins, de sapins, de mé- lèzes, l'ont couvert, l'ont décoré; ils abritent et fertilisent ses arides montagnes, ses vastes et stériles déserts, ses îles, ses côtes les plus expo- sées aux brumes et aux ouragans. Ce n'est guère que vers le milieu du dix-hui- tième siècle qu'on a commencé à planter en Ecosse les diverses qualités du genre pinus, et surtout le pin indigène (pinus sylve tris, L.). La nature seule avoit fait jusque-là tous les frais de leur culture, dont le principal siège étoit dans la Haute-Ecosse. On a imagiué de planter 'les diverses espèces de pins dans les massifs des plantations d'agrément, sur les hauteurs formant des points de vue; on en a fait des palissades daim , pour lesquelles les arbres résineux sont éminemment propres. Mais le pin ne réussit nulle part aussi bien que sur le sol même qui lui a donné naissance, et principalement sur les montagnes de la Haute-Ecosse, dan.s les terrains secs , arides, sablonneux, où sa croissance lenie et laborieuse contribue à donner à son bois la EUROPÉENNES. 201 force, la ténacité, la durabihté qui le distin- guent. On a vu des pins végéter en pleine vigueur jusqu'à l'Age de quatre cents ans. On a compté en Suède trois cent soixante anneaux concentriques sur le tronc d'un pin coupé ayant l'époque de son dépérissement. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner (pie des pins plantés seulement depuis un siècle dans un trop bon terrain et dans des situations abritées, ne pos- sèdent pas, quand on les coupe si long-temps avant leur maturité, les qualités qu'ils ne peu- vent tenir que du bon choix du plant, de l'âge, de l'austérité du régime auquel ils sont soumis, et surtout de leur lente et pénible croissance. Le sapin de nos montagnes , dit le docteur Hunier dans ses Essais géologiques , croît rapi- dement dans les terrains fertiles et dans un bon climat; mais il perd en proportion de ses bonnes qualités. 11 y a lieu do croire cependant que le temps et la maturité les lui rendroient en partie, même dans les bons terrains , si l'on vouloit bien attendre que le bois du jeune pin d'un demi-siècle , d'une teinte si blafarde , d'une texture si spongieuse, eût acquis par l'âge la teinte rougeâtre, le grain fin et serré, la pe- santeur spécifique, la sève élaborée, qui sont les garans de sa solidité et de sa durée. *9- 2g2 ANNALES Le principal ohjet de cet écrit e'tant d'en- courager, non-seulement la replantation d'une vaste étendue de landes , de marais, de bruyères que d'iniprudens défrichemens ont privés de toute valeur, mais encore la formation de ces clôtures d'exploitations rurales qui adoucissent le climat, fertilisent la terre, protègent les ré- colles, et embellissent le paysage, et surtout le reboisement des parties les plus élevées de notre territoire, abris et réservoirs naturels et néces- saires de ses immenses bassins que leur dé- pouillement expose sans défense aux ravages des torrens, des grêles, des ouragans, et menace d'une prochaine stérilité (1) , j'indiquerai celles des espèces ou variétés d'arbres résineux que Jes propriétaires éclairés de ce pays ont multi- pliées à l'en vi, principalement le développement de leurs côtes maritimes, el sur les chaînes des montagnes de la Haute - Ecosse. Ils avoient (1) Nos ancêtres , dit M. Picot de Lapeyrouse ( sur l'Agriculture du Midi ) , avoient sagement planté en arbre* de haute futaie les revers de nos coteaux exposés au nord ; des hommes ignorans et cupides les ont défrichés ^t mis en culture. Ils ont porté la peine de leur imprudente cupidité. Ces terrains , autrelois d'un bon. rapport , sout devenus presque stériles. EUROPÉENNES. 2q3 éprouve, comme nous, que celles-ci ne pou- voient défendre el arroser leurs plaines qu'autant que leurs sommets et leurs flancs , couverts de massifs de bois , pouvoient re'sister à la violence des vents de l'ouest et du nord; soutirer par leur action électrique les nuages chargés de grêle et de torrens de pluie, pour les recueillir et les convertir en sources abondantes el salu- taires. Depuis près d'un siècle , ces propriétaires opposent avec succès leurs plantations aux ravages des grêles et des torrens que déversent sur nos terrains cultivés ces noirs nuages, qu'au- cune réaction ne paralyse, ces ravins profonds, ces sommets arides et nus de nos montagnes , qui dessèchent par leur réverbération , qui me- nacent sans cesse et dévastent trop souvent les champs nourriciers de l'homme qu'ils étoient destinés à défendre, à rafraîchir et à fertiliser. Les montagnes , dit l'auteur de la Statistique de Vaucluse , ont avec l'agriculture de la plaine des rapports plus intimes qu'on ne le pense. Les grandes masses de forêts fixant dans l'air une grande masse d'humidité , depuis qu'elles ont disparu, la sécheresse du sol s'augmente chaque jour de la sécheresse radicale de l'atmosphère. Dans l'été , au moment où le besoin d'eau se fait le plus vivement sentir, les sources sont 2g4 ÀNITALES taries , les cours d'eau desséchés : ici se fait particulièrement éprouver, pour l'agriculluie, l'inconvénient de la nudité de toutes les mon- tagnes. Autrefois, quand les cimes et les coteaux des monts de V.micI use étoient richement boisés, les eaux qui en descendoient apporloient dans la plaine et déposoient de tous côtés sur leur passage le terreau des bois , avec un limon léger et fertile; alors existoit la pratique générale et si connue iïcnlimer les terres : on aperçoit en- core de tous côlés les fossés et les écluses tfenli- mage qui remplacent si utilement le fumier ordinaire. — Les montagnes étant dépouillées, les torrens n'en entraînent plus que des pierres, du sable, du gravier. Les eaux elles-mêmes, dont il est possible d'arroser encore quelques portions de terre, son! moins bonnes, moins giasses, m'oins limoneuses qu'autrefois. Le be- soin d'eau oblige les propriétaires d'en chercher dans le sein de l.i terre , etc. «Les anciennes caries, les vieilles traditions nous l'apprennent, ajoute cet auteur; la seule inspection du pays et la nature de son sol nous le confirment. La nature avoit paré des plus hautes futaies les montagnes de Vaucluse : dans Ips portions moins élevées, et sur le penchant EUROPÉENNES. 2g5 de ses coteaux , une verdure et une fraîcheur continuelles éloient entretenues par des bois touffus et nombreux- La plaine ëtoit coupée et embellie de vertes et riches forets , comme quel- ques rares vestiges l'annoncent encore; mais ce don propice de la nature n'existe plus pour nous : dès long-tem>>s cette parure et cette richesse ont disparu de dessus notre aride con- trée. » Les voyageurs anglais ne devroient donc pas chercher ailleurs que dans ce dérangement physique l'explication d'un phénomène qui les étonne beaucoup. Les Français , disent-ils , sont toujours prêts à nous offrir leur assistance quand nous manquons de quelque article de première nécessité; mais, outre qu'ils nous sont infé- rieurs dans la connoissance théorique et pra- tique de l'agriculture , ont-ils oublié que leur climat et leurs saisons, surtout dans le midi, sont devenus plus précaires que ceux de la Grande- Bretagne, et que le produit moyen de leurs ré- coltes en grains est de beaucoup au-dessous du nôtre? [Notes ajoutées à la traduction anglaise de M, Picot de la Peyrouse, sur V Agriculture du Midi.) Les montagnes ei les vallées de l'Ecosse 296 ANALES avoient perdu de même, depuis environ deux siècles, leur parure et leur richesse forestières : la même cause a dû produire des récoltes sem- blables, au dclrimentdu climat, du sol, del'agri- euheur et de la beauté du pays. Mais le patrio- tisme écossais et le zèle éclairé des propriétaires n'ont pas laissé écouler les deux siècles avant de penser à remédier au mal. Depuis l'époque de l'union, en 1707, jusqu'à la paix de 1783, des plantations particulières, même de plusieurs millions de pieds d'arbres, et d'innombrables clôtures se sont graduellement étendues sur le sol de l'Ecosse : mais on a senti que les parties les plus stériles et les plus pauvres de ce pays , que les montagnes, les immenses bruyères, les îles Hébrides, celles des Orcades et de Shetland, qu'il importoit le plus de reboiser, ne pouvoient partieiper à ces améliorations qu'autant qu'elles seroienl régularisées cl encouragées. Une société s'est formée dans cette vue 611 1784, sous le nom de Société de la Haute-Ecosse , sous la prési- dence du duc d'Argyle : elle a été constituée par charte royale en 1787. Composée dans l'ori- gine de cent membres, elle en comptoit qua- torze cent soixante -un au 1" janvier 1824, et en a aujourd'hui plus de quinze cents, pré- EUROPÉENNES. 297 sentementFe'lite des hommes les plus distingue's par leur fortune , leurs lumières , leurs con- noissances pratiques et leur esprit public. La liste des primes d'encouragement que dis- tribue chaque année cette excellente institution, et la publication de six volumes in-8° de ses Transactions , ne donneront qu'une bien foible idée des services qu'elle a rendus à l'Ecosse depuis quarante ans et du bien qu'elle lui pré- pare. Elle a progressivement étendu la sphère de sa bienfaisante activité, et elle embrasse au- jourd'hui tout ce qui peut contribuer au bien- être du pays, à son perfectionnement physique, rural , économique; à la distribution et à l'em- ploi les plus utiles de sa population ; à l'ouver- ture, à l'entretien des communications inté- rieures par de bons chemins en cailloutis , d'après le système de Mac- Adam ; à l'amélio- ration raisonnée de toutes les branches de l'éco- nomie rurale ; à l'extension des plantations, des pêcheries j à l'introduction des meilleures mé- thodes dans les arts, les métiers, les manufac- tures. L'objet principal de l'institution est de former un faisceau des efforts et des moyens de tous ses membres, pour atteindre plus sûrement le but qu'elle se propose, et pour signaler plus efficacement au Gouvernement tout le bien qu'il 2g8 ANNALES peut et qu'il veut faire, en partageant avec lui le mérite de l'opérer (i). La société de la Haute-Ecosse a pour principe d'encourager de préférence les productions in- digènes quand elles peuvent être plus utilement remplacées par des productions étrangères. Le pin d'Ecosse (pinus sjlvestiis, L.), scots pine, appelé improprement scots Jir , est originaire des montagnes d'Ecosse, qui en étoient cou- vcites de teuips immémorial. On sait qu'il y acquiert un degré de perfection , quand on le laisse parvenir à sa complète maturité, qu'il l'emporte par sa solidité et sa durée sur la plu- part des autres espèces de pins ; aussi pourroit- on se borner à le cultiver exclusivement. Le principal soin de la société a été de rendre aux sommets des montagnes d'Ecosse et aux îles qui l'avoisinent, l'espèce d'arbre qu'ils avoient reçu comme un don dé la nature , et qui convenoit si bien à celle de leur sol. Le pinus sylvestris , dit le professeur YValker (Hist. écon. des Hé- brides) , réussit sur le sol le plus maigre et le plus sec , sur des terres arides et couvertes de (i) Tel est également le but de notre Société de Fruclifi- caliofi, qui doit embrasser tous les sites de la Frauce. ÇURflTOEKHES. 299 ronces, et dans ïcs situations les plus exposées. Ou le voit végéter avec vigueur dans une couche tu gravier ou de sable mèle'e d'un peu de bruyères , sur des plages maritimes , ou des fonds de mousse ayant moins de deux pieds de profondeur , pourvu qu'ils posent sur un lit de gravier, et non de terre argileuse. Les branches principales de la famille des conifères, le pin et le sapin ( pinus et pinus nbies) , ont entre elles de très-grands rapports. Ces deux branches oui, à îa vérité, des carac- tères assezdistincts pour n'être pas aisément con- fondus ; mais les botanistes n'ont pas toujours assez claii emeni établi les variétés existantes dans chaque espèce ; et celles de ces variétés ayant un caractère propre, assez déterminé pour former une espèce à part, les variations dans la syno- nymie ont encore augmenté la cou fusion. Linnéc lui-même , et le Catalogue du jardin de Kew n'avoient pas donné une énumération complète de toutes les espèces et variétés con- nues, et n'avoient pas décrit d'une manière correcte tous leurs caractères. Enfi'n, M. Lam- bert, membre de la Société royale et vice-pré- sident de la Société Linnéenne, a publié en 1800 une excellente monographie du genre pinus , et a indiqué le mode de culture, ainsi 5oo ANNALES que l'emploi des trente-trois espèces distincte- ment énumérées dans son tableau. Ce sujet a encore été traité avec sa supériorité ordinaire d'observation et description par M. André Mi- cbaux, dans son Histoire des arbres forestiers de l'Amérique septentrionale. Le pin, le sapin, le mélèze se distinguent à la première vue par des caractères essentiels, par la différence dans la forme de leurs boulons et dans la structure de leurs fleurs ; en outre, les feuilles du pin sont réunies deux à deux,, et quelquefois de quatre à cinq dans une gaine courte. Celles du sapin , telles qu'elles sortent du rameau , sont solitaires, et non fasciculées, quoiqu'elles paraissent l'être quelquefois. Celles du mélèze sortent des brandies en faisceaux touffus ; elles sont divergentes, d'un vert tendre, et plus simples que celles des autres espèces- Le Pin. Le pin proprement dit ( classe et ordre , monœcia , monadelphia de Linnée ) a beaucoup de rapports apparens avec le sapin , et leurs variétés respectives ont été souvent confondues. On distingue naturellement le pin parla forme de ses feuilles en touffes, réunies au moins deux EUROPÉENNES. 3ûl à deux dans une gaine circulaire. On le dis- lingue encore par la structure de son fruit, surtout par les écailles tronquées de ses cônes. Pin d'Ecosse. Le pin d'Ecosse {pinus sjlvestris., L. ) est, comme nous l'avons dit, indigène de l'Ecosse, d'où il est passé en Angleterre et dans le pays de Galles. Les autres espèces de pins qu'on y trouve, au nombre de cinq , peuvent être considérées comme entièrement naturalisées par une culture qui , pour la plupart, remonte à une époque très-reculée. Ces espèces sont : le pin horizon- tal , le pin maritime, le pinastre (pinus pinas- ter, L. ) , le pin rouge du Canada , le pin à lon- gues feuilles (pinus iongifolia), que les Anglais nomment swamp-pine , parce qu'il réussit bien dans les fonds marécageux, et le pin de Wey- mouth. On compte une trentaine d'autres espèces ou variétés qu'il seroit trop long d'énumérer et de détailler. Je me contenterai d'indiquer les plus remarquables. Comme le pin naturel d'Ecosse est solide et durable, on pourroit se borner à sa culture, si cet arbre, qui croît si bien dans les terrains 302 A.NNAT.ES sablonneux et maigres, dont le substr-Uum .n'est pas -humilie, pouvait également réussir clans le sol profond et fertile des v;i liées. Lord Haddingtonel M. Georges Don de Forfar sont les premiers qui aient remarqué quatre variétés dans le pin us sylvestris. On ne peut trop recommander la lecture du Mémoire de ce dernier à ceux qui veulent faire le meilleur choix possible pour leurs plantations de pins. Son numéro 1 er est la variélé la pius commune : la forme de sa te le est pyramidale , ses feuilles marginées d'un vert foncé, glauque en dessous; ses cônes ont une forme très-alongée, qui se termine en pointe; l'écorce du tronc est très- raboteuse. Cette variété , qu'il importe de bien connoître pour l'éviter, est de qualité fort mé- diocre; elle est peu durable et de mauvaise venue. La seconde variété , numéro 2 , dont les carac- tères spécifiques sont fortement prononcés, est considérée par M. Don comme une véritable es- pèce distincte , qu'il appelle pinus horizontalis , d'après la disposition de ses branches : elle est, sous tous les rapports, supérieure aux trois autres: ses branches horizontales tendent naturelle- ment par leur poids à se rapprocher du tronc ; ses feuilles sont plus larges que ceilcs de la pre- EUROPÉENNES. 3o3 mière variété , un peu découpées sur les bords , non marginees : on distingue à une grande dis- tance son feuillage , d'un vert tendre et d'une belle couleur d'eau; l'éccrcc du tronc est moins raboteuse; ses cônes sont, en général , plus gros, moins alongés et moins rudes au toucher. Cet arbre est ti ès-vivace , s'élève à une grande hau- teur, et se fait à tous les terrains, à toutes Jes expositions. M. Don est tres-perté à croire que ceue pré- cieuse variété, si ce n'est pas une espèce, est celle qui a couvert de temps immémorial les montagnes et les vallons de l'Ecosse. Il remarque qu'à peine un dixième des pins cultives est de celle espèce ; la très-grande abondance de cônes que produit la première espèce, aj^anl beaucoup contribué à multiplier, au détriment de la se- conde et de l'intérêt des propriétaires et du public. La variété n° 3 se distingue par ses feuilles den- ticulées , d'un vert plus tendre ei presque ar- genté, et par les aspérités très-pointues et un peu recourbées de ses cônes. Le bois de cette variété se rapproche, parla qualité, de celle du n° i. La 4 e variété, dont les feuilles sont plus courtes et un peu roulées , est "très-rare dans la 5o4 ANNALES Grande-Bretagne : elle a de la ressscmblance avec le pinus banksiana de la monographie de M. Lambert. Les autres espèces du genre pinus sont moins généralement cultivées, quoique leur culture mérite d'être encouragée partout, principale- ment en France , où l'on a remarqué avec raison que l'emploi du pin et du sapin dans nos cons- tructions , ameublemens , etc. , est presque nul , comparé à celui qu'on en fait en An- gleterre. Le Pin maritime. Le pin maritime (pinus maritima, L.) qui est à peine connu dans la Grande-Bretagne , l'est beaucoup plus , niais ne l'est pas encore assez en France, où quelques plantations considérables, sur un assez grand développement de nos côtes et dans les terrains réputés stériles , ont complè- tement réussi , et offert un bon exemple à suivre. Comme cet arbre résiste à l'air de mer, il forme un excellent abri pour les plantations voisines des cotes maritimes. Sa tête, élevée à une grande hauteur, et garnie d'un feuillage toujours vert, les protège, sans les froisser et les étouffer. Il vient à merveille dans un fonds de sable quart- zeux pur; c'est assez dire qu'il peut croître EUROPEENNES. 5o5 partout. On peut consulter à cet égard les in- téressans Mémoires sur l'administration fores- tière de Varenne-Fénille. L'auteur des excel- lentes Lettres sur les planta'.ions, publiées en 1777 sous le nom à'sfg/ïcola, remarque que, nulle part , on n'a su tirer de cet arbre une plus grande variété de produits que dans la Guyenne et dans les environs de Bordeaux. On en obtient, dit-il, de la poix de Bourgogne, de la poix com- mune, de la résine, de la térébenthine, de l'huile de térébenthine, du goudron, du noir de fumée, du charbon , etc. On en tire le même parti en Provence, en Espagne, près de Torlose et en Suisse. Ce bois possède une qualité remarquable, et qui lui est commune avec le mélèze : c'est qu'il est bon à employer à tout âge , quand il a deux pouces de diamètre à sa base , comme quand il a deux pieds. Il est , aux diverses époques de sa crois- sance , également ferme, compacte et solide. Sa direction , parfaitement droite et verticale , le rend propre à une multitude d'emplois dans les constructions civiles et maritimes, dans la confection de divers instrumens aratoires ; on en fait des mâtures , des vergues, des avirons , des perches , des échalas , des manches d'où- tils , etc. 3. . 20 3o6 ANNALES Le pinastre (pinus pinaster, L.) est un bel arbre dont le bois est de très-bonne qualité. Sa croissance , pendant les deux ou trois premières anne'es, est fort lente, mais devient ensuite plus rapide. Peu d'autres espèces supportent mieux les vents etlesbrumes de la mer. Lord G allô way, à qui l'Ecosse est surtout redevable de cette bonne acquisition , a plante' de cette espèce de pins jusque sur le bord même de la mer, où elle a très-bien réussi ; elle a de même très-bien pris dans les sables des côtes occidentales de la France. Celles voisines des caps de la Virginie sont couvertes des plus florissantes plantations de ce pin : aussi cette espèce de pin d'Amérique y est-elle préférée à toutes les autres. Le pin rouge du Canada, £>/«&,$• rubra ou pinus resinosa de Kew, doit celte dénomination à la couleur de son écorce. Comme il se trouve même au-delà du lac supérieur en Canada, on peut le comparer, quant à la propriété vivace , au pinus sjhestris de l'Ecosse. Son bois est d'un grain fin, serré et d'une texture très-compacte. Il s'élève jusqu'à la hauteur de 80 pieds. Oh en voit souvent des planches de 4° pieds de lon- gueur sur le quai de Leith. Comme il est, en général, exempt de nœuds, on l'emploie surtout à faire des planches, à formes le poiù des vais- EUROPÉENNES. 5oj seaux. Le bois de celte espèce de pin, comme celui du pin d'Ecosse, perd beaucoup de ses qualités quand on le plante dans des terrains humides. Le pin de marais , pinus palustris de Kew , pinus australis de Michaux , est , dit Michaux , une des plus précieuses espèces pour les ouvrages économiques. Elle est encore très-rare en An- gleterre, quoiqu'elle ne puisse manquer, dit le docteur Yule, de réussir dans ses vallées abri- tées et sur le bord de ses lacs, puisqu'elle croît si bien dans l'ouest de la France , sur les côtes voisines de Bordeaux. Son bois est fort recherché pour sa force et sa solidité. Il s'en fait une im- mense consommation dans tout le nord de l'Amé- rique. De grandes quantités ont été importées à Liverpool, entr'autres des madriers de i5 à 3o piedsdelong sur j 2 et 20 pouces de diamètre, pour les nouveaux bassins. C'est de ce pin qu'on tirecetieénormequamité de térébenthine, de ré- sine et de goudron, qu'on importe annuellement à Liverpool : cent mille barils de térébenthine et trenie-huit mille de goudron y ont été impor- tés en 1824. Le pin Weymouth (pinus strobus) doit son nom au noble lord , qui , le premier, l'a fait connoître en Angleterre. Il abonde dans le nord des Etats-Unis, dans le Canada et à la Nouvelle- 20. 5o8 ANNALES Ecosse. Les plantations de ce pin forment dV//?- pénétrables rideaux sur les bords de la mer. Dans les bons fonds des vallées , sur les bords des rivières , dans les crevasses des revers de mon- tagnes , enrichies par les terrains supérieurs que les pluies y entraînent , cet arbre s'élève jusqu'à la hauteur de 100 pieds; sa croissance est très- rapide , et sa forme élégante; ch acune de ses gaines renferme une touffe de cinq feuilles , d'un beau vert bleuâtre , dont l'effet pittoresque tranche agréablement en hiver sur les vertes pelouses , et enrichit les plantations d'agrément. Son bois est d'une couleur blanche tirant sur le jaune; il est assez dur, d'un beau grain, ressemblant à celui du cèdre blanc , se travaille aisément, reçoit un beau poli, et convient sur- tout aux ouvrages de menuiserie et de tablette- rie. Il ne soutient pas bien l'i mpression continue de l'air extérieur ; son écorce , surtout quand elle est vieille , est imprégnée d'une résine blan- châtre , qui exhale une odeur très-agréable. Pin de Corse. Le pin de Corse (pinus laricio, L. ) est indi- gène de celle île. Il a beaucoup de rapport avec le pin d'Ecosse, (pinus sylvestris) ; mais il lui EUROPÉENNES. 3o9 est bien supérieur par la beauté de son port et de son feuillage. Il affecte une forme plus régu- lièrement pyramidale ; ses tranches sont plus uniformément verticillées; ses feuilles sont d'un tiers plus longues, d'un vert très-vif, et enchâs- sées dans une gaine complète ; son écorce est plus belle , plus unie ; ses cônes sont plus courts, et de forme droite ovale. Il est aussi robuste que le pin d'Ecosse, mais plus compacte, plus solide , plus flexible , son bois étant plus imprégné de résine. On peut voir au Jardin du Roi , à Paris , un très-beau pin de Corse , planté en 1784 ; il étoit haut de 56 pieds en 1821. Il n'est pas douteux qu'il ne réussît partout en France. Ses cônes couvrent la terre dans la saison : on peut donc s'en procurer à volonté et à très-bas prix. 11 doit suffire de signaler à nos propriétaires le patriotique exemple que leur a donné M. Picot de la Peyrouse. Ce n'est pas à la Corse qu'il a été redevable de ce bel arbre, dont il a enrichi le département de la Haute-Garonne; c'est au centre même des Pyrénées qu'il a trouvé le pi nus laricio. Pin à cinq feuilles. Le pinus cembra, oir pin à cinq feuilles, est celui auquel les Allemands ont donné le nom 3lO ANNALES à'aphernously , parce qu'on mange le fruit de ses noyaux, à'apher pinus et de nouslf, une petite noix. Cet arbre, encore très-rare dans la Grande-Bretagne, mais assez commun sur le continent, croît sur les montagnes de l'ancien Dauphiné et de la Suisse, dans la Tartarie, la Sibérie, etc. : c'est Yalviez des Brianconnais. Ce ne fut qu'en 1763 que M. Haste, chanoine de Windsor, auteurd'un très-bon ouvragesur l'agri- culture, souvent cite par Arthur Young, fit con- noître en Angleterre cette excellente espèce de pin , qu'on ne peut trop multiplier à cause de la beauté de son port, de la bonne qualité de son bois, et de la ressource qu'offre son fruit, que les Suisses et les Tyroliens mangent au dessert. Il réussit d'ailleurs dans les terrains les plus ingrats; aussi est-ce de ce pin à cinq feuilles, du mélèze et du pin de Corse laricio , qu'on devroit surtout regarnir nos montagnes déboisées : on en obtiendroit une immense quantité de bon bois de chauffage, de planches et madriers pour la menuiserie, la tabletterie, etc. Le grain de ce pinus cembra est plus fin quo celui du sapin ; ses nuances sont plus variées ; il exhale une odeur agréable. On en fait de bons planchers, des lambris, des meubles, etc. On en extrait une résine blanchâtre très fine et très- EUROPÉENNES. 5ll odoriférante. On a vu des arbres de cette espèce de pin s'élever à la hauteur de 90 pieds , avec 10 de circonférence à leur base. Comme peu de hauteurs, même les plus es- carpées, sont aujourd'hui inaccessibles, et peu d'exploitations difficiles depuis l'établissement des routes en fer et des charriots à vapeur, il faut espérer que nos départemens rivaliseront d'ef- forts pour rendre à leurs montagnes cette noble et riche parure dont la nature les avoit revêtues , et dont on n'a pu les dépouiller sans tarir les sources de la reproduction de la plaine , qu'elles sont destinées à alimenter et protéger. La gravité spécifique et le poids du pied cube des principales espèces de pins sont dans les proportions suivantes : ESPÈCES DE PINS. GRAVITÉ SPÉCIFIQUE POIDS DO PIED CUBE. Pin d'Amérique sec. . . 9 36 58— o5 83 7 52—35 816 5 1—08 Pin d'Ecosse planté sec." 529 33—o6 553 34—56 48o 5o— 00 Pin de Weymouth sec. . 46o 28—75 1 I — 5l2 ANNALES La force de cohésion du pin de Weymouth et du pin résineux (pinus resinosa) du Canada , est , au pouce carré , dans le premier , de ii,83626; dans le second, de 9,796 livres. Les rapports de roideur, de force et de téna- cité , en prenant pour point de comparaison le n° 100 du chêne , sont : Dans le pin de Weymoulh ( 9 5 • • ■ ■{ 99 ( z Dans le pin résineux du Canada. < 82 l Q5 73 82 9? Le Chevalier Masclet. Sur l'utilité de la culture du mais j par Ph. Lespès , docteur en médecine de la Faculté de Paris. Pendant que la Société de Fructification et son fondateur travaillent à affranchir la France d'un énorme tribut; pendant que tous leurs efforts tendent à propager certains végétaux dans ses terrains incultes, ou qui ne produisent pas autant que le comporte leur nature, j'ai EUROPÉENNES. 3l5 cherché à appeler l'attention sur un des plus intéressans , quand on l'envisage sous ce double aspect. Assurément le maïs n'est pas cultivé en France aussi abondamment qu'il pourroit et devroit l'être ; et , d'un autre côté , ses précieuses qualités sont connues d'un si petit nombre de personnes hors des contrées où- il s'est propagé, que nous lui préférons des alimens exotiques que nous payons fort cher, et qui sont loin de le valoir. C'est entrer complètement dans les vues généreuses de la Société, quexle démontrer par des faits l'exactitude de ces assertions. A ses soins appartiendra la gloire d'y porter remède. Il n'est rien de ce qui se rattache à un objet précieux qui ne puisse paroître intéressant : aussi voudrions-nous dire avec exactitude à quel pays nous sommes redevables du maïs ; mais ce point de son histoire est d'une obscurité telle, que nous ne pourrions donner à nos lecteurs que des présomptions. Plus nous avons fait de recherches à cet égard, plus notre indécision s'est accrue. Nous avouerons pourtant que nous inclinons , contre l'opinion de beaucoup de personnes, à le croire originaire de l'ancien aussi bien que du nouveau-monde. Sa description botanique a été récemment l'objet de remarques très-cu- rieuses; et leur auteur, M. Gay, se disposant à Ol4 ANNALES les publier, nous nous abstiendrons de dire ici ce que l'on en connoissoit avant lui. Nos lecteurs savent qu'il est un des plus beaux végétaux de la famille des graminées, et cette riebesse de végétation a provoqué contre lui une accusation grave : on a dit qu'il épuise la terre très-promp- tement ; mais l'avis des agriculteurs et des écono- mistes est loin d'être unanime, et je crois que le nombre de ceux qui pensent ainsi est le moins considérable. En effet, il ne faut pas tirer cette conclusion de sa rapidité à croître, et du dévelop- pement qu'il prend, car on sait que tous les vé- gétaux , les uns plus, les autres moins, prennent leur nourriture dans l'atmosphère par leurs expansions , et les feuilles du maïs sont très- grandes. En outre, le maïs préfère, d'après la plupart des écrivains-agriculteurs, une terre sa- blonneuse et légère; et, dans la Caroline, on le sème dans des sables presque purs ; tandis qu'au bord de la Saône il donne d'abondantes récoltes dans des argiles compactes , et à la Co- rogne , dans des fissures de rochers (1). Nous prions nos lecteurs de remarquer ces derniers faits; ils sont trôs-importans, puisqu'ils prouvent (i) Bosc, Cours complet d'Agriculture. EUROPÉENNES. 3l5 qu'une plante extrêmement utile pourra être répandue par la Société clans des terrains qui n'admettent pas d'autre culture. Ajoutons qu'il brave assez bien les intempéries de l'air. Aucune céréale ne donne d'aussi abondantes récoltes. Il arrive dans peu de mois à sa matu- rité ; et même unede ses variétés, que l'on appelle le quarantin, ne reste guère que quarante jours en terre. Nous rappelons ceci , parce que nous voulons faire sentir la nécessité de la culture du maïs. On voit, en effet, que si un fléau vient, lors même qu'on approcheroit de la fin de la saison, priver un pays de ses récolles, on évitera la . famine en semant promptement notre graminée. Mais avant d'insister encore sur les avantages que l'on procurera à notre pays en la propa- geant, ou en appelant sur sa culture des béné- fices et des encouragemens , faisons ressortir quelques autres de ses précieuses qualités, sans lesquelles les précédentes ne seroient rien. L'aspect des populations qui s'en nourrissent apprend combien sont salutaires les alimens que le maïs fournit. Ceux qui ont visité les environs de Bergame en Italie , ceux qui connoissent nos Pyrénées, pourront dire quels hommes on rencontre dans Ce pays ; renommés pour la force, la souplesse ,1a beauté de leur corps, ils ne 01 6 ANNALES mangent presque pas d'autres mets que la bouil- lie de maïs. Mais ce qui est plus concluant encore , c'est que la misérable constitution des habilans des vraies landes (car il s'en faut que l'une des moitiés du département mérite ce nom) s'améliore sensiblement à mesure qu'ils admet- tent le maïs. Il fait disparoître leur teint blafard, et les aide à résister à l'influence de l'air maré- cageux et empoisonné qu'ils respirent. C'est une chose que chacun peut vérifier, car, nous le ré- pétons, ils ne cultivent pas tous encore le maïs; et l'on peut comparer la condition de ceux qui en usent avec l'état de ceux qui n'en usent pas. Nous avons dit que le maïs a soustrait une population à des maladies ; nous pouvons en citer une de plus graves: c'est l'épilcpsie. On a constaté par les observations les plusscrnpulcuses que ce n'est qu'à lui qu'on doit sa disparition d'un canton des Landes qu'elle affligeoit. Disons encore que les maladies des voies urinaires étoient inconnues aux Indiens d'Amérique, qui s'en nourrissoient très-abondamment, et que l'on a remarqué qu'elles sont fort rares dans les pays où l'usage du maïs est très-répandu. Ajou- tons que plusieurs médecins distingués de Paris l'ont employé avec beaucoup de succès dans diverses maladies, particulièrement dans celles EUROPÉENNES. OiJ où un état nerveux dominoit. Des observations données avec détail ; qui font partie d'un travail plus étendu, et que nous ne pouvons reproduire ici , soit à cause de leur longueur, soit parce qu'elles ne rentreroient pas entièrement dans notre sujet, prouvent combien sont fondées les remarques précédentes. Ces observations nous sontpersonnelles, ou nous ont été communiquées par les médecins dont nous venons de parler. L'analyse chimique de la farine du maïs, que nous avons faite dans l'intention de nous expli- quer par elle ses excellentes qualités , nous a conduit à des rapprochera ens dictés par les vues qui dirigent la Société de Fructification. On fait un grand usage, dans plusieurs maladies de lan- gueur et dans les convalescences, de plusieurs alimens exotiques , tels que le tapioca , le sagou, l'aiow-root et le salep. M. Caventou, chimiste célèbre , nous a communiqué des travaux , desquels il résulte que les trois premiers ne sont que de l'amidon, et n'offrent entre eux d'autres différences que d'être ou de n'être pas solubles dans l'eau froide , et que le salep n'est qu'une gomme Observons d'abord que ces subs- tances, et surtout la dernière, qui nous viennent de contrées plus ou moins éloignées , nous coûtent un prix exorbitant, tandis que le 'maïs 5l8 A.KNALES se vend à Paris à un prix entièrement bas. Si nous voulons de l'amidon , c'est-à-dire des fé- cules, le blé, le mais lui-même, les pommes de terre nous en fournissent abondamment, et qui ressemblent tellement à l'arow-root , etc. , que nous n'avons aucun moyen chimique de les distinguer (1) ; ce qui fait que les Anglais , de qui nous recevons en grande partie ces subs- tances, peuvent très-bien nous jouer. Si nous voulons des gommes , nous pouvons nous en procurer qui ne nous coûtent pas 10 fr la livre, qui valent autant que le salep, mais qui , à la vérité, ne portent p*?s ce nom oriental. Ce n'est pas tout; nous rapportons , d'après d'autres, ou pour les avoir faites nous-même , des observa- tions comparatives qui constatent que, outre qu'il est loin d'être insipide comme toutes ces substances, le maïs leur est infiniment supérieur comme aliment salutaire. D'après ce que l'on vient de lire sur les fécules, que dirons-nous du riz qui en contient environ 96 pour 100? Le maïs en contient 75, et le reste, jusqu'à cent.. se compose de matières sucrées et savoureuses, de sels, etc. On n'y trouve pas de gluten. Espé- ft) M. Carentou EUROPÉENNES. 5lQ ions que les médecins qui nous liront préfére- ront désormais l'aliment qui leur offre le double avantage d'être le plus salutaire et le moins dis- pendieux. Les préparations que l'on relire du maïs sont très-nombreuses : on fait avec sa farine du pain , auquel on ajoute, pour le rendre plus spongieux, moins compacte , de la farine de froment ; on en fait aussi, et en bien plus grande quantité que du pain , des bouillies excellentes , disposées de mille façons diverses. Toutes ces préparations , que nous pouvons à peine énumérer ici , sont aussi agréables que saines. Extrait d'une lettre datée d'Jlep, de M.Thomas Lesseps, notre consul-général de cette échelle. Je suis resté pendant huit jours à SJiri, vil- lage éloigné d'ici de six heures , et autour duquel les peuplades ou hordes, réunies sous les noms de Bédouins Hanassis , viennent se camper dans cette saison (septembre), pour s'acheminer de là , à l'approche de l'hiver, du côté de Damas , Palmyre et Bagdad. 5aO ANNALES Pendant ce temps , j'ai été parfaitement tran- quille et en sûreté au milieu d'eux, moyennant une fraternité que P... a faite avec un des chefs subalternes , et une autre avec le prince de la tribu. Le premier ne me quitloit pas, et il me suffisent d'être ainsi sous sa protection pour être respecté par tous les Arabes. J'ai fait sous ses auspices une acquisition de dix superbes che- vaux. Cette fraternité s'obtient facilement ; elle s'achète avec un habit long (gombose) et une paire de bottes que l'on donne à celui dont on a intérêt de devenir \e frère, à la charge pour l'un et pour l'autre de se défendre et de se traiter réciproquement. De cette manière, je me trou- vois donc avoir déjà dans la tribu des soutiens puissans parmi mes oncles et mes cousins. Les bédouins sont d'ailleurs généralement des espèces de sauvages bornés , les uns un peu plus déliés que les autres , assez et même fort sales , avides à l'extrême , sobres et composés singuliè- rement de bassesse , de vilenie , d'esprit de mendicité, et en même temps de générosité et de loyauté. Les premiers défauts se déploient ostensiblement, et sans qu'ils aient le moindre respect humain, lorsqu'ils viennent trouver les étrangers; mais lorsque ces derniers se rendent chez eux, , l'hospitalité , qui leur est sacrée , les EUROPÉENNES. 32 1 oblige à faire entrevoir quelques sentimens de noblesse et de générosité. En effet, je nie suis transporté chez eux, et j'ai été comblé d'égards , de politesses et de pa- roles flatteuses. Hier, par exemple, j'y ai fait un déjeûner, dont voici les antécédens : J'arrive, et je me présente à eux en leur disant : J'ai lu clans nos livres que vous étiez le peuple le plus hospitalier j je viens en faire l'épreuve. — Bien arrivé ! bien arrivé ! entrez dans nos tentes. Telle fut leur réponse. J'entre donc sous ces tentes noires, formées de poils de chameau et de chèvres ; on m'étend un tapis riche en couleurs, et travaillé par leurs femmes assez élégamment. Les principaux du campement viennent m'entourer, en répétant tous à la ronde, et portant la main sur leur poitrine : Bien arrivé ! bien arrivé ! Que Dieu vous bénisse et vous donne d'heureux jours l L'un d'eux pile le eafé, l'autre le fait bouillir, l'autre nettoie les lasses, et je bois le meilleur café qui soit possible. On me sert cinq lasses les unes après les autres; on m'offre la pipe, que je fume avec délices au milieu de ces êtres si curieux pour moi , et l'on m'accable de ques- tions plus saugrenues les unes que les autres, sur les Francs, sur leurs femmes, sur leurs 3. 21 322 ANNALES villes, sur leur roi ; à peine j'ai le temps de ré- pondre, pendant que d'autres manient et tâ- chent de couper mes boutons, croyant que ce sont des pièces d'or. On veut tuer pour moi un mouton; je ne le permets pas, et je leur dis que je veux simple- ment manger avec eux le pain et le sel : après quoi il est entendu que l'on devient unis par l'amitié la plus forte, et que l'on est désormais inviolable à leurs yeux. On me sert donc le pain et le sel ; ce qui se compose de pain sans levain , rôti sur une plaque de fer, et pétri par de fort jolies bédouines, et, d'un autre côté, de beurre rance fondu et assez chaud, contenu dans une espèce de marmite. Nous nous asseyons tous autour de ce déjeûner exquis, et nous dévorons le pain trempé dans le beurre, en arrosant de temps en temps notre gosier d'un peu d'eau. Après cela, j'examine l'ameublement de la tente, qui se compose d'énormes besaces rem- plies d'habillemens, d'orge, de blé, puis de tapis, de quelques ustensiles pour le café et la cuisine, et tlu palanquin destiné à porter les enfans et les femmes dans les marches. Ces pa- lanquins, assez jolis, quoique assez grossière- ment coloriés, sont disposés de manière à être EUROPÉENNES. 525 très-facilement placés en équilibré sur le dos des chameaux. On s'empresse ensuite de me montrer les chevaux de la tribu , et je finis ma visite , comme je l'ai commencée, par la pipe et le café. Les Arabes sont fort peu délicats. Je les régalai iin jour d'un grand platde lait, de beurre, d'huile et de pain, tout cela mêlé ensemble. Ilséloient douze autour du plat; et, après avoir bien im- bibé le pain du liquide , ils l'avaloient , n'ayant pour cuillère , fourchette ou couteau , que leurs doigts. Ils trouvèrent mon ragoût excellent ; ils se plaignirent seulement que je n'y avois pas fait mettre assez d'huile. Dans ce moment , la plaine immense qui en- vironne ce village de Sfii'i , situé sur la lisière du désert, est couverte de ces hordes et de ces troupeaux. Je voudrais que lu pusses contem- pler celte campagne quelquefois si déserte, si aride, et habitée seulement par les perdrix et les lièvres, devenue maintenant un des sites les plus pittoresques et les plus singulièrement ani- més du monde ; ces troupeaux immenses de cha- meaux couvrant la plaine; celle quantité de cavaliers se transportant à toutes les heures du jour du village aux tentes, et de leurs campe- mens à d'autres campemens. Tu sens, d'après 21. 024- ANNALES cela , et connoissant de réputation le naturel pillard des Arabes, que le chemin à la ville devenoit pour nous assez périlleux. Cependant nous eûmes la hardiesse de nous mettre en marche avec notre acquisition , accompagnés de quelques fusiliers , mais surtout de mon oncle , le frère de P..., à la façon d'Arabie. Sa pré- sence valoil pour nous une armée. En partant , nous parlions entre nous des dangers de la route ; il nous dit : Ne craignez rien; du mo- ment que je vous accompagne, il n'y a que Dieu qui puisse nous attaquer. Effectivement nous nous mîmes en marche; et, vers le milieu de la route, nous vîmes s'a- vancer vers nous un assez grand nombre de ca- valiers. Nous nous resserrons les uns près des autres ; nous préparons nos fusils, pendant que mon oncle pique sa jument , brandit sa longue lance, et court à eux. Il étoit minuit : nous vîmes cependant que, dès que mon oncle leur eut adressé quelques paroles, ils se divisèrent en deux bandes, et se mirent à fuir dans la cam- pagne des deux côtés du chemin. Les Arabes, comme tout le monde le sait, possèdent les plus beaux cbevauxde la terre , si Ton veut en excepter les chevaux nubiens de Dongola, que j'ai vus dans mon grand voyage EUROPÉENNES. 525 en Egypte et en Nubie, et qui paraissent supé- rieurs en quelques points. Il semble que le Ciel ait voulu dédommager ces peuples de leur con- dition, en leur accordant ces superbes animaux qui font leur unique richesse. Ils les traitent fort durement , malgré l'extrême passion qu'ils ont pour eux , et ne leur donnent l'orge que tous les quatre ou cinq jours ; le reste du temps, ils se contentent de les nourrir de lait de chameau , lait très-savoureux, très-fortifiant, et que j'aime beaucoup. Ils les montent sans brides ni mors, et les dirigent avec un simple licou. Leurs selles sont assez commodes; mais leurs étriers sont si courts, que, malgré leur solidité à che- val, on lesprendroit pour des singes cramponnés au dos du coursier. La plupart de leurs chevaux ne sont pas seulement ferrés. Leurs armes consistent principalement en une espèce de massue formée d'un bâton long d'une demi-aune , et terminée par une boule de bois noueux, dont ils se servent , .m'ont-ils dit, à écraser le crâne de leurs ennemis, lorsqu'ils les surprennent dans leurs campemens ; en une longue lance composée d'une énorme canne, que l'on trouve aux environs de Bagdad, et d'un fer aigu : le tout est orné de plumes noires et rouges. Quelques-uns portent le sabre; 02Ô ANNALES fori peu ont de mauvais fusils à mèche. Je n'en ai vu aucun porter des pistolets. Leurs femmes sont brunes , et en général de belle taille et fort jolies, quoique peu propres. Lorsqu'à la suite d'une victoire une tribu s'est emparée du campement ennemi , les femmes seules sont respectées : on leur donne à chacune un chameau, un panlanquin, quelques pro- visions et pleine liberté. Moyen d'employer les alcalis volatils avec succès. On sait que les alcalis volatils sont les remèdes les plus efficaces contre le venin que laissent la dent des vipères et l'aiguillon de plusieurs in- sectes dans le corps des malheureux qu'ils ont assaillis. Mais, quelque puissant que soit ce spé- cifique lorsqu'il est administré à temps, on le voyoit souvent manquer son effet par une cause encore cachée. L'observation suivante, publiée par la Société d'Agriculture du dépar- tement de l'Arriège, et insérée dans son jour- nal , fait connoître enfin ce qu'il étoit si impor- tant de savoir. Un berger des environs de Foix, mordu à la EUROPÉENNES. 327 jambe par une vipère , éprouvoit les douleurs les plus vives , malgré quelques remèdes popu- laires qu'on lui avoit fait subir, tels que la li- gature de la partie blessée, son enfouissement dans la terre fraîche, etc. Appelé seize heures après , M. Quod , médecin à Foix , fit donner les alcalis volatils en boisson à plusieurs reprises, en augmentant successivement les doses; mais, loin d'obtenir le moindre succès, il commen- çoit à désespérer du malade, lorsqu'il lui vint à l'idée de tenter des frictions sèches sur un être presque inanimé. Quelle fut la surprise de l'habile praticien , lorsqu'aux premiers froltemens il se sentit vive- ment frappé par l'odeur pénétrante des alcalis. Il comprit alors que ces liqueurs n'avoient point agi , parce qu'au lieu de rester dans l'intérieur du corps, elles s'échappoient presque en totalité par les pores de la peau. Il se fit aussitôt apporter de l'huile d'olive, dont il oignit tous les membres du malade. A peine ce liniment eut-il été appli- qué, que les symptômes les plus fâcheux com- mencèrent à disparoître , et la guérison fut telle- ment ( 1 ) prompte, que deux j ours après le berger put reprendre ses occupations. (i) Les alcalis volatils pourroient, avec l'aide des fric- 328 ANNALES En Egypte, le docteur Larrey avoit déjà em- ployé l'huile contre contre la morsure des suai- maux venimeux de cette partie de l'Afrique, non en friction , mais en boisson, et mêlée avec les alcalis volatils. Ce moyen lui réussit presque toujours. Voyages d'une livre de coton . Tiré d'un Journal anglais. Nous sommes loin du temps où les hommes vi- voienl et mouroient comme les plantes dans l'en- droitqui les avoit vus naître. Depuis un siècle sur- tout l'espèce humaine a pris le goût des voyages , et court le monde sans tenir compte de l'im- mensité des distances autrement que les dieux d'Homère. Un bourgeois de Calcutta , né sur les Lords de la Tamise, tourmenté par la fièvre des jungles et l'ennui des richesses, va maintenant, chaque année , changer d'air au cap de Bonne- tions d'huile, être généralement employés avec succès contre la rage, en faveur des noyés, des foudroyés cl dans la plupart Hes asphyxies. EUROPÉENNES • 329 Espérance, sans s'inquiéter des défenses du géant Adamastor , ni des tempêtes qui firent pâlir Vasco de Gama ; le roi des îles Sandwich vient avec sa femme au spectacle à Cowent- Garden; des Russes traversent diamétralement l'Europe et l'Asie, pour aller chasser aux lou- tres en Amérique ; des bandits , échappés au gibet mécanique du nouveau Tiburn et à la glèbe de Botany-Bay , servent de chambellans à la plupart des petits monarques de la Polynésie; des femmes de chambre anglaises, en spencer rose et l'ombrelle à la main, se promènent parmi les ruines de Thèbes , et foulent les dé- bris de la grandeur des Pharaons,- des pandours sont en vedette sur les rochers de Carybde et de Seylla ; des marchands de Londres sont assis sur le trône d'Aurengzeb; et l'on a vu des sau- vages de la Haute-Asie nourrir leurs chevaux avec l'écorce des arbres des Champs-Elysées. Mais de tous les voyages que font entrepren- dre la curiosité, l'amour du lucre ou l'ambi- tion , il n'en est point de comparables , par leur étendue, l'influence qu'ils exercent, et l'im- portance de leurs succès , au simple transport du produit d'un frêle arbrisseau, aux voyages que fait faire une industrie presque nouvelle à celte laine du cotonnier, dont les métamor- 330 ANNALES phoses sont innombrables, comme nos besoins et nos désirs. Si l'on en écrivoit l'histoire, un volume entier sufïiroit à peine. Essayons d'en tracer en quelques lignes seulement un bref itinéraire. De mille points divers des deux hémisphères, il est envoyé , chaque année , dans les îles bri- tanniques et en France, deux cent huit millions de livres pesant de coton en laine. Dans les quatre-vingt-quinze millions de livres de coton en laine que reçurent en 1818 les magasins de Calcutta, une livre, entre autres, provenoit des nouvelles cultures de la province de Dalhi. L'arbrisseau qui l'avoit fournie venoit de prospérer pour la première fois dans un sol frappé depuis un siècle d'une aridité désas- treuse , mais maintenant devenu fertile parles admirables travaux d'un canal d'irrigation de soixante lieues de Jongueur. Le cultivateur qui l'avoit recueillie étoitl'un de ces Bheels célèbres, il y a quolques années, par la férocité de leur caractère et l'audace de leurs brigandages, et comptés aujourd'hui parmi les laboureurs in- diens les plus intelligens et les plus hospitaliers. Descendue du fleuve de la Jumna dans celui du Gange, pour arriver dans la riche métropole de l'Inde britannique, notre cargaison pouvoit EUROPÉENNES. 33 1 recevoir quatre destinations fort différentes. Fortée à la Chine, elle fût entrée dans ces cent millions de livres de coton que l'Angleterre vend annuellement dans le marché de Canton , et qui , jointes à ses objets manufacturés , lui obtiennent vingt-cinq millions pesant de livres de the', achete'es au prix de 18 sous, et cédées à 6 fr. aux consommateurs du continent. Embar- quée sur des navires américains, elle auroit fait partie de celle réexportation de produits étran- gers , qui procure i5o millions de commerce aux Etats-Unis, en sus de la vente de leurs pro- duits indigènes. Envoyée en Europe, peut-être eût-elle été changée dans les fabriques fran- çaises en l'un de ces tissus charmans, dignes de la faveur de la mode et des honneurs du Louvre. Mais elle prit le chemin de l'Angle- terre, et fit partie de ces deux cent millions de livres de coton qui y sont transportées annuel- lement des seuis ports de Calcutta et de Bombay, pour être dirigées ensuite vers toutes les con- trées du monde, tributaires de l'industrie bri- tannique. Débarquée à Londres , la livre unique dont nous nous occupons fut envoyée dans le comté de Lancastre, à Manchester, pour y être filée par l'une des trois cents machines à feu de cette ville riche et populeuse. La perfection 552 ANNALES des moyens employés pour cette opération est si grande , qu'on en tira trois cent cinquante éche- veaux de fil , chacun de huit cent quarante mètres; ce qui donne une longueur de deux cent quatre-vingt-quatorze mille mètres, ou plus de soixante -quinze lieues de deux mille" toises. Après cette métamorphose, elle fut envoyée à Paisley, en Ecosse, dans une fabrique d'où sortent chaque semaine cinq cent mille aunes de tissus. L'étoffe qu'on en fit fut transportée dans le comté d'Ayr, afin d'y subir quelques préparations ; elle revint ensuite à Paisley, pour y être rayée élégamment par des procédés com- pliqués, mais prompts et ingénieux. On fut obligé, pour la broder, de recourir aux ateliers de Dumbarton, dont l'habileté n'a point de ^rivale dans ce genre de travail. Il fallut lui faire faire un autre voyage pour la blanchir à Ren- frew; elle en partit pour retourner à Paisley, afin d'y recevoir une nouvelle façon. Toutefois, ce fui à Glascow qu'on la termina, et qu'elle fut préparée pour la vente. Expédiée de ce port, elle arriva enfin à Londres, et devint l'un des atomes dont est formé le colosse du com- merce britannique. Il s'étoit alors écoulé quatre ans depuis que le cultivateur indien avoit recueilli sur ses co- EUROPÉENNES. 335 tonniers les flocons qui en étoient la matière première. Transforme'e maintenant, par le con- cours de la mécanique, de la chimie et du dessin , en un tissu de la plus grande beauté , ce produit végétal alloit repasser les mers avec une valeur triplement décuple. Sans le secours des arts, il n'auroit peut-être servi que sous la forme d'une mèche grossière , pour assister quelque savant dans ses veilles infructueuses ; mais , par une longue suite d'ingénieuses opé- rations, il peut aujourd'hui plaire au monarque asiatique, embellir les odalisques du sérail, ou séduire les républicaines de l'Amérique méri- dionale par le charme irrésistible du luxe de l'Europe. Pour l'acquérir, l'Inde elle-même qui le produisit donnera mille fois la valeur qu'elle en obtint autrefois; la Chine suspendra la ri- gueur de ses lois prohibitives , et les mines du Mexique et du Potose ouvriront leurs trésors. Mais, pour produire ces effets merveilleux, il a fallu que , par le plus étrange assemblage de circonstances , le produit naturel dont il est formé , traversant dans un espace de trois cents lieues les plaines de l'Indoustan, franchît en- suite quatre mille lieues de mer, pour surgir dans les îles britanniques ; que là , parcourant plus de trois cents lieues par des canaux, des 334 ANNALES chemins de fer et des charrois accélérés , il de- vînt l'ohjet du travail de plus de cent cinquante personnes , qui lui doivent d'échapper à la misère dont les maux dévorent la population des plus beaux pays du midi de l'Europe. 11 a fallu de plus , dans un ordre d'événemens supé- rieurs , que l'empire du Mogol devînt l'héritage d'une compagnie de marchands; que ses pro- vinces fussent rendues à la fertilité et ses peuples à la civilisation, par des conqnéransqui n'étoient encore que des barbares, quand ceux qu'ils instruisent maintenant possédoient depuis vingt siècles les bienfaits des sciences et des arts. 11 a fallu que les progrès de la navigation rappro- chassent les bords du Gange de ceux de la Ta- mise ; que les forces humaines fussent centu- plées par la mécanique ; que l'industrie asservît à ses besoins la puissance du feu , et que, par son habileté, sa persévérance et son bonheur, l'Angleterre ait pu trouver dans les deux hé- misphères des consommateurs qui lui pavent annuellement pour ses cotons manufacturés l'énorme tribut de 740 millions de France, c'est-à-dire autant que tous les revenus de la monarchie autrichienne réunis à ceux de l'em- pire russe. EUROPÉENNES. 335 Remarques sur la température et les effets de la sécheresse et de la chaleur pendant l'été de 1^25. L'hiver a été très-doux dans les deux conti- nens; dans l'ancien, il a été fort humide, et les irruptions de l'eau ont laissé des souvenirs très-tristes en Hollande, en Russie, et en Fiance dans la province d'Alsace. Dans l'Amérique septentrionale, l'on écrivait poétiquement de Savanah, province de G éorgie : « Nous voyons » le mois de mai sourire dans les bras de dé- » cembre; nos thermomètres sont à i5° de a Réaumur au-dessus des froids ordinaires de » la saison. » La rivière de la Seine et toutes celles de France n'ont charrié aucune glace pendant l'hiver; le printemps et l'été ont été secs; l'été surtout a présenté une aridité dévorante, qui, en détruisant les fourrages secondaires, menace de réduire beaucoup une des branches les plus essentielles de notre richesse territoriale , le bétail j qui est une des bases alimentaires de la 336 ANNALES société et du commerce : triste perspective pour l'avenir ! Il faut néanmoins espérer qu'un grand nombre de cultivateurs ingénieux auront cher- ché à remplacer ce déficit, en semant à la fin de mai, et même en juin et en juillet, du partis , du petit maïs et même du seigle , dont ils pourront, suivant la méthode de M. Gio- bert , de Turin, faire un bon fourrage d'au- tomne. Ces méthodes , il faut le dire, sont fort peu encouragées dans nos provinces pauvres. Croi- roit-on qu'en retardant les développemens des excellentes méthodes, on va faire hausser, au gré de quelques possesseurs de champs à fro- ment, la denrée qui les intéresse? Il n'y a pas d'erreur plus funeste que celle-là; elle est, on peut le dire, irréligieuse et anti-monarchique. En Espagne, où la culture n'est pas encou- ragée, le grain y est toujours à vil prix, parce que le travail manque. En Amérique et dans les colonies formées par les Suisses , les denrées sont pour rien , parce que l'industrie manufac- turière manque. Or, ce n'est donc point le dé- couragement qu'il faut exciter pour soutenir le prix des grains, mais au contraire un encoura- gement salutaire de tous les arts, parce qu'ils sont tous liés entre eux , qu'ils se prêtent un EUROPÉENNES. 337 mutuel secours, et que la prospérité n'eut jamais pour mère l'ignorance et le mépris des méthodes, qui tendent à empêcher que nous ne soyons primés par nos voisins. En supposant qu'une nouvelle détresse vînt flétrir noire agriculture, et consoler ceux qui ont de grands magasins de froment , il faudra donc aussi, pour contenter ceux qui voient la France dans leurs greniers , fermer l'entrée aux fromens de la Crimée qui ne manqueront pas de nous arriver ! Heureusement , pour le bon- heur à venir de la France , qu'il se rencontre encore une masse de politiques judicieux qui ne verront pas que le trop de grain est un fléau , mais que le vrai fléau , ce sont les fausses idées qui entravent la circulation et réduisent la consommation. D Nous ajouterons à ces réflexions , que nous a passées, sur l'effet de la sécheresse, M. Deby, au- teur d'un des ouvrages les plus lumineux qui ait paru sur l'agriculture (i), quelques pensées que (i) De l'Agriculture en Europe et en Amérique, etc., avol.in-8»; par M. Deby, chevalier de l'Ordre de Charles III- A la librairie de Mail. Huzard , rue de l'Éperon , n» 7. 3. 22 558 ANNALES l'on nous communique sur le même sujet. Voici ce que l'on nous écrit du fond de nos pro- vinces : « La sécheresse du temps est extrême, et un ciel d'airain, depuis plusieurs semaines, afflige presque toutes les contrées de l'Europe ; la France en souffre particulièrement. La preuve n'en est que trop manifeste, par le renchérisse- ment de presque toutes les denrées employées à la consommalion : il en est dont le prix, devient excessif. On pourroit citer plusieurs départe- mens où les troupeaux , par le manque d'eau et la rareté des pâturages , sont dans un état de souffrance dont ou ne se forme guère une idée dans la capitale. Des sécheresses aussi prolon- geas ont désolé le royaume à d'autres époques. Les personnes Agées peuvent en avoir conservé la mémoire; elles peuvent se rappeler encore que, dans ces temps cala miteux et d'urgence publique , le Gouvernement venoit an secours do l'agriculture, en ouvrant les forêts de l'Etal aux troupeaux qui y trouvoient de l'ombre, tfe l'herbe et des sources fraîches. » Cette mesure impliquoil quelques précau- tions qu'il appartieudroit à l'administration de prendre. Ce sont des détails qui scroient du ressort de chaque autorité locale ; mais nous EUROPÉENNES. 33c) croyons que l'avis que nous venons d'ouvrir n'a jamais clé plus opportun. Le tort cause' airx forêts nationales seroit bien médiocre, et les secours qu'elles oflriroient maintenant à l'agriculture auroient un avantage réel , dont la société entière se ressentiroit. Si l'absence de toute humidité venant du ciel se prolonge , comme l'état de l'atmosphère ne l'annonce que trop , le mal ira en s'aggravant, et l'on regrettera d'y avoir appli- qué trop tard le scnl remède peut-être qui soit au pouvoir des hommes. Au contraire, il est probable que si la Couronne obtempéroit dès à présent à ce qu'attend d'elle le besoin public, son exemple ne taideroit pas à être imité par les grands propriétaires possesseurs de forêts et de bois taillis , quant aux parties de ces bois qui ne seroient pas en coupe. » De Strasbourg (Bas-Rhin). , « Les effets prolongés de la sécheresse se font sentir d'une manière extraordinaire sur les pro- duits de Ja terre, à tel point que les objets de consommation les plus communs, les légumes les plus grossiers, dernières ressources du pau- vre, sont à peine aujourd'hui à la portée des 22. 34 O ANNALES revenus médiocres. Les haricots secs de la der- nière qualité , dont le prix ordinaire est de 2 3 à 25 fr. l'hectolitre et demi, se sont vendus à la dernière halle de 4o à 45 fr. ; ceux de qua- lité supérieure ont été portés jusqu'à 8o fr. Cette disette a fait trouver des acheteurs à des haricots de douze ans. Les autres légumes secs ont augmenté dans une égale proportion. Les légumes verts sont hors de prix. Quant aux pommes de terre , l'augmentation qu'elles ont suhie est énorme. La mesure , qui valoit de j5 c. à 1 fr. , se vend 3 fr. 5o cent. , et jusqu'à 4 fr. La récolte de blé a été abondante et de bonne qualité : cependant le prix de la farine s'est élevé de 12 a i5 fr. par sac. Cette augmentation est causée par le dessèchement des cours d'eau qui alimentoient les moulins. Les personnes qui ont eu le bon esprit d'établir en France des mou- lins à vapeur, rendent de grands services , en faisant des bénéfices considérables. L'excessive chaleur, agissant sur les productions de diverses manières , a fait aussi augmenter le prix d'une foule d'autres denrées , telles que le beurre, le suif, le savon, les œufs, etc.» On voit, par ce qui précède, que l'abondance ou la pénurie des biens de la terre dépend de la régularité ou de l'irrégularité dans la marche EUROPÉENNES. 34-1 des saisons; que des sécheresses ou des pluies longues et intempestives frappent les récoltes laborieusement préparées , diminuent la somme des subsistances, augmentent le prix des den- rées, et répandent l'inquiétude dans la société. Comme, par le désordre qu'on remarque exister dans le cours des météores, il seroit pos- sible que plusieurs années successives fussent atteintes par un de ces fléaux , on risque de voir un des pays le plus heureusement situé souf- frir des calamités encore plus grandes et plus longues. Des hommes qui ne veulent point admettre le besoin de se réconcilier avec la nature offen- sée disent que dans tous les temps il y a eu des sécheresses , des froids ou des pluies extraor- dinaires. Oui , sans doute , depuis long-temps nous avons , par les trop grands déboisemens , provoqué ces fléaux ; mais jamais nous ne les avons vus aussi multipliés, et d'un effet aussi général qu'à l'époque actuelle. Si nous sommes parvenus, dans le cours de ces Annales, par la citation de nombreux exem- ples, à généraliser l'opinion, que, d'après l'har- monie primitivement établie dans tout le règne de la nature, les végétaux sont en corrélation con- tinuelle avec les fluides qui nagent dans l'atmos- 342 . ANNALES phère, que les bois abritent un pays, ei lui conservent sa fraîcheur et ses climats, il peut être permis d'induire que, si les sommile's de nos chaînes montagneuses , dont les trois-quarls sont aujourd'hui nues et rasées , avoient encore été boisées, la sécheresse que nous avons éprou- vée cette année eût été impossible , ou au moins modifiée : car, si l'on veut se représenter ces tentes rafraîchissantes et élevées , suivant des directions en tout sens , destinées à arrêter, à absorber ou à modifier les vents, à soutirer les sels et les eaux de l'atmosphère , pour féconder la terre, nourrir et multiplier les sources, on peut concevoir naturellement que, si un tel état de choses existoit encore, nous serions à l'abri de ces funestes intermittences atmosphériques qui nous accablent si souvent maintenant. Au moins, si des sécheresses partielles venoient à frapper un pays , un air plus fiais et des eaux plus abon- dantes seroient là pour en tempérer l'excès. Nous avons le consolant espoir de voir bientôt admettre par le Gouvernement le plan de la Compagnie de Fructification , qui a pour but de rétablir ces anciennes et heureuses harmonies au profit de la France et de la santé de ses ha- bitans. EUROPÉENNES. 3^5 VOYAGES Dans l'Afrique occidentale pendant les années 181$, 1819, 1820 et 1821; par le major Gray et le chirurgien Dochard. (Traduits du London Paris Observer. ) Les malheureuses expéditions du major Peddie et du capitaine Campbell , suivies de celles du major Gray et de M. Dochard, sont décrites dans le journal qui traite des contrées occiden- tales de l'Afrique attenantes aux rivières de Gam- bie et du Sénégal, savoir : Foota-Jollon, Woolli, Galam, Kasson-Kaarta et Foolidoo. La pre- mière partie de l'ouvrage embrasse le temps qui s'est écoulé depuis le commencement du voyage du major Peddie, fin de 181 5, jusqu'en jan- vier 1819, époque où le major Gray étoit comme prisonnier à Bonboo , et où Dochard étoit à Ségo pour esssayer de découvrir le passage en avant. Alors Peddie et son successeur Campbell étoient morts tous deux. Le journal offre une succession de détresses » 544 ANNALES de privations, de difficultés, de fièvres et de morls. « Les barbares , les pillards et les voleur», qui passoient devant nous sous les titres inipo- sans de rois, princes etgéne'raux, empêehoient presque toujours les progrès de l'expédition, et saisissoient toutes les occasions de renverser ses desseins, jusqu'à ce que la mortalité eût telle- ment diminué ses forces, qu'il lui fût impos- sible de continuer plus long-temps. Après avoir esquissé brièvement la ligne ex- térieure , la nature et le résultat général de cette triste tentative , nous rendrons ici les détails qui semblent le mieux peindre les faits de ces voyages. A Kayaye, le major Gray voit une tribu de Foulahs. «J'observai ici, dit-il, une sorte d'amuse- j» ment, ou plutôt une revue inquisitoriale , » appelée par les indigènes kongcorong. Un » homme , couvert de la tète aux pieds de pe- <» tites branches d'arbre, parut dans l'api ès- » midi à peu de distance de la ville , et annonça » aux jeunes femmes et aux filles qu'il leur » feroit une visite après le coucher du soleil. A » l'heure dite, il entra dans le village, précédé i des tambours, et se rendit sur la place où il » étoit attendu avec des chants et de la musique, EUROPÉENNES. 34-5 » Il annonça qu'il venoit engager les dames » à être plus circonspectes dans leur conduite «avec les blancs (c'est-à-dire les hommes de >j l'expe'dition ) , et parla de quelques circons- » tances dont il dit être informé, qui pouvoient » attaquer leur réputation ; mais que , comme » c'étoit la première fois , il ne vouloit pas décli- » ner leur nom , ni infliger la punition du fouet, » coutume de ce peuple. Il ajouta qu'il pren- » droit cependant avantage de la première occa- » sion qu'elles seroient assez imprudentes pour » lui fournir. » Toutes les filles répétèrent ses paroles, et » furent accompagnées par la musique et de » bruyans claquemens de mains. Toutes celles » qui avoient à craindre son autorité lui firent » un présent , et j'observai qu'aucune fille ne » négligea de lui donner cette preuve de la » crainte qu'il lui inspiroit , ou du propre sen- » .liment de sa faute. 11 demeura avec elles jus- » qu'à près de minuit. » Yoici un exemple de la manière dont les » jeunrsgens obtiennent leurs femmes : Un ha- » bitant d'un des villages voisins ayant fixé ses >- affections ou plutôt ses désirs sur une jeune » lilie de Kayaye , fit le présent d'usage à la » mère , qui , sans donner à sa fille aucune con- Zffo ANNALES » noissance de celle affaire , permit au jeune >j homme d'employer toutes sortes de moyens » pour la posséder. Au moment où la fille pré- >i paroil du riz pour le souper, son futur époux , 53 aidé de trois ou quatre compagnons, la saisit, » et l'entraîna de force. Elle opposa beaucoup » de résistance , mordit , égraligna , donna des » coups de pied , et poussa des cris aigus, en ap- » pelant à son secours plusieurs personnes, «parmi lesquelles étoient ses propres parens, » qui , spectateurs de cette lutte inégale, rirent » de la farce, en lui disant, pour la consoler, *> qu'elle seroit bientôt réconciliée avec sa situa- » lion. » Nous apprenons , par un autre passage , qu'il existe à Bondoo de semblables coutumes. « Hors des murs de la ville, nous vîmes suspendu à un poteau un habit composé d'écorces d'arbre coupées en très- petites bandes, et assez grand pour couvrir entièrement le corps de celui qui le porte. C'est une espèce de fantôme appelé Mumbo-jumbos , qui visite par intervalles toutes les villes Mandingos, pourmaintenirles femmes mariées dans leur devoir. On m'a assuré que le mari qui peut obtenir la preuve de l'infidélité d'une de ses femmes (car ici chaque homme en a autant que ses moyens le lui permettent), EUROPÉENNES. 347 met cet habit lui-même, ou le fait prendre à un de ses amis, et annonce , en criant et hurlant dans les bois voisins, son :nte mon de parcourir la ville. Il arrive après Je coucher du soleil au lieu de l'assemblée, où tous les habilans sont obligés ■ de le recevoir avec des chants, des danses et de la musique, qui continuent pendant plusieurs heures, et se terminent au moment où on saisit la victime, infortunée , que l'on fouette cruellement devant toute l'assemblée , dont les rires inhumains répondent seuls à ses cris. » Nous n'avons jamais été témoins de celte hor- rible punition; maison nous l'a si souvent dé- peinte, et avec une telle exactitude de descrip- tion , que nous ne pouvons douter de son exis- tence , surtout en considérant la superstition aveugle et sauvage qui caractérise ce peuple. » Le passage suivant jette une lumière plus vive sur les coutumes du même peuple et les productions de ce pavs. « De reiour à Gaitado , où nous passâmes la nuit, nous eûmes la douleur de perdre quatre chevaux et nos moutons (au nombre de six), qui avoient mangé des feuilles de l'arbre appelé par les indigènes talc, qui est très-commun dans celte contrée : c'est un poison violent, d'un goût 548 ANNALES très-miellé. Les idolâtres, habitansde quelques- unes des parties de l'Afrique, se servent d'une infusion de l'e'corce de cet arbre pour s'assurer quand un d'entr'eux , soupçonné de sorcellerie , est coupable ou non. L'accusé est obligé de boire une grande quantité de cette liqueur, qui pro- duit tôt ou tard , à proportion de ses forces, des nausées , des voniissemens et des douleurs dans l'estomac et l'abdomen, qui sont très-souvent suivies de la mort de l'accusé : alors s'il suc- combe, il est déclaré coupable; mais s'il résiste, soit par l'infériorité de la dose (grâce qu'il ob- tient quelquefois en faisant un don magnifique à celui qui présente la coupe), soit par une grande force de constitution ou des antidotes administrés à temps, il est déclaré innocent. » » Cette horrible méthode est rarement prati- quée par les Mahomédans indigènes de l'A- frique. » A notre arrivée à Goodéerie en Bamboo, nous fûmes obsédés par une multitude de mendians de tout genre. Les princes et leurs femmes sans nombre , nous orFroient des présens frivoles , dont ils espéroient recevoir un prix bien au- dessus de leur valeur. Ceux qui composoient leur suite ne furent pas moins importuns. » Les Goulahs , peuple chanteur, qui, en EUROPÉENNES» 3^9 Afrique , s'assemblent toujours autour (de ceux qui ont quelque chose à leur donner, saisirent cette bonne occasion de déployer leur talent pour la musique , et ne cessèrent de nous étour- dir de leur horrible bruit. Sur-le-champ des douzaines d'entr'eux entamèrent une chanson à notre louange , accompagnée de tambours et d'une sorte de guitare, et nous jugeâmes qu'il seroit impossible de nous débarrasser d'eux , sans leur donner quelque chose. » Une bagatelle cependant ne les satisfit pas : vivant de ce genre d'industrie , ils reçoivent sou- vent de leurs chefs des présens qui équivalent à plusieurs esclaves, et ne se contentent point de peu de chose, surtout des personnes qu'ils jugent opulentes. Il s'ensuivit que nous fûmes dans une opposition continuelle avec ces misé- rables. Jamais ma patience ne fut mise à une plus cruelle épreuve que dans cette occasion. » La fièvre et la dyssenterie continuoient leur ravage. Watzer étoit mort le 19, le caporal Ho- well le 25, et plusieurs des autres s'affoiblis- soient sensiblement. » Pour distraire les hommes de l'expédition des scènes de mort qui les entouroient , j'eus recours à des amusemens et des occupations de tout genre. 350 ANNALES » Le pays abondant en gibier, la chasse étoit un grand plaisir pour ceux qui ponvoicnl y participer, et en même temps un moyen sûr d'employer le temps avec utilité. Ils moient continuellemeni des gazelles , des poules de Gui- ne'e et des perdrix. Pendant une ou deux excur- sions, nous fûmes à la poursuite d'une grande lionne qui s'étoit plusieurs fois approchée du village , et y avoit porté le trouble et la terreur. Quelques habitans de Samba- Coutaye nous accompagnèrent. Le premier qui blessa l'animal fut aussitôt désarmé par ses compagnons , et conduit prisonnier, les mains liées derrière le dos. A l'entrée de la ville, il fut reçu par toutes les femmes, qui chantoient en frappant des mains. L'animal mort, couvert d'un drap blanc, étoit porté sur un brancard par quatre hommes, et suivi du reste de la troupe qui crioit , tirait des coups de feu, et jouoit à mille jeux dif- férens. » Comme pétois extrêmement surpris de voir ainsi traiter l'homme qui me sembloit mériter une récompense, j'en demandai ia cause : on m'appvit que cet homme , n'elant qu'un sujet, s'étoit rendu coupai. le d'un grand crime en tuant ou blessant un souvetain, , et qu'il de\oit subir sa punition, jusqu'à ce qu'il fût acvjuitté EUROPÉENNES, 55 1 par les chefs du village, qui , reconnoissant alors l'animal pour avoir été leur ennemi,, le ren- droient à la liberté, en le louant de sa bonne conduite. Je cherchai en vain à connoître l'origine de cette coutume extraordinaire ; les Africains répondirent à mes questions multipliées, en ré- pétant « que leurs aïeux avoient toujours fait ainsi. » » Cette lionne, et une hiène tuée par une sentinelle au moment où elle alloit enlever un de nos ânes, sont les seuls animaux que nous pûmes tuer. Peu de nuits après, nous fûmes surpris par trois lions qui , malgré la force de notre clôture et les sentinelles qui faisoient feu sur eux, pénétrèrent dans le camp, et mutilèrent un de nos chevaux qu'on avoit attaché à un poteau, à i5 verges de nos huttes. Le pauvre animal éloit si horriblement blessé, que je pré- férai mettre fin à ses souffrances par un coup de pistolet. » Les hyènes sont ici très-importunes, sur- tout quand le blé et l'herbe , parvenus à la hau- teur d'un homme, leur donnent les moyens de se cacher près des villes, et de diriger nuitam- ment leurs attaques sur les troupeaux de bêtes à cornes et de chèvres. Les indigènes allument de grands feux dans les champs, et déchargent 352 ANNALES parfois leurs mousquets pour les empêcher d'approcher; mais ils n'y réussissent malheureu- sement pas toujours. » Le peuple de Bondoo est un me'lange de Foulahs, de Mandingos , de Serrawollys et de Joloffs j mais il observe surtout les coutumes et les usages des premiers, et parle exclusivement leur langue. » Les hommes sont généralement bien faits, d'une taille moyenne et d'un caractère très-actif. Leur peau est un peu cuivrée, et leurs traits ont plus de ressemblance avec ceux des Euro- péens qu'aucune des autres tribus de l'Afrique , les Maures exceptés. Leurs cheveux sont moins courts, moins laineux que ceux des nègres, et leurs yeux sont plus grands, d'une plus belle couleur, et beaucoup plus expressifs que ceux de ces derniers. » Les femmes, en particulier, pourroient, sans l'assistance de l'art, le disputer à nos plus belles femmes d'Europe; elles ont les traits plus dé- licats que les Serrawollys , Mandingos et Jo- loffs , et sont, comme l'autre sexe , d'un naturel très-pétulant. Elles sont d'une grande propreté sur leur personne et leurs vêtemens; l'ambre, le corail et des grains de verre de diverses cou- EUROPÉENNES. 555 ieurs ornent avec profusion leur tête, leur cou } leurs bras et les chevilles de leurs pieds. » Des grains d'argent et d'or s'entremêlent avec ceux de verre , et sont enfilés dans des an- neaux et des chaînes qu'on place autour des poignets et des chevilles. Elles portent toujours un voile jeté négligemment sur leur tête; c'est une étoffe de coton manufacturée par elles- mêmes : elles n'ont pas mal réussi à lui donner l'apparence de la mousseline claire. Le reste de leur habillement est en tout semblable à celui des habilans de Kayaye, avec l'augmentation de quelques ornemens en soie et coton im- primé. Elles aiment à l'excès tous les genres de parfums, et surtout le musc, l'essence de rose et de lavande; mais comme elles peuvent rare- ment s'en procurer, elles y substituent une composition de clous de girofle, qu'elles ré- duisent en poudre , et d'une sorte d'amande qu'elles pilent de même, dont l'odeur a quelque ressemblance avec celle de la fève tonka ; elles mêlent une légère eau de gomme à cette poudre, et forment ainsi des perles de la grosseur d'un pois. Elles les enfilent et les portent en colliers, ou se parent des clous de girolle seulement; mais plus souvent elles les cousent dans des petits sacs en soie de riches couleurs. 3. ^3 354 ANNALES m Leur chevelure, divisée avec soin en une infini té Je petites nattes, flotte sur leur cou, et des rangs de corail , d'ambre et de perles la rattachent sur le front. Pour compléter leur pa- rure, une paire de larges boucles d'oreilles en or pendent presque sur leurs épaules; et comme elles déchireroient les oreilles par leur grande pesanteur, elles sont soutenues par une petite Lande de cuir rouge qui est fixée à une des boucles par un bouton , et passe sur le haut de la tête pour rejoindre l'autre. La marche de ces dames est pleine de grâce, et leur tournure, qui doit paroitre étrange à un observateur européen, est loin d'être sans élégance. » Les obstacles et les difficultés qu'on ren- contre dans cette partie du globe sont extrêmes : ce qui ne seroit dans d'autres pays que de lé- gères indispositions , prend ici tous les caiac- tères de la peste. » Nous laissâmes Harrimakona , dit le major, à deux P. M. , et marchâmes assez bien jusqu'à la traversée difhcile d'un bois, où l'avant-gardè fut troublée par un essaim d'abeilles, qui atta- quèrent les hommes et les animaux avec une telle violence, que tout lut mis en confusion. » J e trouvai celle cause U op f'riv oie pour laisser EUROPÉENNES. 355 courir de tous côtés les chevaux et les ânes en jetant leurs fardeaux, et re'pri mandai sévère- ment les hommes de leur négligence; mais en avançant, je sentis bientôt moi-même les pi- qûres douloureuses de ces insectes, et fus obligé de m'y soustraire, et de souffrir la mortification de me trouver dans la catégorie de ceux qui venoient de recevoir mes reproches. Le soleil étoit couché avant que les abeilles fussent dis- persées, et que nous eussions pu rassembler les animaux , dont plusieurs souffroient cruelle- ment , les insectes entrant dans les yeux , les oreilles et les narines : un de nos meilleurs che- vaux mourut sur la place, et quelques-uns des ânes furent hors d'état de se relever de terre. Nous atteignîmes Je courant Changébailé^ neuf heures; mais l'obscurité de la nuit et la diffi- culté du passage empêchèrent notre traversée. Vu le nombre d'animaux piqués par les abeilles dans la journée du 2 , nous nous trouvâmes le 3 en très-mauvais état pour voyager. Les troisième et quatrième divisions cependant s'avancèrent vers Tingaliuta, et laissèrent les première et deuxième, qui arrivèrent à midi de Rubugga au Changébaljé , où nous jugeâmes nécessaire de faire halle, jusqu'à ce que l'arrivée de plu- sieurs animaux des divisions avancées, nous 23. 3t>6 ANNALES donnât les moyens d'atteindre le courant àe Pampo, où nous devions passer la nuit. » Un ou deux jours après, du 6". « Enfin, l'arrière-garde atteignit le camp sur le haut d'une colline, à environ deux milles (à l'est) du courant. Cette eminence étoit si entièrement stérile, que nous ne pûmes trouver, à une grande distance autour de nous, un brin d'herbe pour les animaux. Ici, des abeilles qui voloient à la recherche de l'eau, vinrent de nouveau tour- menter les animaux , dès qu'on les eut déchargés de leurs bâts ; mais nous imaginâmes d'appliquer du sable sec sur leur dos pour absorber la grande transpiration qui altiroit les abeilles altérées, et nous fûmes débarrassés par ce moyen de ces visi- teurs incommodes. Nous avions à peine dé- chargé le bétail, quand une étincelle, dirigée de notre côté par le vent, enflamma l'herbe longue et desséchée, et les grands et prodigieux efforts des hommes de l'expédition purent seuls prévenir la destructiou entière de nos bagages. Les voyageurs qui parcourent ce pays doivent être extrêmement circonspects en choisissant le lieu d'une halte, car le chemin est générale- EUROPEENNES. 35j ment couvert d'une herbe de six à sept pieds de hauteur, si sèche dans cette saison, que la moindre étincelle suffit pour embraser un espace de plusieurs milles. Un de nos animaux, qui n'étoit pas monté avec l'arrière -garde, entra dans l'herbe enflammée avec son fardeau , où se trouvoit un peu de poudre à canon, et à l'ins- tant il sauta en pièces. » Chaque jour, chaque heure augmenloit notre pénurie de moyens de transport. On ne pouvoit trouver des hommes pour porter les fardeaux des bêtes de somme qui mouroient ou étoient abandonnées, et nous fûmes obligés de détruire deux ou trois tentes , et de jeter une grande quantité de balles et de pierres à fusil. » Cependant les indigènes dirent que le pays éloit trop long -temps souillé par la présence d'un si grand corps de cafirs, et que leur offense à la volonté du prophète s'aggravoit encore, en nous donnant passage avec les objets précieux que nous possédions , pour nous rendre près du roi de Ségo, qui étoit lui-même un cafiv. Par cela, il éloit évident que le sentiment général au sujet de notre voyage à Ségo, n'étoit point favorable, et que , si nous pouvions y atteindre, ce seroit probablement lorsque l'état avancé de 558 ATC3SALES la saison ren droit nos progrès extrêmement diffi- ciles , si ce n'est entièrement im{ raticables. » An milieu de tant d'obstacles et de détresse', et pendant que la plupart de nos hommes étoien t mouraus de fatigue, et succomboient sous l'in- fluence brûlante du climat , le major Gray rap- porte une circonstance très-remarquable et bien digne de l'attention particulière des futurs voya- geais en Afrique : un homme mourut le 22, et plusieurs autres parurent devoir peu tarder à le suivre. » Aucuns des moyens qui pou voient être mis en usage dans notre situation, n'étoient né- gligés ; mais les remèdes les entrainoient chaque jour vers la tombe. » J'eus enfin recours aux remèdes ordinaires des indigènes d'Afrique, et toutes les fois qu'ils furent employés à temps, les symptômes de la maladie disparurent. Le royaume de Bondoo , où l'expédition passa l'hiver, est ainsi décrit : » Bondoo, situé entre lus i4 et i5° latitude nord, 10 et 12 longitude ouest, est borné au nord par le royaume de Kajnga ; au sud, par Tenda cl Dentilla; à l'est, par le Fa-Lemme r Bambouk et Loyo; et à l'ouest, par Foota-Tora , les bois de Simbani et Woolli. La plus grande étendue de l'est à l'ouest n'excède pas quatre- EUROPÉENNES. 35g vingt-dix milles anglais, et, du nord au sud, soixante. La face de la contrée, en général mon- tagneuse, l'est surtout dans les parties septen- trionales et orientales. » Ces montagnes, généralement composées de roches, sont petites, et couvertes, pour la plupart, d'arbres clair-semés et bas, qui ne sont destinés que pour le chauffage. Les vallées, où sont situés les villes et les villages, sont pré- parées pour la culture, à laquelle, le sol étant un mélange de sable brillant et de terreau brun et végétal , semble assez propice. » D'innombrables lits de torrens entrecoupent ces vallées dans toutes les directions ; et , comme ils sont secs dans tous les autres temps, ils servent à conduire l'eau qui s'écoule des éminences au Fa-Lemme et au Sénégal. » De nombreux tamarins, baobabs , rhamus, lotus, et autres arbres fruitiers, étendent leurs branches somptueuses sur les vallées , que rend plus pittoresque l'aspect fréquent d'une ville ou d'un village environné de murailles, près des_ quels on voit de riches plantations de coton et d'indigo. » D'après toutes les informations que j'ai pu recueillir, les forces de Bamboo n'excèdent pas 5 à boo chevaux et 2 à 0,000 hommes. Quand 36o ANNALES Almany veut appeler son armée au champ de bataille pour la défense du pays, ou pour envahir le territoire de quelques-uns de ses voisins, il se rend avec sa garde dans un des villages situés non loin de la capitale, et là, fait battre le tambour, que répèle à l'instant chaque village, et bientôt l'appel aux armes circule dans tout le pays. Le tambour employé dans celte occasion rap- pelle la cérémonie écossaise, d'assembler le peuple en faisant voler un brandon enflammé (si bien décrite par sir AValter-Scott). Ce tam- bour a trois pieds de diamètre; il est couvert de trois peaux: la première est, dit-on, celle d'un homme; la seconde, celle d'une hyène, ci la troisième, qui est à l'extérieur, est celle d'un singe. Cette dernière est couverte de carac- tères arabes et de plusieurs passages du coran. .) Le chef de chaque ville ou village assemble sa division dans le plus bref délai possible, et se dirige vers le quartier du roi , où les géné- raux discutent avec lui le plan d'attaque ou de défense. Almany, le souverain de Bondoo , mourut pendant le séjour de nos compatriotes dans son royaume, et déploya jusque dans son lit de mort une large portion de duplicité afri- caine. EUROPÉENNES. 36f »> Son successeur fut plus rigoureux , et le 22 mai le major fut enfin forcé de tenter une retraite. Cette entreprise n'étoit pas sans un grand péril, car il fut fait prisonnier à Fooio-Toro. Nous étant procuré un guide,, nous fîmes une marche forcée, et nous nous trouvâmes bientôt en face d'un village , où nous vîmes une troupe d'hommes armés qui sembloient attendre notre arrivée, car ils voulurent nous empêcher d'avan- cer, et auroient employé la force, si le guide ne leur eût assuré que nos intentions n'étoient point hostiles. Un des villageois, apparemment le chef, vint alors au devant de nous, et m'invita à me reposera l'ombre d'un arbre, où nous étions à peine , que nous fûmes environnés de gens armés, qui, sans plus de cérémonie , voulurent enlever les habits et les armes de mes hommes. Ceux-ci , au nombre de onze , firent quelque résistance, et s'éloignèrent du lieu où j'élois arrêté ; mais à peine s'éloient-ils mis en action , quand un cri de guerre, jeté par les Foolahs , fut suivi d'une décharge de mousqueteiie diri- gée sur les miens, dont les armes éloient presque inutiles, vu la pluie de la nuit précédente, et qui ne purent opposer qu'une résistance impuis- sante. Déjà trois hommes éloient blessés de part et d'autre, quand Tierno-Bayla entra dans le 562 ANNALES village, et me dit en me présentant la main, que si je consenlois à le suivre tranquillement , il ne me seroil fait aucune violence. » Je cédai, voyant qu'une opposition seroit vaine; mais, malgré ses efforts, le peuple tenta encore de in'ôter mon habit et mon épée. Bayla voulut les éloigner; niais ils éloienl devenus si furieux, que trois d'entr'eux braquèrent leurs fusils sur moi ; mais je doute qu'ils fussent chargés. A notre entrée dans la ville , nous fumes conduits dans une hutte, et on plaça un homme à la porte pour empêcher la foule d'y pénétrer. Tandis qu'on nous emmenoit pri- sonniers , nous rencon liâmes des centaines de femmes et d'enfans qui venoient souhaiter la bien-venue à leurs maris, leurs pères, leurs frères, elci Beaucoup de jeunes gai cens, qui sans doute; n'avoient jamais vu un homme blanc, s'appiochoient de moi ; et, après avoir contem- plé ma figure avec surprise et une terreur ex- trême , m'aceabloient d'épi thetes outrageantes. Une vieille femme, dont la vue étoit sans doute très-obscurcie, me prit probablement pour un des villageois , et vint à côté de mon cheval pour nie donner la main ; mais quand elle aper- çut la coijeur de la mienne , elle jeta un cri , et tomba presque à terre , frappée d'épouvante. EUROPÉENNES. 365 » Enfin, le major Gray arriva à Baquelle. De son cote', M. Dochard n'eut guère plus de succès à Sego , où ses courses sur le Niger n'in- téressent que la géographie. »Le major Gray, ayant été rejoint par ce gent- leman dans. un très-mauvais état de santé, se détermina à poursuivre sa course, malgré la diminution de ses forces; il envoya pour cet effet les invalides vers la côle , et le 18 mars, après une longue et pénible inactivité, il se trouva en état de continuer, et prit sa route par Galam pour Kaarla. La troupe Kaartan , qu'il accompagnoit, avoit fait cent sept prisonniers, des femmes et des enfans en grande partie, dans une excursion de piraterie à Bondoo. Les hommes étoient liés deux à deux par le cou , les mains fixées derrière le dos. On avoit laissé les mains libres aux femmes ; mais c'étoit pour leur donner la liberté de tenir sur leur télé les énormes charges de blé et de riz, etc. : elles étoient même obligées de porter les enfans qui ne pouvoient marcher, ou se tenir sur les che- vaux derrière les hommes. Pendant cette courte marche, j'eus l'occasion (ajoute notre auteur) de juger des souffrances des malheureux nou- vellement faits esclaves. Ils étoient forcés d'aller presque en courant ; les cavaliers les 564 AJNNALES chassoient devant eux, comme les pâtres ibm avec des troupeaux de bœufs. >j La plupart des femmes étoient âgées, et peu capables d'endurer de pareils traitemens. Une surtout n'auroit pu manquer d'exciter la plus tendre compassion dans le cœur d'un sauvage africain : paroissant âgée de soixante ans , elle étoit dans le plus misérable état de maigreur et de foiblesse, et presque courbée en deux; elle traînoit avec difficulté ses membres tremblans et glacés par l'âge; et, pour terminer ce tablca u déchirant , elle n'étoit couverte que depuis le milieu du corps jusqu'à la moitié des jambes : mais rien ne put engager ces inhumains ravis- seurs à la décharger de son lourd fardeau. On avoil passé une corde autour de son cou ; un des hommes la chassoit devant son cheval , et quand elle paroissoit prête àiléchir, il la frappoit horriblement avec un bâton. Une jeune femme qui, pour la première fois, éloit devenue mère deux jours avant son enlèvement, avoit vu son enfant jeté dans la hutte embrasée par un de ses ravisseurs, qui l'avoit jugé trop jeune pour le conserver. Ce fut en vain qu'elle refusa d'avancer, en les suppliant de mettre fin à son existence; mais c'eût été un trop grand sacrifico EUROPÉENNES. 565 à l'humanité, et des coups multipliés firent marcher l'infortunée. » Rientôt après un homme tomba; les ordres, les coups ni les menaces de la mort ne purent l'engager à se relever. On le mit en travers d'un cheval, la tête en bas, les pieds et les mains liés ensemble sous le ventre de l'animal ; mais cette position ne tarda pas à lui causer une grande difficulté de respirer, et une complète suffoca- tion auroit certainement terminé sa misérable vie, s'ils ne l'eussent placé dans une position moins cruelle, en le mettant assis. Il étoit si épuisé, qu'il falloit deux hommes pour le sou- tenir de chaque côté. » Jusqu'alors je ne croyois pas qu'un être pût endurer des tourmens semblables à ceux de cet homme. » La polygamie est portée à un grand excès à Kaarta : beaucoup d'hommes ont dix femmes et autant de concubines ; les princes en ont jusqu'à trente de chacune de ces deux classes, et Modiba lui-même a, dit-on, cent femmes et deux cents concubines. 11 est reconnu qu'un tiers des habitans libres de Kaarta est du sang royal. » 566 ANNALES Différence d's frais de transports entre les chemins de fer et les canaux. On lit dans le Courrier anglais une lettre qui donne le calcul des frais qu'il en coûtera pour le transport d'un tonneau de marchandises de Londres à Livcrpool , distance de 200 milles anglais ("2 lieues de Fiance), par les routes on fer. Le transport d'un tonneau de marchan- dises consommera 200 livres pesant de char- bon , dont le prix ordinaire est de 6 schellihgs les 120 livres pesant. Un chaulfeur et un en- fant suffisent pour entretenir une machine à vapeur, qui peut conduire l^o tonneaux de marchandises; et, coiiiiik 1 la route se fêroit en trente heures de jour, il faudra payer trois jours de salaire au chaulfeur et à l'en fa rit. à raison deGsoneilings par jour ( 18 seliellings pour trois jours), lesquels, répartis sur la charge de ZiO ton- neaux, font 5 pences (dix sous français) par tonneau. Les autres dépenses, telles que trois ou quatre machines à vapeur stationnées sur la roule, l'eau chaude, peuvent être évaluées à î schclling par tonneau. Il résulte de ces don- nées, qui sont exactes, qu'un tonneau de mar- EUROPÉENNES. ZQj chandisessera transporte à 200 milles (72 lieues) pour 2 sçhellings , à raison de 7 milles par heure. Les dépenses pour un bateau qui trans- porte par canaux 12 tonneaux de marchandises, de Londres à Liverpool ow* Manchester, trajet de 275 milles, sont de 24 sçhellings par tonneau, parce qu'il y a treize jours et demi de route, et qu'il faut deux hommes, un enfant et un cheval. Les routes en fer offrent donc une épargne de 22 sçhellings par tonneau. Ainsi , les transports par eau , de Londres à Manchester, qui sont de 2,000 tonneaux par jour, eu ne comptant que trois cents jours dans l'anne'e, coûteroient 65o,ooo liv. sterl., ou i5 millions 65o mille fr. par an de moins par les chemins en fer. Moutons anglais à laine longue. Le vœu vraiment patriotique (voir page 09, VIII e livraison de ces Annales) que formoit, il y a peu de temps , dans un écrit très-remar- quable (1), l'un de nos plus estimables màiïu- 1 (1) Essai sur quelques branches de l'industrie fran- çaise; par M. Camille Beauvais. 568 ANNALES facturiers, a déjà reçu un important commen- cement. Le Roi, à qui rien Réchappe de ce mu peut favoriser le développement de notre indus- trie agricole et manufacturière, vient d'acquérir, par les soins et le%èle éclairé du minisire de sa maison, un troupeau considéiable de mou- tons de race anglaise, dont la toison surpasse en longueur et en finesse les races à laine longue connues jusqu'à présent. C'est à l'excellence de ces laines que l'Angleterre doit la supériorité de ses étoffes rases. Le troupeau nouvellement acquis avoit été importé, il y a peu de temps, en France, à grands frais , et en surmontant beaucoup de difficultés , par un Anglais, M. Calvert, qui depuis plu- sieurs années a formé un établissement dans les environs de Rouen. On assure que Sa Majesté est dans l'intention de confier tout ou partie de ces moutons à des cultivateurs inlelligens , placés au centre des cantons où des pâturages riches et abondans offriroienl une nourriture convenable à ces animaux. On croit que la préférence sera donnée à ceux de ces cultivateurs dont les exploitations sont situées dans les départemens où la race indigène des bêles à laine présente le plus d'analogie avec EUROPÉENNES. £69 les races anglaises, tant pour la qualité de la laine que pour les formes de l'animal. Déjà la France doit à Louis XVI Y introduction des mé- rinos ; elle va devoir à Charles X celle des moutons à laine longue : et c'est ainsi que , par le perfectionnement de toutesles races indigènes, elle voit s'accroître sa richesse, et qu'elle en reporte avec reconnoissance et avec amour l'ori- gine à ses Rois que le Ciel lui a donnés , et dont quelques années d'ahsence tarirent toutes les sources de sa prospérité. Exemple de multiplication des métiers à tisser par mécanique. Les fabriques de métiers à lisser par mécanique et au moyen de la vapeur, font des progrès rapides aux environs de Glascow. Un journal de cette ville donne à ce sujet les détails suivans, que l'on peut regarder comme authentiques : « On compte environ cinquante de ces fa- briques tant à Glascow qu'aux environs. Quel- ques-unes ne sont en activité qu'en partie; d'autres ont des ateliers récemment construits , 3. 2J4. 37O ANNALES qui ne travaillent pas encore. Au commence- ment de l'année , trente au moins éloient en pleine activité. Le nombre des métiers s'élève , terme moyen, dans chacune, à environ i85; quelques-unes en contiennent 4oo et 5oo, tandis que d'autres n'en ont pas plus de 5o à 60. Le terme movenque nous venons d'indiquer donne, pour les fabriques en pleine activité au com- mencement de l'année, 5,5oo métiers. En sup- posant que les vingt autres fabriques soient à demi-garnies, c'est encore 1 ,85o métiers; en tout, plus de 7,000. Le produit moyen d'un de ces métiers est, par semaine, de cinq pièces de 24 verges et demie du n° 1 1 , et de 16 verges du n° i4 Chacun de ces métiers par mécanique fait autant d'ouvrage que trois tisserands à la main. Ainsi , l'on fait à Glascow et aux environs au- tant d'ouvrage avec les métiers ?i lisser par méca- nique, qu'en pourroient faire vingt-deux mille tisserands par le procédé ordinaire. Chacun de ces métiers exige la surveillance d'une femme ou d'une jeune iille , et , pour vingt métiers , il y a un homme employé à la machine à apprêter. La quantité de tissu produite par ces machines est immense. Au taux de cinq pièces par semaine pour chaque métier, le produit annuel s'élève à i,924jOOO pièces, qui, en supposant que EUROPÉENNES. 5j l 1,600,000 soient du n° 1 1 , donnent 39,200,000 verges de ce tissu , et les 324, 000 restant du n° i4, 5,284,000 verges: en tout, 44>4&4; °°° verges. La valeur de cette marchandise seule s'élève à plus de 1 ,000,000 liv. sterl. On compte, en outre, environ 2,000 me'tiers, qui sont sur le point d'être en activité', indépendamment de plusieurs nouvelles fabriques en construction , dont quelques-unes seront très-considérables. » Huitième Fête de la Société Linnéenne de Bordeaux, Ayant l'honneur d'appartenir à la Société Linnéenne de Bordeaux , dirigée par M . Later- rade , et à celle de sa section de Paris , présidée par M. Désaybats , qu'il me soit permis de parler d'une de ces fêtes simples et attachantes que les anciens eussent saluées d'un sentiment reli- gieux , et qui aussi ont pour motif ici de recon- noître , d'admirer et de propager ces richesses metveilleuses dont la Providence a chargé la nature de nous ravir. C'est dans la brillante saison des fleurs, c'est cette saison toujours virginale par ses produc- 2/|. 372 ANNALES tions , où la nature se montre dans toute sa pompe , et répand au loin ses doux parfums , que de modestes et savans botanistes se plaisent à fêler, sous le beau nom de celui qui s'est le premier illustré dans l'étude approfondie du règne végétal , comme base de la vie de tout ce qui existe sur la terre , tout ce qui est le plus digne d'intéresser l'homme pour le présent et dans l'avenir : car cette fêle, en embrassant les justes et douces jouissances que procure une étude aimable, qui charme à chaque pas qu'on fait dans les champs , a surtout pour but de si- gnaler et de répandre la connoissance des vé- gétaux les plus utiles , et qui peuvent le mieux enrichir la terre. C'est donc sous des rapports si nobles , si dignes d'intéresser les amis de la nature et de la patrie, que nous donnons ici une foible esquisse de la fête de la Société Linnéenne de Bordeaux : « Le premier jeudi après la fêle de Saint- Jean-Baptiste, le 3o juin dernier, a ramené, en vertu de l'art. H du règlement de la Société Linnéenne , une solennité chère à tous les bo- tanistes. » A cinq heures du matin , le lieu ordinaire des séances a été ou ver t au x ama leu rs. Au-dessous EUROPÉENNES. * SjS du buste de S. M. Charles X , étoit le portrait de Linné , entouré d'une guirlande de saule. A la droite et à la gauche du prince de la botanique, on avoit placé Jussieu et Dioscoride. Le premier, surmonté de trois plantes prises dans chacune des trois séries de la méthode naturelle; le second, d'un brin du seduni telephium, l'une des plantes emblématiques de la fête. Le bureau étoit orné de fleurs. On voyoit dans le haut et sur les par- ties latérales les noms des diverses sections de la Société. » A cinq heures et demie, les officiers du bureau ayant pris leur place , le directeurs dit : « Messieurs, trois excursions dirigées vers Je » lieu où fut créée la fête dont nous célébrons » aujourd'hui le septième anniversaire, vont » étaler à nos regards les richesses végétales dont » se pare la nature dans notre climat. Des expé- » riences agricoles sont préparées à la Ferme » expérimentale du Duc de Bordeaux , où » nous allons tenir notre séance : ainsi , le » botaniste et le cultivateur pourront multi- » plier leurs recherches et leurs observations. » Puissent, Messieurs, nos travaux joints à » ceux de nos honorables sections qui , dans ce » moment, se mettent en marche de tant de Z~j[\ ANNALES » points différens, offrir des résultats dignes de >» la huitième Fête linnéenne ! » Ensuite la Société' et les amateurs qui s'y étoient joints , ont formé quatre divisions. La première, dirigée par M. Th. Laterrade , s'est portée sur Talence ; mais la nature des lieux et la sécheresse des jours précédons l'ont obligée à se replier, en appuyant à l'ouest, vers des endroits plus humides et moins cultivés. La seconde, dite du centre, et à la tête de laquelle étoit M. Laterrade , a herborisé dans la lande de Gessac. La troisième, conduite par M. le docteur Paillou, a parcouru la plaine d'Arlac, où elle a salué le saule sous lequel fut fondée la fête en 1818. Enfin, la quatrième division, composée de MM. JBouchereau , Catros , Boyer, Housset, etc. , s'est transportée directement à la Ferme expérimentale , où les trois autres divi- sions se sont réunies à celle-ci entre onze heures et midi. Non loin des batimens de la Ferme , s'élève un bosquet planté de charmes : c'est là qu'un bureau, orné avec simplicité, avoit été disposé pour la séance champêtre , à laquelle assistoient M. le général Despéramont, M. Pohls, l'un des administrateurs de rétablissement, plusieurs dames , et d'autres personnes qui s'y étoient ren- EUROPÉENNES. 0^5 dues de Bordeaux ou des communes rurales. A midi, le thermomètre marquant 21°, M. Dargelas , président, fait l'ouverture de la se'ance par un discours analogue à la fête , et dans lequel il dépeint avec une douce éloquence les émotions que produit sur l'homme sensible le spectacle de la nature: " M. Soulié, secrétaire-adjoint , fait lecture du procès-verbal de la i re Fête linnéenne, et de celui de la 7 e , célébrée le i er juillet 1824, à Labrède, dans le domaine de l'immortel Mon- tesquieu. M. Venot, D.-M., secrétaire, lit une lettre de M. le baron de Vallier, secrétaire de la sec- tion des Basses-Pyrénées, qui annonce que sa section célébrera la fête à Navarreins. Il dépose sur le bureau, de la part de M. La terrade, di- recteur, le tableau du lieu où fut célébrée la fête en 1824 ; et , de la part de M. Dortic , direc- teur de la Ferme , trois espèces de froment qu'on y cultive, savoir : le blé de Sicile, ou fréma , dont la paille sert à faire les chapeaux; le blé de Talavéra et le blé lama. M. Dortic obtient la parole pour faire part d'une lettre de M. Filhol, de Marans , président du conseil d'administra- tion de la Ferme, qui exprime ses regrets de n'avoir pu se rendre à la séance. 376 ANNALES M. Dussaut {Adolphe) jeune, membre auditeur, a lu un extrait de son Mémoire sur V Agriculture et le Commerce. Le double objet qu'il a traite ne pouvoit qu'intéresser un audi- toire composé en grande partie d'agriculteurs et d'hommes livrés aux hautes spéculations du négoce. La lecture de ce Mémoire, plein de vues grandes, saines et noblement exprimées, a été suivie de marques non- équivoques d'ap- probation. M. Chabaud fils , candidat, se livre à des réflexions sur l'élude de la nature. Après en avoir rappelé les charmes, il parle de son uti- lité, des services qu'elle a rendus à l'agricul- ture, à la navigation, à la société en général; il énumère les grands hommes dont elle a fait la consolation et la gloire ; il paie un juste tribut d'éloges à Tourneforl , à Linné, à J.us- sieu , et termine cet intéressant tableau par un souvenir donné à la mémoire de feu M. Latapie, que la Société a compté parmi ses honoraires , et qui tient une place si honorable dans l'his- toire de la botanique bordelaise. M. le docteur Venot , secrétaire, a la parole. 11 rappelle qu'un des principaux objets de la fèle , fondée sur le saule d'Arlac, est de saluer, chaque année, quelques-unes de ces renommées EUROPÉENNES, 677 dont la postérité ne peut qu'augmenter l'éclat. Le développement de cette pensée forme l'exorde de son éloge de Broussonnet. Il suit cet acadé- micien , auteur de la Flore des Canaries , dans ses utiles travaux et dans ses liaisons avec le monde savant; il le suit jusque sur la terre de l'exil , où il est encore persécuté par ses enne- mis. Enfin , il nous le représente terminant sa noble carrière, en 1808, sur la terre natale et au milieu de sa famille, peu après que Lhéritier eut donné le nom de Broussonetia papjrifera au mûrier à papier qu'il avait apporté d'Oxford. M. Guilhe, honoraire, n'ayant pu se rendre à la séance champêtre, la pièce de poésie qu'il avoit adressée à la Société est lue par M. le docteur Teulère. Dans cette pièce, intitulée i le Solstice cC Eté , ou la Fête des Fleurs , M. Guilhe, après avoir parle des attraits de l'étude et de la beauté des champs, consacre sa muse aux sections de la Société : De jeunes amateurs les troupes fortunées Là franchissent les rocs des âpres Pyrénées ; Là d'autres , côtoyant les rives de l'Adour, Y portent de Linné le respect et l'amour; Tandis qu'auprès de nous, aux bords de la Gironde, D'un lien fraternel enlaçant l'Univers, a 7 ^ D'autres vont préparant, pour l'un et l'autre monde , Le tribut attendu de leurs travaux divers. 3j8 ANNALES Cependant dans les lieux jadis chers au génie, Q,ie Bernardin peiguit d'attachantes couleurs, Peut-être sur la plage où mourut Virginie , D'autres sont réunis pour la fête des fleurs. Et mon pays (i) aussi montre des rocs sauvages, Des sommets escarpés , de fertiles vallons , Des sites peu connus, de champêtres rivages, Des débris de volcans et de riches sillons. Des miuéraux nombreux forment de noires cimes; Partout ou voit fleurir d'utiles végétaux : Le thym , le serpolet, l'ajonc et ses rameaux De leurs rians tapis recouvrent ces abîmes. A vos soins généreux* ces déserts écartés Vont devoir le bienfait d'une heureuse culture; Sans cesser d'obéir à la simple nature, Ils connoîtront enfin quelques arts des cités. Jeune? amis de la science, Quand je ne puis munir à vos rians exploits , Du moins daignez encore accueillir une fois Mon tribut annuel et ma reconnoissance ! M. Blanchard, auditeur, rend compte de sa première excursion sur les Alpes. Il dépeint ces sommités où. la glace et les frimas présentent un hiver perpétuel , les sombres bois de sapins que Ton trouve plus bas , et la riche végétation de la plaine. C'est sur les pins qui garnissent le dos des montagnes les moins élevées, qu'il a vu le gui croître avec abondance. La grandeur (i) Villcmagne , département de l'Aude. EUROPÉENNES. 3 79 du sujet et la manière dont il est traité en font un tableau non moins agréable que fertile en observations. M. Bouchereau jeune , correspondant , rend compte des observations agricoles qu'il a faites dans sa division sur la Ferme expérimentale : « Là , dit-il, se trouvent réunis à peu près tous » les genres de culture déjà établis dans notre » département, et ceux dont l'introduction est » regardée comme possible ; nouvelle source de » richesses que nous devrons aux hommes esti- » mables qui ont formé cet établissement pour » l'amélioration du premier et du plus utile des » arts ! » Ensuite il parle successivement du beau troupeau de bétes à cornes , parmi les- quelles on remarque un taureau et deux vaches suisses; des chèvres du Thibet, qui sont dans l'état le plus prospère; du don fait par M. le duc Decazes, de deux cochons de race anglaise, et d'une truie de race hongroise; des semis d'ar- bres exotiques, parmi lesquels il cite le melia azedarach et le cupressus disticha; du terrain consacré à la garance, au rutabaga, etc.; de l'état des vignobles; enfin, du filtre (1) par as- (1) Ce filtre consiste en une barrique défoncée dans la partie supérieure , et percée dans l'inférieure de plusieurs 3S0 ANNALES cension , nouveau bienfait du magistral qui pro- tège l'agriculture, M. le baron d'Haussez, notre préfet. Une pièce de vers, ouvrage d'un Linnéen qui a voulu garder l'anonyme, a été lue par M. le docteur Venot. Cette pièce intéressante se ter- mine par une touchante allocution au saule d'Arlac. M. Laterrade, directeur, a prononcé son dis- cours, après lequel il a fait, au nom de la Société, diverses proclamations. M. Clavê , vice-président, a terminé cette in- téressante séance par une pièce de vers qui a pour titre : Esquisse rapide de l avenir des Landes (1). Après la séance, on a continué les observa- lions agricoles sur la Ferme, et l'excursion bo- tanique dans les champs, en se dirigeant vers Arlac, où un banquel avait été préparé par les trous d'environ uu pouce de diamètre. Elle contient plu- sieurs couches de gravier et de charbon posées les unes sur les autres. On place cette barrique verticalement dans l'eau qu'elle épure, en offrant ainsi une boisson limpide au milieu d'unexilerne bourbeuse. (i) Nous donnerons dans le prochain Numéro et l'élo- quent discours prononcé par M. Laterrade, et l'esquisse de M. Gavé sur l'avenir des Landes. EUROPÉENNES. 38 I soins de MM. les commissaires. A la fin de ce banquet, on a chanté des couplets analogues à la fête. On a lu, selon l'usage, l'éloge en vers de Lijsné, par feu le docteur Cailleau, et on a porté des toasts aux sections françaises et étran- gères de la Société, à la deuxième section, dite de la Montagne-Noire , à la prospérité de l'agri- culture et dû commerce, etc., à S. M. Charles X ctà l'auguste Famille des Bourbons. Nous devons ajouter que la Société Linnéenne de Bordeaux publie, sous le titre de V Ami des Champs, un journal d'agriculture, de botanique et littéraire du déparlement de la Gironde, qui paroît de mois en mois, composé de quarante- huit pages. On sent quel doit être le mérite de cet ouvrage, rédigé par des hommes qui joignent à des conhoissances profondes et variées une riche expérience en cultures de tout genre. Nous n'hésitons pas à dire que bientôt ce Jour- nal sera signalé comme un des plus substantiels en choses utiles qui se publient en France. 382 ANNALES ANNONCE. Nous avons déjà annoncé dans la 28 e livraison un ouvrage qui nous a paru digne d'une analyse plus étendue, tant à cause de 1 a-propos que par l'intérêt que présente le sujet. De l'Agriculture en Europe et en Amérique > considérée et comparée dans les intérêts de la France et de la mo- narchie, suivie d'observations sur les projets de Sully et de Colbert (i}; par M. Oeby , ancien payeur des armées, chevalier de l'Ordre de Charles III. Pâturage rt labourage sont les deux mamelles qui nourrissent la France , et qui valent mieux que tout l'or du Pérou. Scllt. Les peuples sont unis par des rapports mutuels qu naissent du commerce et des échanges, et il est difficile de bien connoître la situation de l'un sans le mettre en com- paraison avec les autres. La France , appelée , par sa posi- tion géographique et l'émulation de ses habitans, à étendre son industrie dans les deux-mondes, a besoin, pour vivifier ses ressources , de connoître ce qui manque à ses besoins. M. Deby , en offrant le tableau de l'industrie agricole de dix-huit Etats différens, a eu en vue d'indiquer les immenses perfectionnemens dont cet art est susceptible en France. Il combat les habitudes routinières cpii entraî- nent souvent l'agriculteur à cultiver plutôt les produits qui surabondent et sont désavantageux , " i8>5. 555 8. Voyages dans l'Afrique occidentale pendant les années 1818, 1819, 1820 et 1821; par le major Gray et le chirurgien Dothaid. 3}5 9. Différence des frais de transport entre les chemins de fer et le* canaux. 10. Moutons anglais à longue laine introduits en Frant t. 11. Exemple de multiplication de métiers à tisser par mé- canique. 12. Fête de la Société Linnécnne de Bordeaux. i3. De l'Agriculture en Europe et en Amérique, considérée dans Ici iutérîis dt la France et de la monarchie. 56 9 3 7 i 58i .%,- ^ # ANNALES EUROPEENNES, ET DE LA SOCIÉTÉ DE FRUCTIFICATION, PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION DE M. RAUCH, INCIKN OFFICIER DU GÉNIE, MEMBRE DES SOCIETES GEOGRAPHIQUE, PHILANTROPIQUE , ETC., ETC. ■&» TOME HUITIEME. XXXIIe LIVRAISON. AOUT i8a5. Cet Ouvrage, national et européen , embrasse ,. avec les plus intéressans phénomènes qui se montrent dans le monde physique , la régénération de toute la nature végétale ; les climatures et les sai- sons ; la multiplication des animaux et des oiseaux ; la repopula- tion des eaux en poissons nouveaux; enfin, tout ce qui consti- tue les solides richesses qui assurent la force, la vie et la gran- deur des nations. Nota. La collection de la première année ayant été épuisée , elle a été réimprimée avec promptitude , afin de ne laisser aucune demande en retard. A PARIS, Chez M. RAUCH , ancien Officier du Génie , Directeur des Annales , Place Royale, n. ao ; Et C. J. TROUVÉ, Imprimeur-Libraire, rue des Filles- Sa int- Thomas, n. 12. IMPRIMERIE DE C. J. TROUVB. CONDITIONS DE L'ABONNEMENT. Ce Journal paroîtra tous les premiers de chaque mois , par cahiers de 96 à 112 pages in-8°, avec papier, ca- ractères et gravures semblables à ce premier cahier. Le prix d'abonnement est fixé , pour Paris, à 3o fr, pour ia cahiers, ou un an ; à 16 fr. pour six mois. Pour les Départemens , le prix sera de 34 fr. pour un an ; de 18 fr. pour six mois. Pour les pays hors de France , le prix sera de 4° fr* pour un an ; de 22 fr. pour six mois. On souscrit chez tous les Libraires de Paris et des Départemens. Chez MM. les Libraires étrangers : A Aix-la-Chapelle, chez M. S. A. Mayer. A Amsterdam , chez M. G. Dufour. A Bâle, chez M. Hosto. A Bamberg , chez M. Kuchs. A Berlin , chez MM. Dunker et Humblot. A Berne , chez M. Th. Korn. A Bonn , chez Marcus. A Bruxelles , chez M. J. Franck. A Cologne, chez M. Bachem. A Darmstadt, chez MM. Heyer et Zeske. A Elberfeld , chez M. Burchler. A Florence , chez MM. Molini et Landi. A Francfort, chez M. Herman. A Fribourg , chez M. Aloïs Eggendorfer. A Genève , chez MM. Mauget et Cherbulier. A Hanovre . chez MM. les frères Hahu. ANNALES EUROPÉENNES, ET DE LA SOCIETE DE FRUCTIFICATION , PUBLIEES SOL S LA DIRECTION DE M. RAUCH, ANCIEN OFFICIER DU GENIE, ETC. XXXII e LIVRAISON. RAPPORT Fait à l'Académie royale des Sciences, par M. Girard, membre de l'Institut, sur la Statistique des provinces de Savone, d'Oneille, d'Acqui et de Mondovi , formant l'ancien département de Montenotte (1). M. le comte de Chabrol de Yolvic, qui a exercé pendant plusieurs années les fonctions (i) Paris, 1824. Deux vol. in-8° ; de l'imprimerie de Jules Didot. 3. a5 386 ANNALES de préfet dans l'ancien département de Monte- notte , vient de publier un grand ouvrage sur la statistique de ce déparlement. Placé à la tète de l'administration de ce pays, il a pu recueillir, sur son état et ses ressources, des notions exactes et précises, à la recherche desquelles son goût particulier et ses habitudes l'appeloient. Ainsi , le liire de l'ouvrage et le nom de son auteur ins- pirent une juste confiance sur l'exactitude des faits dont il contient l'exposé, sur la justesse des vues qui y sont développées , et sur l'utilité des connoissances qu'il peut répandre. L'ouvrage esc divisé en six chapitres : — Le premier traite de la topographie du département de Montenolte ; — le deuxième, de sa popula- tion ; — le troisième, de son histoire et de son administration; — le quatrième, de son agri- culture : — le cinquième, de son industrie/ — enfin, le sixième et dernier chnpitre traite de son commerce par mer et par terre. Nous allons essaver de donner une idée succincte des divers objets mentionnés sous chacun de ces titres. La topographie phvsique du département de Montenotte sert d'introduction au premici cha- pitre. L'anteur v indique le gissement des con- tre-forts les plus élevés qui , partant du pied des EUROPÉENNES. 887 Alpes, forment, pour ainsi dire, la racine des monts Apennins, et séparent l'ancienne Ligu- rie , au midi , des vallées où coulent vers le nord le Tanaro et la Bormida. Il décrit ces courans principaux, les alïluens qu'ils reçoivent, et les torrens qui se précipitent du côté opposé dans le golfe de Gênes. Un premier aperçu de diverses zones de culture qui partagent le territoire du département, complette l'indication des carac- tères extérieurs qu'il présente. Pénétrant en- suite au-dessous du sol, l'auteur indique, à partir de la crête des Apennins, les roches de diverses natures , les marbres , les bancs de pierre calcaire, et les autres substances miné- rales qui en composent en quelque sorte l'os- sature. Des amas d'argile, provenant de la dé- composition de certaines roches micacées que les torrens ont entraînées sur le bord de la mer, servent sur la côte à la confection de poteries grossières , tandis que des poudingues formés de fragmens de roches primitives provenant du sommet des Apennins, se trouvent amoncelés au débouché des vallées supérieures qui en des- cendent , jusqu'aux cols plus ou moins élevés où ces vallées se réunissent ; il se trouve au-dessous de ces poudingues un filon de houille actuelle- ment en exploitation. Quelques mines de fer 25. 588 ANNALES en roche , des indices de mines de cuivre et de plomb annoncent que d'autres richesses miné- rales pourroient également être exploitées sur le versant méridional des Apennins. En descendant le versant opposé , l'on rencontre dans les escar- pemens qui bordent les vallées du Tanaro et de la Bormida , ainsi que leurs vallons collatéraux, une multitude de marbres de durelé et de cou- leurs différentes, dont quelques-uns, déjà mis en œuvre dans les vallées voisines, pour- roient devenir l'objet d'une exploitation avanta- geuse au pays , s'il étoit percé de routes qui en rendissent le transport facile. C'est aussi sur ce même revers septentrional , qui est générale- ment très-boisé, que plusieurs forges sont en activité. La vallée de la Bormida est remar- quable, dans les environs d'sfcaui, par quelques sources d'eaux thermales. L 'au leur en donne Fan?uyse : elles entretiennent des bains dont on recommande l'usage pour la guérison des mala- dies cutanées. Leur température ordinaire est à 60 degrés du thermomètre de Réaumur. On voit, par ce résumé de la description miuéralo- gique du département de Montenotie, que cette description doit offriraux lecteursqui s'occupent spécialement des sciences naturelles, un haut degré d'intérêt. EUROPÉENNES. 38o, La différence d'exposition des deux versons de l'Apennin en établit une très-remarquable dans leur climat. Celui de la Ligurié est i n des plus privilégies de l'Europe : il forme, le long du golfe de Gènes , une bande étroite qui n'a que sept lieues de largeur au plus; et, comme elle se relève rapidement depuis le bord de la mer jusqu'au pied des montagnes, le soleil la frappe directement dans presque toutes les sai- sons; tandis que, du côté du Piémont, le versant septentrional en reçoit les rayons beaucoup plus obliquement: aussi, dans cette partie, le ther- momètre de Réaumur descend quelquefois jus- qu'à 1 2 et i3 degrés au-dessous de zéro , pendant que , sur le bord de la mer, il ne descend jamais au-dessous de 3 degrés et demi (i). On remarque une grande différence dans la quantité de pluie qui tombe annuellement sur chacun de ces versans. Cette couche annuelle d'eaupluviale est communément dc6y centimè- tres de hauteur dans le Piémont; et elle s'élève jusqu'à 121 centimètres dans la Ligurie. Ce n'est pas, selon l'auteur, à l'espèce de barrière (0 On voit ici de combien les aspects peuvent modifier îes températures. 3gO ANNALES que l'Apennin oppose aux vents qui soufflent de la partie du sud, qu'il faut attribuer la chute des pluies dans le département de Montenotte; c'est au choc des venls contraires du nord et du midi qui viennent du golfe Adriatique et de la Méditerranée. C'est à la même cause qu'il attri- bue aussi la plupart des phénomènes météoro- logiques observés dans cette région de l'Italie. Après la description purement physique du département de Monlenottc , l'auteur passe à la description historique et administrative de ses arrondissemens, de leurs cantons, et des com- munes qui en dépendent. Ses arrondissemens sont au nombre de quatre : celui de Ceva, au nord ouest , renferme une partie du cours du Tanaro. Sa partie la plus élevée, se rattachant au pied des Alpes, est couverte d'arbres forestiers ; ses plaines sont plantées de châtaigniers; on v cultive la vigne et le mûrier, le blé et le maïs. Le second arrondissement, situé au sud du premier, est celui de Port-Maurice. C'est un pays tout à la fois agricole et commerçant. On y cultive en grande quantité les oliviers; on y récolle aussi du vin et des châtaignes. La pêche occupe une partie de ses habitans. L'arrondissement de Savoneest Ie3* du dépar- EUROPÉENNES. 3()l tement; il se prolonge le long de la côte, au nord-est de celui du Port-Maurice. Il comprend une portion de la Ligurie, et renferme le ha- meau de Monlenotte , où se livra la première ba- taille de la campagne de 1796. On y voit encore le reste de ces redoutes, où, après un sermnet célèbre, une poignée de Français soutint long- temps et si utilement I effort d'une armée en- nemie. On remarque dans cet arrondissement le canton de Finale, qui produit des huiles, du vin, des oranges et des fruits de toute espèce. La culture y est presque parfaite. Le canton de Savone, le plus petit de tous, se distingue par l'industrie de ses habitans. La ville dont il a pris le nom est la plus considérable du dépar- tement. Elle se glorifie d'avoir donné le jour aux ancêtres de Christophe Colomb. Le 4 e et dernier arrondissement est celui d' } Acqui. Il renferme la plus grande partie du cours de la Bormida. On y voit quelques belle s prairies et des bois taillis. On y cultive la vigne et le mûrier. Dégo, chef-lieu de canton, est une position militaire importante qui a été souvent occupée, et sur laquelle de nombreux faits d'armes ont appelé l'attention pendant les cam- pagnes successives de 1794 à 1800. Og* ANNALES Chacun des quatre arrondissemens du dépar- tement de Montmotte étoit divisé en huit can- tons , qui comprenoient ensemble deux cent soixante-six communes, dont tous les territoires réunis fbrmoient une superficie de36r,237 hec- tares. Cette première partie de l'ouvrage de M. de Chabrol rappelle une multitude de faits relatifs à l'histoire de chaque village. Ceux-ci sont mentionnés par ordre alphabétique dans le Canton auquel ils appartiennent. C'est un dic- tionnaire géographique du pays, facile à con- sulter, et qui est enrichi d'une carte du dépar- lement dressée par les soins de l'auteur , et supérieurement exécutée. Quarante vues pitto- resques des divers chefs-lieux de canton font bien connoître l'aspect général de la contrée , et contribuent encore à rendre sa description plus parfaite. D'importantes recherches sur la population composent le second chapitre de l'ouvrage. Malgré les vicissitudes des événements dont le département de Montenotte a été le théâtre, sa population a peu varié depuis 1797 jusqu'en j 809 ; puisqu'à la première de ces époques «lie étoit de 3o5,ooo individus, et qu'à la se- conde, après des émigrations nombreuses et des levées d'hommes multipliées, cll^ a éié trouvée EUROPÉENNES. 3g5 encore d'environ 297,000. Des tableaux , qui paroissent avoir été dresses avec beaucoup d'exac- titude, présentent la population du département de Montenotte , divisée : i° sous le rapport du mariage et du célibat ; i° sous le rapport de l'âge des individus; 5° sous le rapport des étals et de§ professions qu'ils exercera; 4° sous le rapport des lieux qu'ils habitent. Ces tableaux ne peuvent être analysés. Nous nous bornerons à faire re- marquer, parmi les conséquences que l'on en peut tirer, que le nombre dos femmes est un peu plus grand que celui des hommes , et celui des enfans, toutes choses égales, plus considé- rable sur le bord de la mer que dans l'intérieur des terres, tandis qu'au contraire, le nombre des vieillards est plus grand dans les pays de montagnes que dans les plaines. Les pauvres qu'on est obligé d'assister for- ment le l\i e de la population totale , qui est moyennement de 2,122 individus par lieue carrée de 5 kilomètres de côté. Ce rapport pré- sente cependant une différence notable dans les arrondissemens de Ceva et de Porl-Maiirice. Le nombre des habilans du premier n'est, en offet , par lieue carrée, que de 1,297 individus , tandis que, dans le second, le nombre d'habi- tans est plus que double, et s'élève à 2,767. Si Ogi ANNALES maintenant l'on compare le nombre des décès à cette population, on obtient, suivant les temps, des résultats bien divers. Par exemple, d'après le mouvement de la population de 1809 à 181 1, la durée de la vie moyenne seroit de trente- sept ans et un mois. Elle seroit de trente-deux ans et huit mois, d'après le mouvement de là population, pour les deux époques de 1789 à 1797, de 1801 à i8o5, et pendant la seule année 1809. Enfin , en prenant sur les registres mortuaires de l'année 181 1 l'âge de tous ceux qui succombèrent dans le cours de cette année, on trouve environ vingt-neuf ans pour la durée moyenne de la vie ; et cependant la propaga- tion de la vaccine avoit , à cette époque, dimi- nué le nombre des décès dans les premières années de l'enfance. D'autres tableaux indiquent que le plus grand nombre des naissances, répond au premier tri- mestre de l'année, et la plus,grande mortalité au passage de l'été à l'automne. L'auteur, par la comparaison des tableaux qu'il a fait dresser, a été conduit à cette observation importante, que les villes de Ceva et iïAcqui ', situées par delà les Apennins, comptent un pins grand nombre de décès que de naissances, tandis que les villes du littoral fournissent, au contraire , EUROPÉENNES. 3o,5 plus de naissances que de décès : d'où il conclut que ces dernières, plus ou moins commerçantes, tendent à s'accroître, tandis que celles où l'on ne s'occupe que d'agriculture tendent à diminuer. M. de Chabrol passe de ces considérations gé- nérales sur la population du département de Montenotte, à une suite d'observations sur l'état physique et moral de ses habilans; observations auxquelles une statistique médicale, dressée par les médecins les plus expérimentés du pays, sert d'introduction. Des résultats d'expérience sur la force moyenne des hommes, des femmes et des enfans , mesurée par le transport de poids variables à une distance déterminée, sont consi- gnés dans des tableaux qui seront toujours utiles à consulter. Les levées d'hommes auxquelles le département étoit assujéti ont f pendant plu- sieurs années, fait passer en revue sous les yeux de l'auteur toute la population en état de porier les armes. Les causes de réforme y étoient, en général , dues au peu d'aisance des habilans des campagnes, dont la croissance se trouve arrêtée par la même cause jusqu'à l'âge de vingt ans. La taille moyenne des hommes de vingt-un ans, dont les forces ont acquis tout leur développe- ment , n'est que de i mètre 61 centimètres, c'est-à-dire d'un peu moins de 5 pieds. 3o6 ANNALES Le chapitre de la population est terminé par des détails pleins d'intérêt sur la construction des maisons de ville et de campagne , sur la nourri- ture, l'habillement et les divers dialectes des habitans ; sur leurs émigrations annuelles, leurs mœurs, leurs jeux et leurs amusemens; enfin, sur l'état des fortunes dans le département. On pourra juger de leur médiocrité, en consultant le tableau que l'auteur a dressé des propriétaires les plus imposés. On y voit que, dans ses quatre arrondissemens , il ne se trouvoit que deux contribuables qui payassent plus de 3,5oo fr. de contribution foncière. Le troisième cliapitre de l'ouvrage traite de l'histoire et.de l'administration du pays. Quant à son histoire , elle se lie à celle de la domina- tion romaine en Italie, à celle des révolutions du moyen-âge; et, dans les temps modernes, à l'histoire de la république de Gênes, qui, voyant toujours avec jalousie les ports du rivage ligu- rien , fit des efforts constans pour s'emparer de leur commerce. L'auteur fait connoître le peu de monumens anciens qui se retrouvent dans le département de Montenotte. Il fait connoître ensuite l'étal où s'y est trouvée l'instruction pu- blique avant et depuis la réunion de ce pays à la France. Il n'y avoit, en 1812, dans tout le eukopéennes. 3g7 département , que deux maisons d'e'ducalion pour les jeunes filles, et l'on n'y instruisoit que soixante-quatre élèves, tant pensionnaires qu'ex- ternes. Les établissemens destinés à l'éducation des hommes n'étoient guère plus fréquentés. Ouatorze collèges ne comptoient que mille soixante-neuf étudians ; ce n'est environ que la cent trente-sixième partie de toute la population mâle du pays. Il est vrai que l'instruction gra- tuite y étoit bien peu encouragée, puisque le revenu total de ces quatorze collèges ne s'élcvoit qu'à 32,ooo fr. environ. Il n'en étoit pas ainsi de certaines autres institutions, et notamment des confréries, qui , comme on sait, étoienl en grande vénération en Ligurie et en Piémont. M. de Chabrol, qui a décrit quelques unes de leurs pratiques , et qui a eu l'occasion de voir combien les droits de préséance qu'elles ambi- tionnoient faisoient naître de contestations entre elles , en compte dans les quatre arrondissemens jusqu'à quatre cent quarante-six, dont le revenu et les dépenses extraordinaires monloient annuel- lement à plus de 102,000 fr. Aussi le nombre de leurs membres s'élevoit-il à plus de 74,000 , c'est-à-dire à plus de la moitié du nombre d'hommes composant la population du dépar- tement. 3û8 ANNALES Son administration civile et militaire et son état maritime sont , dans l'ouvrage , autant d'objets d'articles séparés. L'auteur y traite ensuite , avec toute l'étendue que le sujet com- porte , de l'ordre judiciaire sous les divers gou- vernemens qui se sont succédé dans cette partie de l'Italie. Il passe enfin au détail des contribu- tions directes et indirectes ; il en présente les produits dans differens tableaux , desquels il résulte que , depuis 1807 jusqu'en 181 1 inclu- sivement , les recettes, y compris celles des douanes et de la régie des sels et des tabacs P se sont élevées à i4, 169,818 fr., et les paiemens faits dans le département à 12, i34i03ofr. Ainsi, il n'y a eu de numéraire exporté pendant cet intervalle de temps que pour une valeur de 2,035,787 fr. Les prisons et les hôpitaux forment encore deux articles important du même chapitre. En réfléchissant sur l'action de la justice en matière criminelle, et en comparant l'état des prisons antérieurement à la réunion de ce pays à la France, à l'étal dans lequel elles ont été laissées en 1812 , on est conduit à apprécier une mul- titude d'améliorations dues à l'administration éclairée de l'auteur. Quelques détails sur le Mont-de-Piété de Savone et sur le taux commun EUROPÉENNES. DO,g de l'intérêt de l'argent terminent le troisième chapitre de son ouvrage. Le chapitre suivant est consacré à faire con- noîtrc l'état de l'agriculture dans le déparlement de Montenotte. C'est en Ligurie surtout que l'on remarque les prodiges du travail et de la patience pour suhjuguer un sol rehelle. Les es- carpemens des montagnes ont été abaissés et transformés en une multitude de terrasses ac- cessibles au cultivateur, qui recueille sur toutes ces espèces de plates-formes les plus précieuses productions. La partie piémontaise du département ne présente pas le même spectacle. Sur un territoire plus vaste , et voisin d'une plaine fertile , le laboureur ne récolte pas le blé nécessaire à la subsistance du pays. Quand le maïs n'y supplée pas, il faut donner, en échange du grain dont on manque, les produits du mûrier et de la vigne qu'une industrie assez active a multipliés sur les collines favorables à leur culture. Nulle part les propriétés ne sont plus divisées : elles se louent à des colons, soit pour les deux tiers, soit pour la moitié de leurs fruits, Les bestiaux nécessaires à l'exploitation des terres, appartien- nent au colon qui les nourrit. Les labours se font à la charrue, ou à la bêche^, quand les ter- 4oo ANNAL.ES rains ne sont point assez larges : ils sont clos par des murs sur le littoral, et par de petites haies sur le revers oppose, quoique, en gênerai, il y ait peu de terrains enclos de ce côté. Nous re- grettons de ne pouvoir suivre l'auteur dans les détails qu'il donne sur les diverses cultures , sur les plantes nuisibles qui en altèrent les revenus, sur les engrais, l'assolement, les jachères, les instrumens aratoires, les semailles du blé, du maïs et du chanvre, les maladies de ces grains , leurs récoltes et leur battage. Il décrit fort au long la culture des oliviers, qui remonte, dans l'arrondissement de Savonc, au commencement du xn e siècle. Il signale les vents d'ouragan , la gelée, la neige, les éboulemens de terrain, et surtout le ver des oliviers, comme autant de fléaux qui rendent incertains les produits de ces arbres. La récolte des olives , la fabrication de l'huile, la construction des moulins employés à cette fabrication , sont autant d'objets sur les- quelsl'auteur fou rnit des renseignemens curieux. Déduction faite de la consommation intérieure et des frais de culture des oliviers , il porte à 5 mil- lions de francs le bénéfice que le département en relire annuellement : somme considérable sans doute, mais dont les habitons ont besoin pour acquitter la plupart des objets de luxe et EUROPÉENNES. 4ol d'agrément qu'ils sont obligés de tirer de l'é- tranger. Les meilleures huiles du département de Montenotte sont connues en Europe sous le nom ft huiles du Port-Maurice , parce que ce port est le point central du commerce qui s'en fait. Les jardins de cet arrondissement et de celui de Savone produisent des arbres remarquables pour la délicatesse de leurs fruits, parmi les- quels les pêches et les figues sont les plus estimées. Les oranges et les citrons de diverses sortes se recueillent en abondance sur toute la côte de la rivière de Gênes, et notamment à Finale et dans les environs. M. de Chabrol n'évalue cependant qu'à 3o,ooo fr. les bénéfices de cette culture. Le châtaignier est un arbre productif pour le département de Montenotte , sous le double rapport d'arbre forestier et d'arbre à fruit. L'au- teur dislingue les différentes espèces de châtai- gnes que l'on y recueille; elles servent à la nourriture de ses habitans , soit fraîches , soit après avoir été séchées suivant le procédé qu'il expose. On sait que le mûrier n'a été importé de la 3. 26 4-02 ANNALES Chine en Europe que sous l'empire de Jusli- nien , au vn e siècle. La culture de cet arbre l'a prodigieusement multiplié dans la Ligurie et le Piémont; elle y mérite une attention particu- lière. L'auteur la décrit avec détail. Tous les champs des arrondissemens de Ceva et iïAcqui sont bordés de mûriers; certains terrains en sont entièrement plantés ; et , comme le revenu de ces arbres n'est autre chose que le produit des vers à soie qu'ils nourrissent, M. de Chabrol a consacré un